Vérification d’âge (3/4) : la panique morale en roue libre

Sur quoi se fonde le délire à contrôler plutôt qu’éduquer ? Retour sur la cristallisation de l’idée de la vérification d’âge. Assurément, il est plus facile d’accuser le téléphone que la société. 

Hubert Guillaud

Contrôler plutôt qu’éduquer

Le gouvernement Français travaille à un projet de loi pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans pour la rentrée 2026 [qui vient d’être considérablement mis à jour par le Conseil d’Etat puisque celui-ci propose que l’interdiction ne soit pas obligatoire et suggère d’enlever les sanctions pour les plateformes. La députée et rapporteuse du projet de loi a annoncé renoncer à son projet de couvre-feu numérique de 22 heures à 8 heures pour les 15-18 ans et à son délit de négligence numérique imputable aux parents, du fait des réserves du Conseil d’Etat. Une grande incertitude plane désormais sur le projet de loi, estime Le Monde]. La première mouture de ce projet de loi proposait d’abord le renforcement des mesures de vérification d’âge, et avec lui le contrôle plutôt que l’éducation, la coercition plutôt que la pédagogie, la répression plutôt que la responsabilisation. C’est ce que répète avec constance la professeure en sciences de l’information et de la communication Anne Cordier, co-autrice notamment de Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? (Usbek et Rica et Robert Laffont, 2025). « Les jeunes deviennent une population à contrôler plutôt qu’à éduquer ». « Interdire rassure, donne l’illusion que l’on agit ». « Enfants et écrans : refusons que la peur devienne le seul moteur de l’action publique ». Anne Cordier semble être la dernière boussole dans un monde en flamme, où tout le monde propose gaiement de criminaliser les comportements des plus jeunes en ligne

Même constat pour le juriste Eric Goldman qui qualifie les restrictions d’âge de mesures  « de ségrégation et de répression » : une politique qui punit la jeunesse plutôt que de responsabiliser les plateformes. On n’interdit pas aux enfants d’aller dans les aires de jeux, mais on attend de ces espaces qu’ils soient sûrs. La popularité croissante des interdictions des réseaux sociaux, des écrans, des téléphones… traduit un retour en force de valeurs conservatrices dans nos vies numériques. Internet est devenu un champ de bataille moral. Et il est probable que cela ne nous mène nulle part. 

Le téléphone ruine-t-il vraiment la vie des adolescents ?

Pour le New Yorker, la journaliste Molly Fisher s’interroge : le téléphone ruine-t-il vraiment la vie des adolescents ? C’est en tout cas le raccourci que partagent beaucoup de parents et d’adultes. « Un smartphone, équipé de TikTok et d’Instagram, contient dans un seul et même boîtier élégant un assortiment de forces qui pourraient rendre un adolescent malheureux : une dynamique sociale toxique, une image corporelle irréaliste, une incitation à une conscience de soi paralysante, voire une raison d’éviter des éléments fondamentaux du bien-être comme une bonne nuit de sommeil ». C’est oublier que l’emprise des téléphones n’est pas non plus génératrice de bien être pour les adultes, mais le consensus explicatif sur celui-ci est bipartisan, « il fait appel aussi bien au moralisme de droite qu’au sentiment anti-entreprise de gauche ». Si tout le monde déplore être dépendant au téléphone, cerner les détails du problème s’avère plus délicat. « Quels médias numériques sont mauvais, dans quelles circonstances et pour qui ? »

Pour répondre à la question, Fisher convoque un autre journaliste du New York Times, Matt Richtel, auteur de How we grow up : understanding adolescence (Comment nous grandissons : comprendre l’adolescence, Mariner, 2025, non traduit). Son livre s’inscrit dans une série de livres sur le rapport des jeunes aux écrans. Par exemple avec les travaux de Jean Twenge, professeure en psychologie à l’Université d’État de San Diego, auteure de Generation Me (2006) puis de iGen (2017, Génération Internet: Comment les écrans rendent nos ados immatures et déprimés, Mardaga, 2018). Ou plus récemment, le bestseller de Jonathan Haidt, Génération anxieuse (Les arènes, 2025). 

