QuitGPT (3/4) : le socialisme après l’IA ?

Une intelligence artificielle socialiste est-elle possible ? Retour sur un débat… confus. 

Hubert Guillaud

« Rares sont ceux, à gauche, qui se penchent sur ces questions de manière à susciter un consensus », nous disait Kagan Kans. Pourtant, l’auteur distingue quelques personnalités compatibles, notamment le journaliste Aaron Bastani, cofondateur de Novara Media et auteur de Communisme de Luxe (2021). 

Le piège de l’abondance

La gauche compatible avec l’IA est assurément la gauche accélérationniste – ou ce qui en tient lieu, l’accélérationnisme étant de moins en moins de gauche, comme l’expliquait pertinement la journaliste Marion Dupont pour Le Monde. Dans son livre, le journaliste britannique Aaron Bastani imagine comment le développement technologique pourrait à terme abolir la rareté des ressources matérielles et libérer l’humanité du labeur. Et Bastani de proposer une semaine de travail de 10 ou 12 heures, un salaire social garanti, un logement, une éducation et des soins de santé universels… 

L’IA n’annoncerait rien de moins que l’abondance, expliquaient dans leur livre éponyme (Simon & Schuster, 2025, la traduction vient de paraître en français aux éditions Arpa) les journalistes tech Ezra Klein (responsable du podcast tech du New York Times, vidéo) et Derek Thompson (journaliste à The Atlantic). Dans leur livre, Klein et Thompson tentent d’expliquer ce qui empêche les Etats-Unis d’avoir des programmes ambitieux permettant de rendre le logement abordable, de développer les infrastructures et de lutter contre le changement climatique. Ce sont les réglementations trop contraignantes qui empêchent le développement de l’abondance, soutiennent-ils. On reconnaîtra ici des accents profondément libertariens, même s’ils tentent de paraître de gauche (les deux auteurs se définissant comme libéraux). « Klein et Thompson estiment que « les acteurs privés assureront l’abondance – du moins lorsqu’ils seront incités par des niveaux suffisamment élevés de subventions publiques » – pourvu que les restrictions d’urbanisme et environnementales soient levées », rappelait la longue critique que lui consacrait Jacobin. Klein et Thompson se positionnent explicitement comme attachés à une action gouvernementale efficace et au renforcement des capacités de l’État… main dans la main avec le capitalisme de la surveillance. Ils appellent à remuscler l’Etat, explique Pascal Riché dans la chronique du livre pour Le Monde. Ils « reprennent sans nuance le discours techno-solutionniste le plus basique », sans remettre en question le capitalisme, ni même concéder aux limites planétaires. C’est assurément ce qui plaît et ce qui rend ce discours compatible avec les idolâtres de l’IA. 

Dans la gauche démocrate américaine, le programme séduit, même s’il est rejoint par nombre d’acteurs aux positions bien moins libérales, rapportait Corine Lesnes pour Le Monde. Bref, le consensus de gauche sur l’IA qui semble le seul acceptable pour les défenseurs de l’IA, tient uniquement dans la reconnaissance de sa puissance, quelles que soient ses conséquences, ses impasses ou ses limites. Dommage que, dans ces perspectives, les modalités de la redistribution ne soient jamais explicitées. 

Du socialisme après l’IA…

Si les débats à gauche sont très critiques de l’IA, plus rares sont les débats qui imaginent ce que pourrait être une IA de gauche. Ces débats existent pourtant. L’un des plus visibles, ces derniers mois, s’est tenu ces derniers mois entre Aaron Benanav, Evgeny Morozov et Leif Weatherby. On peut comprendre que Kagan-Kans en fasse l’impasse, certainement parce que ce débat là est bien plus abscon que la critique de l’IA portée par les chercheurs et chercheuses du secteur. Tentons néanmoins d’en saisir les contours.

