Les enjeux des applications de rencontres façonnées par la tech

Le conflit est-il le sous-produit du capitalisme de la rencontre ?

Hubert Guillaud

Confrontés à une chute certaine d’audience, les applications de rencontres cherchent à se renouveler, explique le journaliste Jason Parham pour Wired. L’engagement des utilisateurs dans les applications de rencontre, selon la société d’analyse Apptopia a diminué de 7% en un an. Face aux difficultés qu’elles rencontrent (comme le fait qu’elles ne protègent pas suffisamment leurs utilisatrices), beaucoup cherchent à renouveler leur image en intégrant de l’IA pour renforcer la sécurité. D’autres voient dans l’IA un moyen de développer l’appariement amoureux « psychométrique » (c’est-à-dire, sans grands cadres théoriques), comme le racontait la journaliste Amanda Hess en faisant un compte rendu hallucinant du Love Symposium qui se tenait en novembre à San Francisco qui semblait surtout tenir de l’asile d’aliéné. En tout cas, d’innombrables nouveaux entrants mobilisent l’IA pour améliorer l’appariement ou la connexion entre utilisateurs ont fait leur apparition, comme Tai, un service de coaching lancé par Three Day Rule, Iris, Rizz ou Elate qui ont déployé des fonctionnalités d’IA pour faciliter les premiers échanges… Ou encore Grindr qui tente d’accomplir une transformation via l’IA… Ou encore – le très expérimentalBrowser Dating, une application qui propose de faire matcher les gens selon l’historique de recherche de leur navigateur ! Pourtant, pour Parham, les jeunes semblent surtout « rechercher de meilleures alternatives aux applications de rencontre. Ils ont toujours soif d’amour, mais ils ne croient plus que la solution se trouve sur leur téléphone »

Pour Eric Waldstein, le PDG de Beyond, qui se définit comme un « club social », les gens aspirent surtout à refaire connaissance en personne, sans la barrière d’un téléphone. Les évènements de rencontres physiques sont de retour en force, comme le « Sit at the Bar September » ou des soirées flirts. Selon Eventbrite, les événements de rencontres ont progressé de 25% en 2025 par rapport à l’année précédente. De nouvelles applications ont vu le jour, comme Cerca qui met en relation des personnes en fonction de leurs relations communes, Breeze s’est donné pour mission de réinventer le rendez-vous à l’aveugle, et Timeleft qui propose d’organiser des dîners entre amis avec des groupes de personnes choisies au hasard dans leur ville. « Les gens veulent que le numérique facilite les interactions dans la vie réelle, pas qu’il les remplace », explique Waldstein. 

L’amour au temps du capitalisme

Pour Jacobin, les chercheuses suédoises Evelina Johansson Wilén, Maria Wemrell et Lena Gunnarsson, estiment que les applications de rencontre ont transformé l’intimité en un marché de la frustration qui alimente des conflits de genre de plus en plus marqués. L’amour est de plus en plus façonné par les plateformes. En Suède, un tiers des 15-34 ans utilisent désormais des applications de rencontre.

Cependant, ce qui pourrait passer pour un élargissement du champ des possibles en matière de relations amoureuses coïncide avec une augmentation du célibat, tant en chiffres absolus qu’en proportion de la population. Si certains considèrent le célibat comme un choix positif, d’autres le vivent comme une solitude non désirée, incapables de trouver l’intimité qu’ils recherchent. Ces frustrations ne sont plus privées : elles se sont politisées, alimentant une nouvelle polarisation entre les sexes, avec d’un côté les incels, ces célibataires involontaires marqués par l’antiféminisme et la misogynie ; et de l’autre des femmes qui ont perdu toute foi dans les relations hétérosexuelles, reprenant à leur compte les affirmations féministes radicales selon lesquelles l’intimité avec les hommes est inévitablement structurée par la domination et l’objectification. Une désillusion que l’écrivain Asa Seresin a qualifié d’hétéropessimisme. Si ces deux positions extrêmes restent minoritaires, de nombreux hommes et femmes expriment des sentiments similaires. « Cela met en lumière la force politique explosive des besoins non satisfaits en matière de sexualité et d’intimité. Dans cette perspective, le célibat n’est pas seulement une situation individuelle, mais le reflet de tensions sociales plus profondes »

Les marxistes féministes affirment depuis longtemps que le capitalisme façonne les conditions de l’amour. Mais ce ne sont pas seulement le sens de l’amour ou la dynamique des relations qui sont remodelés. La difficulté que beaucoup rencontrent aujourd’hui pour rencontrer des partenaires doit être comprise en lien avec l’expansion du capitalisme à des dimensions toujours plus nombreuses de la vie. Notre quête même de l’amour a été colonisée. Comme le soutiennent le philosophe italien Sandro Mezzadra et le théoricien social australien Brett Neilson, dans plusieurs de leurs livres (The Rest and the West, Verso Books, 2024 ; The Politics of Operations, Duke University Press, 2019 ; La frontière comme méthode ou la multiplication du travail, les éditions de l’Asymétrie, 2019), le capitalisme contemporain extrait de plus en plus de valeur des biens communs et des communautés sociales. Les applications de rencontre en sont un exemple flagrant. « Plus les gens recherchent désespérément l’amour, plus ils deviennent rentables pour les plateformes. Certaines études suggèrent que baisser la qualité des profils ou privilégier certains utilisateurs « populaires » peut prolonger la recherche. Des fonctionnalités telles que le défilement infini, les systèmes de récompenses addictifs et les abonnements payants encouragent une utilisation compulsive plutôt que des relations authentiques. Si les applications étaient réellement efficaces – si elles permettaient de nouer des relations durables – elles compromettraient leurs propres sources de revenus. L’amour devient la marchandise la plus intime qui soit : une promesse rarement tenue, sans cesse reportée et pourtant sans cesse mise en avant. »