Haidt soutient qu’entre 2010 et 2015, un « recâblage » générationnel s’est opéré, sous l’effet de deux forces. La première était l’importance excessive accordée par les parents à la sécurité des enfants. La seconde était l’avènement des téléphones. Cette combinaison de « surprotection dans le monde réel et de sous-protection dans le monde virtuel » a entraîné un glissement d’une enfance « axée sur le jeu » vers une enfance « axée sur le téléphone », écrit-il, au détriment de la santé mentale des jeunes. 

Le succès de Haidt s’explique par sa prescription stricte et confiante, explique Fisher : « pas de smartphone avant le lycée, pas de réseaux sociaux avant seize ans, pas de téléphone à l’école, et davantage de jeux indépendants pendant l’enfance ». Ses conseils s’inspirent des travaux d’une ancienne journaliste, Lenore Skenazy qui a connu la notoriété en 2008 avec une chronique pour le New York Sun où elle expliquait laisser son enfant de 9 ans prendre seul le métro. Militante contre la parentalité hélicoptère, Haidt s’est associée à elle pour fonder Let Grow, une association qui milite pour une plus grande indépendance des enfants. 

Le livre de Haidt a suscité des critiques bien sûr, notamment quand il avance que les téléphones seraient la seule explication raisonnable du déclin marqué de la santé mentale des adolescents. Or, ce déclin n’est pas homogène, le taux de dépression des adolescents Sud-Coréens a lui diminué et aux Etats-Unis, les taux de suicides ont augmenté dans toutes les tranches d’âges et pas seulement pour les adolescents. Même la hausse des taux de dépression des adolescentes américaines qu’il constate ne s’explique pas uniquement par l’arrivée du smartphone. Le journaliste scientifique David Wallace-Wells a souligné que l’augmentation soudaine de la dépression chez les adolescentes coïncide aussi avec une évolution des pratiques de dépistage suite à l’Affordable Care Act, avec l’augmentation des dépistages annuels et une prise en charge par les assurances santé ainsi qu’une diminution du nombre d’adolescents sans assurance maladie. Autant de facteurs ayant contribué à l’augmentation des chiffres… sans pour autant modifier nécessairement la prévalence. 

Santé mentale : il est plus facile d’accuser le téléphone que la société

Pour le Times Educational Supplement, TES magazine, le journaliste Jon Severs fait le point sur les arguments de Haidt. Figure de proue des campagnes mondiales pour interdire l’accès aux téléphones des moins de 16 ans (en Australie, c’est visiblement la femme du premier ministre australien qui a lu le livre de Haidt et qui a conduit au déclenchement des hostilité. En France, Macron l’a visiblement rencontré, rappelait Mediapart dans son émission Accès libre), Haidt vend de la peur, estime Andrew Przybylski. Les effets des médias sociaux sur le bien-être des adolescents diffèrent beaucoup d’un adolescent à un autre. S’il y a bien une dégradation de la santé mentale des adolescents, nous ne sommes pas confrontés à un tsunami, même si nous sommes peut-être plus attentifs aux troubles de l’adolescence qu’on ne l’était dans le passé. Tamsin Ford, psychiatre de l’enfance et de l’adolescence britannique, estime que la corrélation qu’évoque Haidt entre les troubles mentaux et le fait que les adolescents aillent moins bien pourraient refléter l’impact sur un très petit groupe d’adolescents déjà vulnérables aux contenus extrêmes faisant l’apologie de l’automutilation ou de l’anorexie. Mais « ce sont généralement des jeunes déjà confrontés à de multiples difficultés. Dès lors, la question de la part de responsabilité des téléphones dans leurs difficultés se pose. » D’autres facteurs entrent en compte, explique encore Ford en observant les données britanniques, notamment la fermeture des centres de jeunesse et autres lieux sûrs pour les jeunes, la complexification et l’augmentation du coût de la vie, ainsi que l’évolution des mentalités et l’affaiblissement des liens communautaires. « L’un des facteurs les plus fortement et systématiquement associés à une mauvaise santé mentale est la pauvreté. Or, de plus en plus d’enfants vivent dans la pauvreté, et l’accès aux services sociaux a considérablement diminué… ce qui conduit à la diminution des interventions précoces permettant de limiter les troubles anxieux », explique-t-elle. « Imputer ce problème aux téléphones portables est non seulement totalement erroné, mais aussi dangereux, car cela ne tient pas compte d’autres facteurs essentiels. » Candice Odgers, professeure de psychologie et d’information dresse le même constat aux Etats-Unis. Anne Cordier également quand elle évoque les « vulnérabilités associées » : autrement dit, les usages problématiques des écrans et des réseaux sociaux tendent à amplifier des risques déjà présents, eux-mêmes liés aux fragilités personnelles des individus et au contexte social. 