Ce débat, lancé par Aaron Benanav, l’auteur de L’automatisation et le futur du travail (Divergences, 2022), dans la vénérable New Left Review commence par un très long article (partie I et partie II, disponibles sur le site personnel de Benanav). Dans ce très long et complexe essai, Aaron Benanav développe un cadre pour une planification économique démocratique multicritère comme alternative aux marchés capitalistes. Benanav soutient que la solution réside dans la socialisation de la fonction d’investissement. En transférant le contrôle de l’allocation du capital des entreprises privées vers des instances démocratiques, la société peut privilégier des biens sociaux concurrents – tels que la réduction du travail, la durabilité environnementale et l’équité sociale – afin de rompre avec la « dépendance au marché » de la vie sociale. Dans la seconde partie de son article, Benanav propose de construire un « Conseil d’investissement socialiste » comme alternative démocratique et décentralisée à l’allocation aveugle des ressources par le marché, permettant aux communautés de déterminer collectivement comment concilier les limites écologiques, les besoins sociaux et la réduction du temps de travail nécessaire. Il propose que l’investissement soit socialisé sans centralisation du pouvoir. Benanav pourtant n’évoque pas vraiment l’IA dans son article originel, autrement que pour expliquer que cette planification économique et démocratique multicritères pourrait résulter d’une production statistique accompagnée par l’IA permettant de piloter la société. 

Evgeny Morozov publie depuis longtemps des points de vue invitant à politiser le débat technologique (notamment, en France, dans le Monde Diplo). En décembre, dans le socialisme après l’IA (traduction) il expliquait que l’arrivée de l’IA provoque une instabilité inédite. Une instabilité à laquelle la gauche répond par des propositions qui suivent des réflexes familiers : réglementer les plateformes, taxer les gains exceptionnels, nationaliser les grandes entreprises… Mais le socialisme ne vise pas que la redistribution, rappelle-t-il. La gauche doit aussi répondre à une autre question : peut-elle offrir un meilleur mode de vie avec cette technologie que le capitalisme ? Pour le dire autrement, la gauche peut-elle mettre l’IA au service du bien commun, comme elle l’a fait avec le chemin de fer ? « La proposition d’Aaron Benanav en faveur d’une « économie multicritères » offre un cas d’étude, estime Morozov. Le diagnostic de Benanav est que le capitalisme et le socialisme d’État classique sont tous deux organisés autour d’une optimisation « à critère unique » : le capitalisme autour du profit et le socialisme d’État autour de la production brute. » Le problème, c’est qu’à l’heure de la dégradation écologique, la hausse du PIB ne peut plus être le critère du socialisme. Dans ses articles, Benanav propose une démocratie économique conduite par des principes comme la durabilité, la qualité du travail et l’équité. Il imagine une société pilotée par un système statistique permettant de rendre visible les compromis et les possibilités d’actions. Il propose une forme de socialisme expérimental, où les critères sont ajustés et les institutions reconstruites à la lumière de ce qui se passe. Alors que le capitalisme détourne la machinerie à ses fins, la gauche, elle, souhaiterait la réorienter vers des objectifs plus vertueux. 

La critique technologique a pourtant montré depuis longtemps que la technologie n’est pas neutre, rappelle Morozov. Dans Forces of production (1984, non traduit) David Noble notamment a montré que l’automatisation n’était pas déterminée techniquement : lorsqu’il existe plusieurs voies, le capital choisit systématiquement celles qui transfèrent les connaissances de l’atelier à la direction, même au détriment de l’efficacité (ce qui ressemble assez aux constats sur l’IA aujourd’hui que faisaient par exemple Juan Sebastian Carbonell dans son livre). En fait, la question technique semble souvent secondaire à gauche, estime Morozov : l’enjeu c’est bien plus comment réorganiser le travail ou comment ouvrir les décisions techniques à la participation. « Le socialisme n’apparaît que comme une amélioration procédurale du capitalisme plutôt qu’une alternative ». La technologie un instrument que la démocratie utilisera mieux que le profit. 

Or, rappelle Morozov, l’IA ne correspond pas tout à fait à ce modèle. « Elle est l’expression matérielle d’un monde particulier ». Elle n’est pas qu’une technologie, comme le dit Kate Crawford dans son Contre-Atlas de l’intelligence artificielle (Zulma, 2022). Même une IA éthique ou de gauche resterait une IA conçue depuis des pratiques industrielles problématiques. La séparation nette opérée par Benanav entre une économie qui exécute et des sphères qui décident devient problématique. « Personne n’a voté pour que discuter avec des robots fasse partie de la vie quotidienne », rappelle avec raison Morozov.

