Que sait-on du travail ?

Hubert Guillaud

Voilà un livre, dont l’impressionnante épaisseur ne devrait pas être rédhibitoire, au contraire. Construit d’une multitude de courtes interventions de spécialistes du sujet, le livre collectif, Que sait-on du travail ?, paru en 2023 aux Presses de Sciences Po, se picore très bien et se révèle très utile pour mettre à jour nos idées reçues. 

Les contributions sur la numérisation du travail, qui s’intéressent à l’industrie automobile, la logistique, l’uberisation, le télétravail et la numérisation des services publics offrent à la fois une belle synthèse et une belle complexité au sujet. Ces contributions montrent très bien que le numérique ne renforce pas l’autonomie ou la responsabilité, mais au contraire, la sapent, intensifiant le rythme, la répétition et la surveillance, et participent fortement d’une dégradation de la relation au travail. La démultiplication des indicateurs que produit le numérique renforce encore cette déqualification et cette individualisation du travail, tant et si bien que la difficulté semble être de travailler ensemble quand chacun est toujours renvoyé à son écran et à son monitoring individuel. Alors que tout est fait pour que tout se coordonne, c’est comme si ces outils, finalement, nous enlevaient ce pouvoir.

Chaque dossier est à l’avenant, riche et précis à la fois, comme par exemple la partie sur les discriminations, sur la verticalité du travail… et bien sûr, sur la dégradation du sens. Parmi les excellentes contributions du livre, le journal Le Monde (qui a produit un très riche dossier sur le sujet, sur le long cours) a publié celle de la sociologue Marie-Anne Dujarier, sur les « paradoxes du management par les dispositifs », qui vaut particulièrement le détour. La sociologue revient sur les concepteurs de dispositifs, ceux qui fournissent des méthodes et outils de travail aux autres. De partout, les mêmes solutions standardisées se déploient pour transformer les manières de travailler et les rapports au travail. Une « organisation rationalisée du travail (…) qui est d’autant plus productive qu’elle est fondée sur une méconnaissance des métiers, des situations concrètes et des gens ». Tous les phénomènes sont désormais traités avec les mêmes processus dans un cumul trop souvent chaotique. Nous assistons à une démultiplication de dispositifs jugée souvent insensée, pathogène, peu performante, dont le déploiement même semble paradoxal. Le risque de ces outils en grande partie numérique qui structurent le travail, c’est de nous faire entrer dans une forme de « rapport social sans relation » qui cadre silencieusement et intensément les pratiques productives actuelles, posant des défis de sens et de rapports sociaux inédits.

Hubert Guillaud

La couverture du livre, Que sait-on du travail ?