Addiction ou distraction ? 

Dans son livre, Haidt estime que l’autre dommage que cause les téléphones, est l’altération de la capacité de concentration. Pour Haidt, selon les études qui quantifient l’usage problématique des réseaux sociaux, des jeux vidéo et des technologies, le nombre d’accros se situerait entre 5 et 15%. 

Pour David Ellis, professeur de science comportemental à l’université de Bath, la logique de l’addiction au smartphone est très fragile, ironise-t-il. En reprenant les chiffres qui évaluent l’addiction au téléphone « nous avons réussi à créer une échelle d’addiction à l’amitié qui a démontré que 80 % de notre échantillon étaient dépendants de leurs amis, ce qui est évidemment absurde. » La psychiatre, Nora Volkow, directrice de l’Institut national américain sur l’abus de drogues, rappelle qu’il n’y a pas de définition précise de la dépendance au téléphone. Pour elle, l’estimation des 5 ou 15% d’adolescents dépendants au téléphone n’est confirmée nulle part. Nous concluons bien trop vite à la dépendance, explique-t-elle. « Pour la plupart d’entre nous, nous ne sommes pas dépendants de nos téléphones, nous sommes simplement distraits par eux… La dépendance survient lorsque la perte de contrôle est telle qu’elle entraîne des conséquences pathologiques pour l’individu ». Pour elle, le problème n’est pas tant l’information numérique présentée par les réseaux sociaux, que l’information tout court, par exemple la façon dont les chaînes d’information présentent l’information de manière plus courte et plus divertissante. « La façon dont nous fournissons l’information est de plus en plus éphémère et très percutante pour capter notre système dopaminergique », explique Volkow. « On s’attend donc à ce que le stimulus suivant soit similaire, et lorsqu’il n’est pas accompagné de tous les artifices qui accompagnent certaines de ces informations, on est forcément beaucoup moins attentif. » Elle ajoute que l’avantage des informations plus courtes est que nous pouvons désormais traiter une quantité considérable de données, mais que ce traitement sera « moins approfondi »et le risque de désinformation plus élevé.

Concernant l’affirmation de Haidt selon laquelle les réseaux sociaux auraient causé des dommages « incalculables » à l’attention de la « majorité des personnes » nées après 1995 dans le monde occidental, Gaia Scerif, professeure de neurosciences cognitives du développement à l’Université d’Oxford et spécialiste du contrôle attentionnel, explique que la perception du pouvoir de distraction des réseaux sociaux et des smartphones est bien plus complexe que la simple question de l’âge. Le cortex préfrontal ne s’active pas « soudainement à 25 ans » et le contrôle attentionnel varie considérablement en fonction de facteurs génétiques et sociaux. « Pour certains, le coût d’un téléphone en termes de distraction sera énorme ; pour d’autres, il sera minime ; et pour d’autres encore, nul ». Ce qui est sûr, c’est que la technologie ne recâble pas le cerveau. Si pour Scerif et Volkow nos smartphones sont distrayants, ils ne sont qu’une distraction parmi bien d’autres, et d’abord les autres personnes : les gens qu’on admire comme nos proches. Notre attention est toujours sollicitée par d’innombrables stimulis. 

Concernant l’argument qu’avance Haidt selon lequel les dirigeants de la tech tiendraient leurs propres enfants éloignés des écrans, Margaret O’Mara, professeure d’histoire à l’Université de Washington et auteure de The Code : Silicon Valley and the Remaking of America (Penguin, 2020), affirme qu’il n’existe aucune preuve que la plupart des dirigeants des entreprises technologiques interdisent les écrans à leurs enfants (comme l’avait montré également Damien Leloup pour Le Monde). Quant à la baisse du niveau des élèves depuis 2012, elle est effective. Mais là encore, l’introduction des téléphones n’expliquent pas tout. Pour le spécialiste de l’éducation et de l’économie de l’éducation, Matthew Kraft, il faut aussi prendre en compte les réformes de l’école. Selon Pisa, les données montrent une stabilité des scores en mathématiques dans les pays participants entre 2003 et 2018. Si les trajectoires sont légèrement à la baisse en lecture et en sciences, les données globales ne montrent aucun effondrement… Et là encore, les causes sont polyfactorielles. 

