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Dans un reportage vidéo, le New York Times est allé à la rencontre de travailleurs américains qui entraînent des robots à les remplacer, à l’image de Dre Wooden, un coiffeur travaillant près de Dallas, qui enfile chaque jour un gilet équipé de cinq caméras pour enregistrer ce qu’il fait pendant qu’il coupe les cheveux de ses clients. Wooden est plutôt content. Il est rémunéré pour sa coupe par ses clients et par l’entreprise qui collecte ses données. Il n’est pas le seul, explique Natasha Mclemore, qui fournit des équipements d’enregistrement à des travailleurs pour une entreprise technologique appelée Instawork qui propose des équipements à différents types d’activités comme paysagistes, coiffeurs, prothésistes d’ongles ou dans le secteur des télécommunications. Les données sont ensuite annotées pour être transformées en informations exploitables pour l’apprentissage de robots.
Virginia Gutierrez qui pose des faux ongles à ses clientes voit ce travail supplémentaire comme un moyen d’obtenir un revenu supplémentaire. « Certes, la rémunération est supérieure au salaire minimum, mais elle est loin de refléter la valeur réelle de ces données pour l’entreprise. Car ces données servent désormais à entraîner une véritable armée de robots, qui sera là pour durer. Les entreprises cherchent à capter le savoir-faire lié à ces métiers. Une fois qu’elles l’ont obtenu, elles n’ont plus besoin de vous. » Instawork soutient que les robots auront encore besoin d’une supervision humaine et que des nouveaux emplois pour leur maintenance seront nécessaires.
Business Insider évoque d’autres exemples, comme des chefs de cuisine, des garagistes, des femmes de ménage qui passent leur journée de travail bardés de caméras. Plus de 35 000 personnes, dans une quinzaine de pays, seraient ainsi rémunérées par la plateforme Shift lancée par MicroAGI. D’autres startups encore se sont lancées dans cette course à l’enregistrement pour le développement de robots, comme Tutor ou Encord, alors que des fabricants de robots humanoïdes comme Figure AI ou Agility Robotics, ont atteint des valorisations se chiffrant en milliards de dollars, tout comme des entreprises qui développent des « cerveaux » pour robots, telles que Skild AI ou Physical Intelligence. « Il subsiste toutefois un fossé entre les robots capables de réaliser des démonstrations impressionnantes et les machines suffisamment fiables pour assurer une vacation de huit heures en usine. Les entreprises de robotique espèrent qu’un volume accru de données d’entraînement permettra de combler cette lacune. »
Reste à savoir si la vidéo seule suffira. Mecka AI qui a débuté il y a deux ans avec une application rémunérant des individus pour enregistrer leurs activités quotidiennes conçoit désormais des équipements supplémentaires, comme des casques et des gants dotés de capteurs, pour mieux enregistrer les mouvements et les forces à exercer, avant d’étiqueter ces données pour les revendre à des entreprises d’IA.
Human Archive, une autre entreprise de collecte, a déployé ses activités en Inde en développant des partenariats avec des plateformes de travail à la tâche dans des hôtels ou des entreprises de plomberie ou d’électricité. Elle aussi est passée d’enregistrements audios à des capteurs plus sophistiqués. Présente dans 30 pays, elle rémunère les travailleurs en fonction du degré de complexité des tâches et des contraintes liées à l’équipement utilisé.
Enfin, l’article évoque rapidement le développement d’opérateurs, qui pilotent à distance des robots dans des entrepôts américains, qui subissent également des douleurs à force de les piloter à distance durant les 8 heures de shift. Les robots humanoïdes demeurent fort peu autonomes et nombre d’entre eux sont bien plus pilotés qu’autonomes, comme nous le disions déjà.