Or, souligne Morozov, la technologie n’est pas une surface neutre sur laquelle nous projetterions des valeurs préexistantes, c’est l’un des principaux lieux où les valeurs se forment. Les personnes qui travaillent avec des outils particuliers développent de nouvelles compétences et sensibilités, apprenant que certaines utilisations s’apparentent à des soins et d’autres à de la surveillance, que certaines interfaces invitent à la pédagogie et d’autres encouragent la tricherie, tout en reconsidérant ce que signifient réellement les soins, la surveillance, la pédagogie et la tricherie. Ces jugements ne peuvent être produits à l’avance par une délibération abstraite qui consisterait à décider quelles technologies développer et lesquelles refermer. Les jugements émergent dans la pratique. Pour Morozov, « considérer la technologie comme une sphère purement instrumentale que la politique dirigerait de l’extérieur n’est pas seulement naïf, cela nous empêche de voir où se trouve réellement le pouvoir aujourd’hui. » 

Pour Morozov, « chaque technologie recèle une infinité de possibilités de réalisation. Le capitalisme n’élimine pas cette pluralité : il la refonctionnalise, orientant le développement vers la voie unique de la valorisation. Les possibilités supprimées ne disparaissent pas ; elles persistent sous forme de potentiels latents, prêtes à être redécouvertes dans des conditions sociales différentes. »


Appliqué à l’IA, cela signifie que la tâche ne consiste pas simplement à réglementer ou à redistribuer des technologies dont la forme de base est considérée comme acquise, mais à explorer les trajectoires que le développement capitaliste a exclues. « Que pourraient devenir les modèles linguistiques s’ils n’étaient pas conçus autour d’impératifs de monétisation et de gestion des risques pour les entreprises ? Quelles formes de créativité, de mémoire ou de collaboration pourraient-ils permettre si les données d’entraînement étaient sélectionnées par des communautés plutôt que récupérées à grande échelle et si les interfaces invitaient à la curiosité plutôt qu’à l’attachement ? Nous ne pouvons pas le savoir à l’avance. » Morozov défend une « stratégie baroque » qui consiste à traiter chaque rencontre avec ces systèmes comme un test pour voir si d’autres actualisations restent possibles. « Essayer, échouer et réessayer. » C’est un peu comme si les expérimentations d’autres formes d’IA que l’IA hypercapitaliste que l’on connaît actuellement avaient toujours un potentiel pour en faire autre chose que ce qu’elle est.

« Quiconque a écouté Steve Jobs, Peter Thiel ou Elon Musk sait que le néolibéralisme est un projet de création du monde. Et son argument est clair : le marché est le vecteur par lequel les capacités humaines sont élargies, à mesure que les consommateurs découvrent de nouveaux goûts et que les entrepreneurs construisent de nouveaux mondes. Si le socialisme veut répondre au capitalisme sur son propre terrain, il a besoin d’un véhicule rival pour créer un monde, et pas simplement d’une administration démocratisée dans une économie où la créativité se produirait ailleurs. » C’est là que l’IA entre en jeu pour Morozov : le pari d’une société socialiste fondée sur l’IA serait que les fonctions génératives que les néolibéraux attribuent au marché – l’expérimentation, la découverte, le pouvoir de créer des mondes à partir d’idées – puissent désormais passer par un autre moyen. « Appelons cela le baroque socialiste : des systèmes d’IA gérés collectivement, intégrés dans les lieux de travail, les écoles, les cliniques et les coopératives, qui permettent la même création de mondes que celle que l’entrepreneur revendique pour le capital, mais sans l’impératif d’accumulation qui déforme et exclut les voies non empruntées. (…) Dans cette optique, l’IA serait jugée en fonction de sa capacité à ouvrir de nouveaux espaces de compétence, de compréhension et de coopération. (…) La question qui reste en suspens n’est donc pas de savoir si le socialisme peut socialiser l’IA tout en conservant intact son mécanisme sous-jacent. Il s’agit de savoir si le socialisme peut devenir un projet de construction du monde, qui ne se préoccupe pas seulement de savoir qui possède les machines, mais aussi ce qu’elles permettent aux gens de faire et de devenir. Un socialisme qui se contente de redistribuer les fruits des technologies capitalistes poursuivra toujours un monde construit ailleurs. Un socialisme qui prend au sérieux le pouvoir étrangement génératif mais instable de l’IA pourrait contribuer à créer un monde différent – et des personnes différentes – dès le départ. » 

Reste à savoir si ces machines nous permettent vraiment de faire quelque chose ? Il me semble que c’est la question à laquelle Morozov ne répond pas, trop fasciné par les possibilités de ce monde capable de le produire par devers l’humain.