Les contradictions entre ce que les gens recherchent – ​​l’amour, l’intimité, la stabilité – et ce que les applications offrent facilement – ​​un choix infini, des récompenses immédiates, des interruptions constantes – semblent propices à la critique. Pourtant, le principal conflit politique et idéologique autour des rencontres amoureuses aujourd’hui n’oppose pas le capital à l’amour, mais les hommes aux femmes. Dans leurs recherches sur le célibat involontaire et le célibat forcé, les chercheuses constatent que les plateformes de rencontre sont devenues des espaces où se rejouent, sous de nouvelles formes, d’anciens conflits de genre. Le discours sur la marginalisation masculine à l’ère des rencontres numériques ne se limite pas aux incels ; il se retrouve dans une large partie de la population masculine. Lors d’entretiens, de nombreux hommes célibataires expliquent que les hommes sont les perdants de la société contemporaine, notamment en matière d’amour et de sexualité. Si les hommes portent beaucoup plus d’attention aux femmes sur les applications de rencontre que l’inverse, cela s’explique en partie par la démographie – les hommes sont généralement plus nombreux que les femmes sur ces plateformes. Mais cela reflète aussi les schémas de séduction hétérosexuels traditionnels, que la conception des applications tend à amplifier. 

Les hommes swipent plus largement, souvent sans discernement. Les femmes, plus sélectives, se retrouvent ainsi dans le rôle de gardiennes du temple. De ce point de vue, les femmes peuvent apparaître comme les « gagnantes » des rencontres en ligne, avec plus de choix et de pouvoir de négociation. Mais la réalité est plus complexe. En entretiens, les femmes elles-mêmes rejettent souvent cette idée, soulignant le poids et les risques liés au fait d’être la cible d’une attention masculine massive. Pour beaucoup, il est pratiquement impossible de trier le nombre considérable de messages et de profils proposés. Certaines femmes interrogées ont décrit les rencontres en ligne comme émotionnellement épuisantes, voire menant au burn-out. « Ce que les hommes perçoivent comme un privilège féminin peut tout aussi bien être vu comme une délégation du travail de sélection aux femmes » : ces dernières doivent effectuer le tri, le filtrage et l’évaluation, des tâches et une charge mentale qui comportent non seulement un coût émotionnel, mais aussi des risques réels. Car l’attention masculine n’est pas seulement flatteuse ; elle peut aussi être menaçante. Un refus provoque souvent de l’hostilité, des insultes, voire des menaces. Les femmes qui utilisent les sites de rencontre consacrent une énergie considérable à gérer le risque de harcèlement et de violence. Ainsi, si le rejet et l’invisibilité vécus par les hommes sont bien réels, la surcharge, l’hostilité et le danger ressentis par les femmes le sont tout autant. Aucun des deux camps ne « gagne ». Tous deux sont pris au piège de structures de frustration et d’asymétrie, façonnées par les normes patriarcales et exacerbées par le capitalisme numérique. L’amour est une marchandise, le conflit son sous-produit !

Si beaucoup trouvent un partenaire grâce aux applications de rencontre, les algorithmes de ces applications contribuent également à maintenir une grande partie des utilisateurs dans un état de frustration persistant. Ce faisant, ils alimentent non seulement l’accumulation de capital, mais aussi l’exacerbation des conflits de genre. Hommes et femmes se tournent vers ces applications en quête de lien social. Mais au lieu de nouvelles relations sexuelles, voire d’une simple intimité, ils se heurtent souvent à la méfiance. Les hommes se perçoivent comme marginalisés, tandis que les femmes se sentent accablées et menacées. Plus les applications ne tiennent pas leurs promesses, plus la frustration grandit – et plus elle risque de se diriger vers l’autre sexe plutôt que vers le capital qui les façonnent. C’est l’un des paradoxes de l’amour sous le capitalisme. Nos désirs les plus intimes – notre soif de proximité, de reconnaissance, de partenariat – sont devenus le carburant d’un système qui prospère sur notre frustration. Le capitalisme numérique extrait de la valeur de nos interactions sociales, et dans le cas des applications de rencontre, il en résulte un cercle vicieux : plus l’intimité devient difficile, plus nous dépendons des applications ; plus nous dépendons des applications, plus nous sommes frustrés.

Nombre d’utilisateurs déclarent vouloir quitter les applications de rencontre, mais ne voient aucune alternative viable pour trouver un partenaire. Ces applications ont non seulement transformé notre façon de faire des rencontres, mais aussi notre rapport au rejet, au désir et à la vulnérabilité. Elles ont fait de l’intimité un terrain où les conflits de genre sont exacerbés, mais où le véritable vainqueur est le capital. Dès lors, la question se pose : qui contrôle l’amour ? Laisser ce contrôle au capital, qui promet de nous satisfaire tout en se nourrissant de notre désir d’amour, semble une mauvaise idée. Mais si nous reconnaissons l’amour comme une chose pour laquelle il vaut la peine de se battre, nous pouvons commencer à imaginer des alternatives – où l’intimité n’est pas exploitée à des fins lucratives, et où notre besoin d’amour et d’attention n’est pas instrumentalisé contre nous, concluent les chercheuses suédoises.