Un autre article de Business Insider nous en apprend plus sur ce pilotage de robots par téléopérateurs, qui semble être le modèle de développement notamment d’Avatar Robotics. « Plutôt que d’attendre que les robots deviennent autonomes, l’entreprise les déploie dans des entrepôts pour emballer et trier des produits, sous le contrôle d’opérateurs à distance qui pilotent leurs gestes via des casques et des manettes ». « L’entreprise ne vend pas de robots, elle facture leur utilisation à l’heure. Cela s’explique par le fait qu’une grande partie des opérateurs sont des prestataires basés au Mexique, en Colombie et aux Philippines, rémunérés entre 5 et 20 dollars de l’heure, selon leur lieu de résidence. Cette complémentarité avec des téléopérateurs permet de leur faire accomplir des tâches utiles avant même d’atteindre une autonomie complète. » « C’est comme jouer à un jeu vidéo pendant huit heures. C’est très amusant », confie Colin Webb, le patron d’Avatar. »
Pour l’instant, nul ne sait quelle quantité de données sera réellement nécessaire pour que les robots fonctionnent de manière fiable. Beaucoup estiment cependant que la demande en données pour l’entraînement des robots est encore loin d’avoir atteint son apogée. Rien ne garantit d’ailleurs que cette approche portera ses fruits. Sans compter qu’une nouvelle concurrence fait jour : la simulation, c’est-à-dire l’entraînement des robots dans des environnements virtuels, comme le propose World Labs, la startup lancée par Fei-Fei Li basée sur les World Models, capables de comprendre et simuler l’espace en 3D. Récemment, Sam Padilla a fermé Eidon AI, une startup spécialisée dans les données robotiques : les marges étaient trop réduites. Les fruits n’étaient pas mûrs.
Impossible de refuser…
Mêmes constats chez Bloomberg : à New Delhi, des employés trient des emballages plastiques, cousent des chaussures ou des vêtements, assemblent des meubles, récoltent des produits agricoles ou soudent de l’acier avec des smartphones fixés sur le front… sans toujours savoir à quoi servent ces images, mais en appréciant le salaire supplémentaire qui vient avec. Bloomberg rappelle d’ailleurs que ces données n’intéressent pas que des entreprises américaines : les entreprises chinoises sont également de la course comme Unitree Robotics, AgiBot et UBTech Robotics. « Des milliards de micro-gestes sont capturés en temps réel, à grande échelle, à travers tout le pays. » La Chine, forte de son immense main-d’œuvre industrielle, puise directement dans son propre tissu manufacturier pour développer ses capacités d’analyse des gestes. En Inde, des start-ups comme BergLabs AI, ManuData ou Build AI équipent déjà des milliers d’ouvriers dans des dizaines d’usines. Elles sont rejointes par des entreprises de travail à la tâche, comme Awign, l’Instacart indien, qui équipe désormais leurs travailleurs de tels dispositifs. À San Francisco, la startup de robotique Drift développe une plateforme de test et d’évaluation qui collecte les enregistrements de ces plateformes pour évaluer des robots qui les reçoivent en données d’entraînement. « En Inde, les séquences filmées à la première personne – dites « égocentriques » – se négocient à plus de 7 dollars de l’heure, même à l’état brut. Lorsqu’elles sont annotées – chaque action étant alors étiquetée, comme par exemple « main droite, tranchant du couteau orienté vers la tomate » -, leur valeur grimpe à 15, voire 30 dollars de l’heure, voire davantage. « Aux États-Unis, ces mêmes données coûteraient au moins trois fois plus cher », souligne Annanya Sarthak, cofondateur d’Awign. L’un des clients d’Awign, qui développe des robots pour le secteur de la construction, recherche justement ce type d’enregistrements pour chaque tâche liée à l’édification de data centers (installation des baies, montage des processeurs graphiques (GPU), raccordement des serveurs, mise en place des systèmes de refroidissement) afin de réduire les délais de construction, de diminuer les coûts et de pallier la pénurie de main-d’œuvre. »
Reste, souligne Bloomberg, que les ouvriers qui reçoivent ces dispositifs contre une petite prime « ignorent que leurs gestes pourraient, à terme, apprendre aux machines à coudre plus rapidement, à souder avec plus d’efficacité ou à emballer les produits avec davantage de fluidité ». Pire, si de nombreuses startups rémunèrent les travailleurs, certaines petites entreprises peu scrupuleuses ne versent parfois rien du tout.