La simplification de l’interdiction

Les solutions proposées par Haidt ont également été très critiquées, rappelle Jon Severs dans son article. Haidt souhaite que « les gouvernements imposent une vérification obligatoire de l’âge et relèvent l’âge de la majorité numérique de 13 à 16 ans. Cela contribuerait à instaurer de nouvelles « normes » : pas de smartphones avant 14 ans, pas de réseaux sociaux avant 16 ans, des écoles sans téléphone et une enfance davantage axée sur le jeu ».

Pour Volkow, c’est oublier que « les téléphones portables offrent de nombreux avantages aux jeunes. Il est donc important de réglementer les algorithmes utilisés, car ce sont eux qui ciblent les comportements compulsifs de certaines personnes. En les réglementant, on protège les utilisateurs.» Avoir un usage plus encadré des téléphones est pour beaucoup un bon levier, mais cela suppose d’avoir des programmes dédiés, pour les plus jeunes et ceux qui les accompagnent, notamment les parents. Pour Ford, les interdictions ne reposent sur « aucune preuve » et pourraient même être néfastes. Beaucoup de jeunes se soutiennent mutuellement pendant des moments très difficiles, grâce à leurs téléphones. 

C’est ce qu’expliquait le poignant témoignage d’Ezra Sholl, un jeune tétraplégique australien qui expliquait combien l’interdiction des réseaux sociaux allait l’isoler et combien ceux-ci lui ont permis de rester connecté aux jeunes de son âge. Sholl soulignait d’ailleursle contraste entre cette interdiction stricte et le fait que les signalements pour incitation à la haine ou harcèlement, restent, eux, sans effet. « Ce n’est pas mon comportement en ligne qui pose problème, et pourtant, ce sont des jeunes comme moi qui sont punis ». Même constat pour les jeunes transgenres ou à la sexualité non hétéronormée… 

« Haidt est assez incohérent sur ce point : il affirme que nous surprotégeons les enfants par ailleurs, que nous les empêchons de découvrir le monde et d’apprendre, mais concernant les réseaux sociaux et les téléphones, il propose de les interdire purement et simplement », déclare Tasmin Ford. 

Mais, le narratif de l’interdiction développé par Haidt a l’avantage d’être simple et de parler aux gens. Il a aussi l’avantage de proposer des solutions accessibles, même si radicales. Pour le dire autrement, il y aurait plein de raisons pour interdire TikTok ou nombre de réseaux sociaux problématiques comme X. L’interdiction a l’avantage de porter un coup d’arrêt. De dire que cela suffit. Mais ici, ce n’est pas aux entreprises que ces discours s’adressent. La vérification d’âge n’interdit pas TikTok ou X, n’exige pas de leur part de meilleures pratiques, mais interdit seulement l’accès à l’information aux plus jeunes. Il permet finalement d’abaisser les pratiques de surveillance et de modération des réseaux sociaux, et de rendre internet de moins en moins sûr pour tous les autres. L’interdiction aux mineurs fait reposer la responsabilité des plateformes sur le maillon le plus faible de la chaîne : les mineurs. Et ce sont eux dont on va criminaliser les comportements d’information s’ils contreviennent aux interdictions, pas les entreprises qui permettent à tous de consulter des contenus qui ne sont pas adaptés. Dans le principe de la vérification d’âge, celui sur lequel s’abat l’interdiction est celui qui en subit tous les coûts

Accepter le téléphone, c’est accepter de rompre le lien parent-enfant

Revenons à l’article du New Yorker. Dans ce débat, Richtel se positionne entre Haidt et les sceptiques. Plutôt que de remettre en question l’existence d’une crise de santé mentale chez les adolescents, Richtel cherche à la contextualiser. Selon lui, les téléphones ne constituent pas une explication unique, même s’ils constituent une préoccupation légitime. « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être biologiste évolutionniste ou anthropologue pour en saisir la logique fondamentale », écrit-il. « Passer dix heures par jour le visage figé devant un écran n’est pas bon pour le développement du cerveau. » 

