« Fin juillet 2025, au cœur même de la machine bureaucratique du Pentagone, l’armée américaine a discrètement cédé une part de sa souveraineté. Un contrat de dix milliards de dollars avec Palantir Technologies – l’un des plus importants de l’histoire du département de la Défense – a été présenté comme une mesure visant à « gagner en efficacité ». Il a regroupé soixante-quinze accords d’approvisionnement en un seul contrat. Un transfert stratégique de fonctions militaires essentielles à une entreprise privée ». Bienvenue dans le réseau technologique autoritaire (The Authoritarian Stack), explique l’économiste Francesca Bria – également initiatrice du projet EuroStack, son exact pendant, qui prône une « souveraineté technologique européenne ». Derrière les strates qui composent le réseau, comme l’avait défini Benjamin Bratton dans son livre, Le Stack (UGAP, 2020), comme autant de régimes de souveraineté qui se superposent et s’imbriquent, la strate autoritaire semble l’envers de la proposition d’autonomie d’EuroStack.
Sous la bannière d’une « technologie patriotique », un ensemble d’acteurs construisent l’infrastructure du contrôle : la couche technologique autoritaire. Un régime où les conseils d’administration, et non le droit public, fixent les règles. « La Silicon Valley ne développe plus des applications. Elle bâtit des empires ».
Avec Palantir, « l’armée n’achète pas ici un simple logiciel : elle cède son autonomie opérationnelle à une plate-forme dont elle ne pourra plus se passer », expliquait-elle dans le Monde diplomatique. Les ex-employés de Palantir sont désormais à des postes clés du gouvernement américain et intègrent même les rangs militaires. « Contrairement à l’ancien autoritarisme fondé sur la peur et la force, ce nouveau système règne par le biais du code, du capital et des infrastructures, rendant toute résistance architecturalement impossible ». La logique est simple et circulaire. « L’idéologie justifie l’investissement. L’investissement s’empare du pouvoir d’État. Le pouvoir d’État garantit les contrats. Les contrats construisent les infrastructures. Les infrastructures deviennent indispensables. L’indispensabilité génère des rendements. Les rendements financent davantage d’idéologie ».
Les infrastructures étatiques critiques sont privatisées notamment dans cinq domaines : les données, la défense, l’espace, l’énergie et la monnaie, fondements du pouvoir démocratique. Le site détaille les contrats, les marchés, les liens entre les acteurs.
Cette privatisation menace désormais l’Europe, s’inquiète Francesca Bria, qui achète à son tour les outils de Starlink, d’Anduril, de Clearview, de Palantir… « Aucune de ces décisions n’a suscité de véritable débat. Rares sont celles qui ont fait la une des journaux. Ensemble, elles révèlent l’externalisation systématique de la souveraineté européenne au profit d’oligarques américains dont l’idéologie sape ouvertement la démocratie ». « L’Europe est confrontée à un choix existentiel : construire dès maintenant une véritable souveraineté technologique, ou accepter une gouvernance par des plateformes dont les concepteurs considèrent la démocratie comme un système d’exploitation obsolète ».
La droite technologique autoritaire de la Silicon Valley ne théorise pas ce monde. Elle le construit déjà. « La démocratie persiste comme une interface héritée – maintenue pour assurer la stabilité, tout en étant systématiquement vidée de sa substance et remplacée ».
« La question est maintenant de savoir si les sociétés démocratiques peuvent reconnaître cette situation pour ce qu’elle est – et construire des alternatives avant que l’infrastructure du contrôle ne soit trop profondément enracinée pour être délogée ».
Dans sa newsletter, l’économiste américain Paul Krugman, rappelle que trop souvent, les économistes eux-mêmes ne s’intéressent pas aux manœuvres des entreprises, comme les contrats qu’elles passent ou les entreprises qu’elles rachètent. A tort, explique-t-il en tentant de démêler les enjeux du rachat de Warner Bros. Car derrière l’enjeu de ce rachat, « il ne s’agit pas de divertissement, mais de démocratie ». Conformément à son objectif de paralyser une société pluraliste et démocratique, la broligarchie, cette « droite technologique autoritaire » s’emploie à prendre le contrôle de la société… Et contrôler les médias pour imposer sa vision du monde est capital. C’est pourquoi Musk a racheté Twitter, Bezos, le Washington Post… Et c’est pourquoi ce monde se bat pour Warner. « Ces médias ne dégagent que des revenus modestes, et pourtant, les magnats de la presse y investissent des milliards. Les rachats précédents ont démontré que les médias gagnent encore moins d’argent lorsqu’ils sont contraints de servir une idéologie de droite ». La perspective d’une mainmise autoritaire sur les médias est terrifiante, conclut Krugman. Mais elle est déjà largement en cours.
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