Aporie de l’extractivisme des plateformes

Dans “L’âge de l’extraction”, Tim Wu dresse le constat de la puissance des plateformes… et de l’impuissance de la régulation. 

Hubert Guillaud

Le professeur de droit américain, Tim Wu, spécialiste des réseaux et de leur régulation, grand défenseur du droit de la concurrence et de la neutralité des réseaux est certainement obsessionnel, tant il pourfend, partout, la collusion et le monopole. Mais, dans l’Amérique de Trump, à l’âge où les grandes plateformes de la Tech semblent avoir largement emporté la mise, ces principes paraissent comme dévitalisés par la réalité. Cela explique peut-être que son dernier livre, The Age of extraction : how Tech Platforms conquered the economy and threaten our future prosperity (Knopf Publishing Group, 2025, non traduit) soit décevant. Certainement parce qu’il ne fait que prolonger le constat de ses précédents The Curse of Bigness : antitrust in the new Gilded age (Columbia Global Reports, 2019, non traduit) et The Attention Merchants(2017, Atlantic Books, non traduit) notamment (qu’on avait évoqué à leur parution), un constat déjà largement établi : celui de l’impuissance de la régulation qu’il défend.

Son dernier livre n’offre pas de solution clef en main pour sortir de l’âge de l’extraction qu’il décrit. Un peu comme le constat qu’il dressait il y a peu dans une tribune pour le New York Times, où il déplorait la relaxe récente de Meta par la justice américaine sur sa situation de monopole. Malgré une décennie de scandale, « aucune autorité publique de ce pays n’a été en mesure de demander des comptes à l’entreprise pour ses agissements », disait-il. C’est un peu comme si dans son livre, Wu voulait qu’on y croit encore. Il tente de nous dire qu’on pourrait encore sortir de l’âge de l’extraction que les plateformes ont accompli comme personne d’autre. C’est un peu comme s’il continuait à nous dire que la régulation était forte, alors que partout, elle nous semble bien impuissante

Le rêve des plateformes

Dans son livre, Wu analyse la façon dont les plateformes sont devenues le cœur du processus extractivisme. « Leur pouvoir ne réside pas dans la production, mais plutôt dans la catalyse. Il réside dans l’hébergement de toute activité économique et l’extraction de valeur, y compris la valorisation de ressources spécialisées comme les données et l’attention humaine ». Ce que la technologie nous fait dépend de la manière dont elle est conçue, façonnée, accomplie et de là où le pouvoir économique réside, explique-t-il. La prospérité, la justice et la croissance ne sont pas incompatibles, estime-t-il. Mais la richesse est meilleure quand elle est équitable, partagée. Les révolutions technologiques ont produit une grande abondance, mais ce que nous n’avons toujours pas, c’est l’infrastructure qui permet de la distribuer équitablement. Sans surprise, le livre de Tim Wu plaide pour le renforcement d’une politique anti-monopole, qui a toujours été le cœur du combat du juriste. La neutralité des plateformes est le fondement d’une société prospère. Mais cette neutralité est menacée par la centralisation du pouvoir à un niveau inégalé. Découpé en 4 parties, le livre de Wu propose de comprendre la puissance des plateformes, leur business, les dangers de la centralisation avant de proposer de construire une « architecture pour l’égalité »

Au début d’internet, nous avons vécu un moment d’extraordinaire optimisme, rappelle-t-il. Tout était possible. Internet était là pour interconnecter l’humanité et porter la démocratie. Économiquement, le réseau promettait de donner du pouvoir aux entrepreneurs innovants sur les grandes entreprises. Small is the new big, promettait Jeff Jarvis dans What would Google do ? (Harper Business, 2009, traduit sous le titre La méthode Google, éditions Télémaque, 2009). Cela ne s’est pas passé comme prévu, comme l’avait noté Paris Marx, nous montrant que derrière le soft power d’internet, se dissimulait le colonialisme des grandes entreprises de la tech.. 

Le terme de plateforme décrit un espace ou une structure qui permet d’interagir ou de négocier en réduisant le coût à le faire. La neutralité du terme laisse penser que celles-ci seraient des dispositifs impartiaux. Elles permettraient de résoudre les barrières à la transaction, en améliorant l’appariement, en améliorant l’information et la confiance (permettant de lutter contre l’asymétrie d’information où le vendeur en saurait plus que l’acheteur, sans toujours y parvenir), en permettant aux petits acteurs de grandir ou de toucher des marchés plus grands qu’ils n’en seraient capables, enfin elles permettraient la promotion de l’innovation, c’est-à-dire l’évolution des produits et services, comme quand Netflix est devenue une plateforme de streaming après avoir été un service d’envoi de DVD. La plateformisation a permis de développer de nouveaux types de business et de produits. Wu prend l’exemple du passage d’IBM de l’industrie de l’électronique à celle des ordinateurs, en 1953, avec la construction de la série IBM 700, puis dans les années 60 avec la série System/360 et la construction d’un système d’exploitation standard, permettant d’assurer aux ordinateurs de fonctionner ensemble, mais pas en dehors de l’écosystème d’IBM. 