Comme Twenge et Haidt avant lui, Richtel propose un nom pour les adolescents d’aujourd’hui : « Génération rumination ». Mais il situe leur tourment dans une réflexion sur l’adolescence comme une étape culturelle, sociologique et psychologique apparue au cours des derniers siècles. La détresse ressentie par les adolescents est, selon lui, une réponse raisonnable. Un monde dont les défis sont de plus en plus abstraits et intellectuels plutôt que physiques. « La génération rumination grandit dans le domaine de l’esprit et de la psyché », écrit-il. « Se demander pourquoi certains sont en difficulté, c’est comme se demander pourquoi certains adolescents d’autrefois se sont écorchés les genoux et se sont cassés les os en gravissant une montagne pour explorer de nouveaux territoires. » Parallèlement, l’adolescence elle-même a évolué avec le recul de la puberté. Depuis les années 1980, de plus en plus de recherches montrent que les filles, en particulier, commencent leur puberté beaucoup plus tôt que ce qui était autrefois considéré comme la norme, dès six ou sept ans parfois. Richtel soutient que cela signifie que les jeunes sont désormais bloqués plus longtemps que jamais dans un état de vulnérabilité accrue ; il décrit des études indiquant que le cerveau des adolescents est particulièrement attiré par la nouveauté et les informations sociales (en plus de la prise de risque et du manque de jugement pour lesquels ils sont traditionnellement connus), ce qui les expose particulièrement aux tentations du téléphone. « Changement d’environnement + changement de puberté = inadéquation neurologique », écrit-il. Richtel mêle ses recherches aux témoignages de plusieurs adolescents, qui illustrent les grandes lignes de sa théorie. « Je ne veux pas blâmer Internet, mais je veux le blâmer », confie à Richtel un jeune souffrant d’anxiété et de dépression. « J’ai l’impression que si j’étais né 2000 avant J.-C. dans les Alpes, je serais toujours dépressif, mais je pense que le climat actuel aggrave considérablement ce phénomène. »

Pour Richtel, le rapport des adolescents au téléphone est plus un drame culturel qu’autre chose. Derrière le discours de panique morale sur le rapport des adolescents aux téléphones, il faut lire la crainte que la technologie puisse rompre le lien parent-enfant. Mais n’est-ce pas justement ce que produit l’adolescence, qui transforme un enfant de 9 ans joyeux en un enfant obsédé par les écrans à 15 ans ? « À l’instar du débat actuel sur les enfants et le genre, le discours sur les adolescents et les téléphones exploite la crainte que votre enfant ne découvre de nouvelles idées, très probablement en ligne, et ne soit transformé de manière irréversible. » C’est pourtant bien ce que produit l’adolescence plus que le téléphone. Et c’est peut-être ce que refuse la vérification d’âge : que nos enfants grandissent et nous échappent en imposant l’autorité parentale alors même que, fort heureusement, elle se délite.  

Pour Fisher, les longues heures passées en ligne par les baby-boomers devraient faire écho aux pratiques des adolescents. Mais ce que font les plus âgés ne suscite pas la même fascination ou la même inquiétude que les adolescents, alors que leurs usages peuvent-être tout aussi problématiques (voir ce que nous en disions dans l’article « Le pic des médias sociaux est derrière nous… sauf pour les plus âgés » pour la lettre Café IA). 

Sortir de la répression ?

« Faute de pouvoir véritablement réguler les médias sociaux, les États semblent donc se rabattre sur une obstruction de ces derniers », expliquait le journaliste David-Julien Rahmil pour l’ADN. Alex Beattie, maître de conférences en médias et communication à l’université Victoria de Wellington, évoque un tournant culturel et moral qu’il compare à l’ère victorienne. Dans un article publié sur The Conversation, il explique qu’on profite de la panique morale liée au Web pour brosser un portrait caricatural des adolescents connectés. Spectateurs passifs, incapables de critiquer les contenus qu’ils ingurgitent, ou bien totalement accros au défilement des vidéos, les adolescents finiraient forcément avec des troubles mentaux liés à Internet.