La réponse de Benanav reconnaît que « les technologies ne sont pas de simples outils ; elles réorganisent les pratiques sociales, redéfinissent les identités et les aspirations, et élargissent le champ des futurs que chacun peut envisager de manière pertinente. Choisir l’intelligence artificielle générative ou les énergies vertes comme voie technologique dominante modifierait profondément nos modes de vie et de travail. » Et le risque que l’on préfère faire le choix de l’IA que celui de la transition écologique, dit beaucoup du futur auquel nous aspirons. Benanav pointe que pour Morozov, l’IA serait une technologie révolutionnaire. Benanav en semble moins convaincu. Certes, elle est encore largement indéterminée, mais cela a aussi été le cas des révolutions technologiques précédentes : « les chemins de fer à l’électricité en passant par Internet ont également connu des périodes d’incertitude quant aux applications et les investissements y ont parfois aussi devancé la compréhension ». Pour Morozov, l’avenir de l’IA ne peut être déterminé à l’avance et pour cela, elle devrait être explorée par l’expérimentation plutôt que guidée par des objectifs collectivement définis.

« La réponse privilégiée de Morozov à l’indétermination est la prolifération : la poursuite simultanée de nombreux projets d’IA dans les villes, les coopératives et les mouvements, chacun explorant une possibilité différente. Tout système d’investissement démocratiquement organisé qui s’interrogerait au préalable sur la finalité des technologies – et qui allouerait les ressources en conséquence – empêcherait, selon lui, une technologie comme l’IA de découvrir sa finalité. Justifier avant d’explorer briderait l’innovation et étoufferait le dynamisme expérimental indispensable aux technologies de création de monde. Cependant, cette réponse occulte le problème central de l’économie : comment répartir des ressources rares entre des usages concurrents ?Les technologies de création de monde n’élargissent pas simplement le champ des possibles ; elles imposent aussi des choix quant aux possibilités de les développer à grande échelle, et au détriment des alternatives. Certains projets d’IA que Morozov met en avant – des expérimentations à petite échelle au sein d’entreprises ou des initiatives communautaires – nécessitent peu de financements supplémentaires. Mais d’autres – des systèmes d’IA municipaux intégrés dans les écoles, les cliniques ou les administrations de logement – ​​dépendent d’infrastructures de données étendues, d’une main-d’œuvre technique spécialisée et d’importantes capacités de calcul et d’énergie. Ces projets sont inévitablement gourmands en capitaux et en ressources. Ils se disputent des capacités d’investissement limitées, non seulement entre eux, mais aussi avec d’autres priorités sociales urgentes, comme la nécessité de décarboner rapidement les systèmes énergétiques. Une fois cette contrainte économique reconnue, le pluralisme seul ne suffit plus. Pourtant, Morozov n’explique ni qui répartirait les ressources entre les différentes voies technologiques, ni comment ces décisions seraient prises, évaluées et révisées au fil du temps. C’est là que la critique de Morozov à l’égard de mon cadre d’analyse se trompe. Il considère l’expérimentation locale et le contrôle collectif comme des principes opposés. Pour étayer cette vision, il interprète les institutions que je propose – conçues pour organiser les conflits politico-économiques liés aux décisions d’investissement – ​​comme des obstacles administratifs qui étoufferaient le dynamisme technologique. Or, ces institutions ne visent pas à supprimer l’expérimentation ; elles sont destinées à l’organiser politiquement, en fournissant des mécanismes permettant de sélectionner, développer, réviser et abandonner les projets concurrents lorsque tout ne peut être mené de front. Expérimentation et sélection politique ne sont pas des alternatives. Elles sont complémentaires. »

En régime capitaliste, rappelle Benanav, l’espace d’expérimentation est restreint. Les entreprises ne sont autorisées à innover que dans la mesure où elles promettent de réduire les coûts ou d’augmenter les revenus, et ce, de la manière la plus rentable possible.