« Pour l’heure, cette phase de collecte de données – qui, selon les experts, pourrait durer une décennie – représente une source de revenus significative pour des centaines de milliers de personnes qui n’ont guère d’autre choix. Ce qui adviendra une fois cette période terminée est une tout autre question. « Le déséquilibre de pouvoir est flagrant dans ce système inéquitable », souligne Mishi Choudhary, fondatrice du Software Freedom Law Center d’Inde. « Les personnes qui créent cette ressource méritent de la transparence et une rémunération juste, et non des miettes jetées sous couvert d’un emploi. » »
Pour l’instant, les travailleurs qui vendent leurs images et qui en comprennent les conséquences se rassurent. Un chef de cuisine estime qu’il ne court aucun risque, car les machines « sont incapables de ressentir des émotions ou des odeurs. » C’est bien rapidement oublier combien une recette n’est rien d’autre qu’un algorithme, qui nécessite certes des manipulations innombrables, mais d’abord des mélanges et des durées précises. En Inde, nombre d’entre eux sont conscients qu’ils creusent leur propre tombe, souligne l’Indian Express. Dans nombre d’usines qui s’équipent de ces dispositifs, la direction les justifie par la volonté d’améliorer les opérations, sans fournir aucune autre explication sur la collecte. « Dans de tels environnements, les employés sont rarement en mesure de refuser d’y participer, surtout dans des secteurs marqués par la précarité de l’emploi et une faible protection des travailleurs. »
Collecte ET surveillance : nouvelle norme du travail
Pour The Guardian, le journaliste indépendant Anuj Behal rapporte que dans des ateliers de confection indiens où les caméras frontales sont devenues la norme (vidéo), l’ambiance a rapidement changé. « Craignant que leur productivité ne soit surveillée, les ouvrières sont devenues plus attentives à leurs moindres gestes. Les conversations qui, en temps normal, animaient les lignes de couture se sont faites plus rares. Certaines se sont concentrées davantage sur leur tâche, conscientes que la moindre erreur, pause ou distraction pouvait être capturée par une caméra. » Dans son enquête, sur 6 usines indiennes, Behal pointe qu’aucun ouvrier équipé ne reçoit de compensations pour les images filmées, alors qu’elles sont revendues derrière. Pire, « dans certaines usines, ces images servent à bien plus que l’entraînement de l’IA. Des documents consultés par Scroll.in ont révélé que certaines entreprises généraient également des rapports de productivité à partir de ces enregistrements, classant les travailleurs en fonction de leur temps de travail effectif, estimant les pertes dues aux périodes d’inactivité et même mesurant le temps passé par les travailleurs à discuter avec leurs collègues. Dans certains cas, des rapports ont ciblé des employés en particulier et ont identifié les lieux et les moments où leurs collègues se réunissaient pour socialiser. »
Pour Sarayu Natarajan, fondatrice de l’Aapti Institute, cela soulève des questions complexes en matière de propriété et de rémunération, auxquelles les cadres de travail actuels ne sont pas adaptés. Reste à savoir si les robots seront plus économiques que la main d’œuvre humaine du lumpenprolétariat indo-asiatique…, interroge pertinemment un commentateur de cette réalité pour la NPR.
A terme, le modèle pourrait même s’étendre à bien d’autres métiers. « Fin avril, Meta a annoncé en interne le test d’un outil baptisé « Model Capability Initiative » (MCI). Ce dispositif, déployé sur les appareils professionnels aux États-Unis, enregistre les mouvements de la souris, les clics et les saisies au clavier – tout en effectuant ponctuellement des captures d’écran – afin de contribuer au développement de systèmes d’IA, capables de fonctionner sans supervision humaine », rapporte The Telegraph, suite aux révélations de Reuters sur ce programme. Plus de 1 500 employés de Meta ont signé une pétition contre le MCI et Meta a suspendu le programme fin juin parce que des personnes non autorisées au sein de l’entreprise avaient pu accéder aux données collectées. « Mais le simple fait qu’un géant de la Silicon Valley décide de déployer un tel programme témoigne d’une nouvelle norme au travail, propre à l’ère de l’IA. Il est fort probable que d’autres entreprises suivent la voie tracée par Meta. » « Nous sommes tous remplaçables aux yeux de la poignée de milliardaires qui contrôlent ces nouveaux systèmes », confie un ancien salarié de Meta.
En France, comme aux Etats-Unis, rapporte Le Monde, beaucoup de jeunes fuient l’IA pour se tourner vers des métiers manuels. A voir l’entraînement lancé pour supplanter les pratiques manuelles par les robots, il n’est pas sûr que ce reflux vers des secteurs préservés soit une assurance de longue durée.
Hubert Guillaud