En phase avec une société qui ne voit le monde que par la répression, la vérification d’âge ne propose, à terme, qu’une règle autoritaire et absurde. Comme le disait Anne Cordier : « Ce que je trouve frappant, c’est l’usage de termes profondément autoritaires et militarisés comme « couvre-feu numérique ». C’est clairement une mesure de contrôle de population utilisée en temps de guerre ou de crise. En transposant ce terme dans le champ éducatif ou familial, on installe un imaginaire de coercition et de peur.

Au fond, cela traduit une vision très infantilisante, très défiante même. On a l’impression que le numérique est un adversaire à neutraliser et que les jeunes doivent avant tout être contenus plutôt que compris. Je trouve inquiétante cette confusion entre régulation éducative et discipline répressive reposant sur la contrainte.»

« Ce n’est pas avec deux ou trois heures d’ateliers de sensibilisation aux fake news qu’on va régler le problème. Ce qu’il faut, ce sont de véritables démarches d’éducation aux médias, à l’information, à la culture numérique, dès le plus jeune âge, avec des professionnels dévolus au sujet et des vrais moyens.» Mais ce sont là des mesures coûteuses à mettre en œuvre. L’interdiction, elle, ne coûte rien en politiques publiques. La répression est bien moins chère. Qu’importe si elle nous conduit à faire de mauvaises politiques, comme disait Joseph Stieglitz.

Eric Goldman ne dit pas autre chose. « Il n’existe pas de solution miracle pour protéger les mineurs en ligne, et aucune mesure politique unique ne garantira miraculeusement la sécurité des enfants en ligne ». Comme le dit l’expression, il faut tout un village pour élever un enfant : pour aider les mineurs à rester en sécurité en ligne et s’y épanouir, la coopération et la coordination de nombreux acteurs est nécessaire, quand les lois de ségrégation des jeunes en ligne tentent de contraindre les éditeurs de contenus à résoudre un problème qui touche toute la société et pour laquelle aucune solution unique ne convient à tous, comme l’expliquait un rapport du Center for Democracy & Technology ou celui de l’OCDE. Les politiques de répression ont pour premier effet de laisser les mineurs mal préparés à leur avenir, estime pertinemment Goldman, qui propose plutôt d’accélérer sur la formation des enfants et des parents et de solutions bénéfiques à tous. Il invite également à améliorer l’élaboration des politiques publiques, notamment en invitant les enfants à y participer et à respecter le droit des mineurs à la parole.  

Interdire l’accès des adolescents aux espaces en ligne ne les rend pas plus en sécurité ; cela les maintient simplement dans l’ignorance et les préparant bien mal à la vie adulte, explique l’EFF. L’interdiction compromet la sécurité et l’autonomie en remplaçant l’encadrement parental par des obligations gouvernementales et en mettant en place une infrastructure de surveillance de masse au lieu de mécanismes de protection de la vie privée. Tout l’inverse de ce dont nous avons besoin. 

En Australie, les plus jeunes se sont déjà tournés vers d’autres applications que les 10 applications sociales interdites (à savoir Facebook, Instagram, Kick, Reddit, Snapchat, Threads, TikTok, Twitch, X et YouTube), rapporte The Guardian. Et le gouvernement australien a menacé certaines d’entre elles de les faire entrer dans la liste des applications interdites aux moins de 16 ans. Une chasse à la souris peut durer longtemps. « Il est fort probable que si les jeunes se tournent vers des plateformes moins réglementées, ils deviennent plus discrets sur leur utilisation des réseaux sociaux, car ils ne sont pas censés y être. Par conséquent, s’ils tombent sur des contenus préoccupants ou vivent des expériences néfastes en ligne, ils n’en parleront pas à leurs parents. » En fait, comme le montrent les premiers témoignages de parents, les jeunes n’ont pas quitté leur téléphone. Ils continuent à y passer leur soirées. Certes, pas toujours sur les réseaux sociaux, mais directement avec leurs amis. Un sondage d’ABC révélait que trois enfants sur quatre interrogés comptaient continuer à les utiliser, rapportait le New York Times. Mais à les écouter, les jeunes australiens ont l’air bien plus matures que leurs politiciens. Pour la plupart, ils ne pensent pas que la nouvelle loi australienne changera grand-chose à leur vie.

Hubert Guillaud