« Dans sa tentative de réduire mon argument à une fausse opposition entre expérimentation locale et prise de décision collective, Morozov dénature mon cadre en affirmant qu’il exige de la société qu’elle détermine ses valeurs à l’avance, leur attribue une pondération, puis les applique administrativement à la gouvernance économique. Cette interprétation erronée permet à Morozov de présenter l’expérimentation en IA générative comme particulièrement réfractaire à toute direction collective, au motif que les expériences entreprises pour découvrir de nouvelles applications transforment également les valeurs et les aspirations de ceux qui y participent. Or, il ne s’agit pas d’une particularité de l’IA. »

« Ce qui est déconcertant dans la critique de Morozov, c’est que ce noyau politique disparaît. Un cadre conçu pour organiser les conflits d’investissement – ​​pour rendre les compromis visibles, contestables et contraignants lorsqu’il est impossible de tout mener de front – est réinterprété comme un système de fermeture administrative qui briderait prématurément l’expérimentation. Son analyse ne relève pas simplement d’une mauvaise compréhension du cadre que je propose, mais d’un renversement de son intention : elle perçoit une réflexion visant à politiser la construction du monde comme une tentative de la supprimer. »

« Lorsque les marxistes – Morozov et Benanav – débattent de technologie et de capitalisme, il s’avère qu’ils oublient l’idéologie », estime Leif Weatherby. « Cela leur permet de proposer des solutions « politiques » déconnectées de la technologie et des expériences qui ressemblent étrangement aux cabinets de curiosités que les entreprises spécialisées en IA sont déjà en train de créer. » 

Weatherby est plus terre à terre. « Nous avons construit des machines qui, logiquement, éliminent le besoin de direction et de conseils d’administration. (…) La force normative de l’imbrication des machines et des modèles – ordinateurs et idéologie – est l’abolition de cette classe. Leur travail est appelé à être effectué par des machines. La logique du capital exige aujourd’hui l’automatisation des postes de direction ». La classe réactionnaire capitaliste continue de s’approprier la valeur alors que sa position est désormais réalisable par les machines. Weatherby s’amuse de cette perspective : le capitalisme est en train d’abolir lui-même la nécessité de capitalistes, transformant les milliardaires en « charlatans d’un régime zombie ». Un perspective qui devrait beaucoup enthousiasmer la classe ouvrière, qui n’a jamais cru en la rationalité des managers, qui n’a jamais été autre que celle de leurs intérêts. 

… au problème à trois corps du capitalisme

S’il me semblait important d’en rendre compte pour saisir les débats, pour ma part, je trouve ces débats hautement spéculatifs, décorrélés des problèmes et des solutions, comme flottant dans l’éther. Cette « voie étroite d’un cyber socialisme », comme le dit l’économiste Cédric Durand (également animateur de la revue Contretemps) dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (éditions Amsterdam, 2025) qui explore également cette idée de socialisme à l’heure de l’IA, me laisse un peu interdit, tant elle repose sur une fascination pour la technologie, sans voir ses écueils, sans voir ses prétentions à la vérité alors même que ces outils la font disparaître au profit de probabilités ou de solutions suffisantes. On a l’impression qu’il suffirait de modifier les valeurs des outils du capitalisme pour qu’ils deviennent magiquement socialistes, pour que la vie sociale prenne le pas sur le commerce.   

La perspective d’une grande réorganisation de la production sous pilote automatique que semble projeter Benanav semble surtout déconsidérer les critiques de gauche de l’IA, celles des chercheurs, des syndicats, des collectifs citoyens… qui disent et répètent que ces outils sont d’abord des outils d’obfuscation de la puissance, d’intensification et d’aliénation. Je préfère pourtant largement les critiques situées de l’IA, comme celles provenant de ceux qui sont confrontés à ses effets. Les spéculations sur l’IA socialiste, sur l’enjeu à se réapproprier l’IA (ou une toute autre IA plutôt puisqu’une IA socialiste ne peut pas être bâtie sur une technologie qui ne l’est pas, comme le souligne la critique décoloniale) se transforment vite en une obligation à en user, en minimisant le fait qu’on ne peut s’approprier des outils profondément problématiques tout puissants qu’ils paraissent

Enfin, les spéculations sur l’IA socialiste semblent surtout tourner en vase clos, sans regarder vraiment l’impasse totale du productivisme, sans prendre la mesure du Problème à trois corps du capitalisme (La découverte, 2026), qu’évoque le journaliste économique de Mediapart, Romaric Godin, dans le très stimulant essai qu’il vient de faire paraître sur l’aporie de la logique accumulative du capitalisme. 

Pour Godin, la logique d’accumulation capitaliste tourne en roue libre et génère une crise économique, une crise écologique et une crise anthropologique qui s’entretiennent l’une l’autre. Une contradiction sans solution, qui nous pousse à renouer avec la croissance, sans que celle-ci ne puisse régler aucune des trois difficultés ni ne puisse atteindre à nouveau les niveaux qui ont été les siens. Il n’y a pas d’issue à l’impasse dans laquelle est enferrée le capitalisme de prédation (« mafieux » même dit sans détour Godin) et la fuite en avant technologique qui l’accélère, qu’elle soit celle du capitalisme vert ou de l’IA pour renouer avec la croissance… Pour Romaric Godin, cette accélération du capitalisme oublie que c’est de la croissance dont nous devrions chercher à nous défaire. Que c’est le fait d’être coincés dans un monde de plus en plus médiatisé par et pour la marchandise qui nous conduit à perdre pieds avec nos semblables (et même à penser que les machines pourraient y remédier, en les remplaçant par exemple). 

Dans sa démonstration, Godin remet d’ailleurs l’innovation que produit l’IA en perspective. Pour lui, c’est « une machine à produire de l’improductivité ». Dans le stade terminal du capitalisme, la productivité que permettent les technologies est anecdotique par rapport à ce qu’a permis l’exploitation du charbon ou du pétrole. La croissance risque d’être durablement atone et « l’innovation n’est désormais plus la garantie automatique d’une reprise de la croissance des gains de productivité ». L’automatisation produit de moins en moins de valeur. Et l’IA ne promet que de continuer à faire produire encore un peu de gains de productivité dans des secteurs où ils restent très faibles, comme les services. Pour Godin, « l’usage de l’IA ne sera pas économique, mais social : il s’agira de discipliner la société pour faire accepter la poursuite de l’accumulation, quel qu’en soit le prix humain et écologique ». L’IA n’a pas d’autre fonction que d’assurer la continuation de rentes. Pour Godin, l’IA est une technologie « conçue pour préserver le capitalisme », qui est bien plus conçue pour falsifier la vie sociale, pour envahir notre temps, nous isoler, nous empêcher d’agir, étendre l’aliénation… Nous sommes entrés dans un étatisme techno-solutionniste autoritaire protégeant les intérêts du capital, un « capitalisme d’Etat d’urgence » crépusculaire qui vise partout à assurer la prédation où l’IA sert avant tout à dominer intégralement les relations sociales. « La Big Tech est au cœur du problème à trois corps : elle capte le peu de croissance qui subsiste, aggrave l’exploitation de la nature et alimente la crise anthropologique ». C’est par son biais que l’Etat et le capitalisme s’associent désormais. L’IA n’est rien d’autre qu’une machine à créer une société disciplinée dans un capitalisme cynique qui ne cherche plus la plus-value, mais organise la prédation à son seul profit. 

Bon, je ne rends pas hommage au livre de Romaric Godin en tentant une synthèse trop succincte dans un article déjà trop bavard. Mais je le trouve bien plus éclairant que les discours sur une IA socialiste. 

Car si le cadre de l’évolution du capitalisme qu’il décrit est pertinent, alors il ne peut y avoir d’IA socialiste. Pour le dire autrement, l’IA n’est pas tant une révolution de l’intelligence, mais risque bien d’être son tombeau, nous invitant à céder la nôtre aux machines au prétexte de leur puissance, de leur efficacité, mais d’une puissance et d’une efficacité qui n’est pas à notre service. L’obsfucation de la redevabilité que l’IA produit au service des intérêts qu’elle sert, demeure, sous quelqu’angle qu’on l’observe, problématique. C’est pourtant bien elle que dénoncent les contestations de l’IA, bien plus que les réflexions autour d’un socialisme sous IA… qui dans un monde où l’autoritarisme se renforce, semble surtout tenir d’un vieux rêve.  

Hubert Guillaud