Wu, rappelle avec pertinence, qu’à l’époque, les autorités étaient convaincues que le fascisme et le monopole étaient liés, que la structuration même du marché pouvait conduire au fascisme. C’est ce qui explique le démantèlement d’AT&T, qui impose à l’opérateur de télécommunication américain d’ouvrir la licence du transistor et de ne pas opérer dans le domaine des ordinateurs. Dans les années 60, le ministère de la Justice s’inquiète du monopole d’IBM sur les ordinateurs mainframes, suite à la plainte de Control Data Corporation, l’entreprise de Seymour Cray, qui venait de produire le CDC 6600 qu’il vendait pour 7 million de dollars quand la machine équivalente d’IBM en coûtait 13. Pour CDC, le problème était qu’IBM vendait le système d’exploitation avec ses machines ne permettant pas à ses ordinateurs de se connecter à ceux d’IBM. Pour éviter une décision de justice qui s’annonçait malheureuse, Thomas Watson Jr, le patron d’IBM de l’époque, prend alors la décision de vendre séparément le logiciel de ses machines, en juin 1969. Pour Wu, cette séparation, ce découplage entre le matériel et le logiciel, a donné naissance à l’industrie logicielle et a d’ailleurs largement transformé et bénéficié à IBM. A la même époque, la plupart des grandes nations viennent aider au développement de constructeurs d’ordinateurs nationaux (Bull en France, ICL en Grande-Bretagne, Olivetti en Italie, et le consortium JECC (Fujitsu, Hitachi, NEC, Toshiba, Mitsubishi…) au Japon), comme l’explique l’historienne et économiste Marie Anchordoguy dans Computers, inc. (Harvard University, 1989) Chaque pays tente de faire naître des champions nationaux. Mais les Etats-Unis, en menaçant de briser IBM du fait de son monopole, se lancent dans une autre politique industrielle, qui cherche à créer un espace de compétition. La logiciellisation, première plateformisation de l’industrie informatique, a créé des opportunités nouvelles et a dynamisé le marché, permettant le lancement de DEC, d’Apple… donnant naissance à une industrie électronique comme logicielle indépendante et dynamique. A cette époque pourtant, peu d’acteurs pouvaient penser que l’avenir serait à des ordinateurs personnels et accessibles. 

Une autre grande plateforme a été l’internet lui-même. Dès l’origine, l’internet a été pensé comme un moyen pour distribuer du pouvoir de bout en bout du réseau plutôt qu’à l’opérateur du réseau. En 1970, AT&T était la plus grande entreprise de la planète avec plus d’un million d’employés. Plus que le démantèlement d’AT&T (en 1984), c’est la promulgation d’une loi promouvant la neutralité du réseau télécom dans les années 70 par la Federal Communications Commission qui a changé la donne, forçant AT&T a autoriser d’autres acteurs à utiliser son réseau pour y proposer des services, sans avoir à demander la permission et à coût nul. Obliger IBM à ouvrir son logiciel, comme obliger AT&T à devenir une plateforme neutre ont été des politiques qui ont permis de restreindre les monopoles, pour favoriser l’innovation, la concurrence et l’économie. « Les autorités américaines n’avaient n’avait pas de vision particulièrement perspicace de l’avenir de la technologie, mais misaient sur l’utilisation de leur propre pouvoir pour contrer et limiter le pouvoir monopolistique, dans le but de donner une chance à d’autres acteurs ». A l’époque, la plateformisation ne construisait pas les monopoles mais les brisait. 

Avec le web, la décentralisation promettait de s’accélérer ; l’âge des entreprises géantes paraissait s’achever. Beaucoup iront même jusqu’à dire que l’âge industriel était terminé, au profit de l’auto-organisation, à l’image de Wikipedia ou de Linux, modèles pour Yochai Benkler qui célébrait La richesse des réseaux (PUL, 2009). Le futur promettait d’être décentralisé, les Goliaths défaits. Ce n’est pas ce qui s’est passé. 

It’s capitalism, stupid !

Très tôt, dès leurs fondements, les plateformes de l’internet ont toutes choisies d’être des entreprises du Delaware, l’Etat américain ultralibéral avant l’heure. Toutes ont choisi des structures d’entreprises semblables aux grandes entreprises des années 80 comme ExxonMobile, Pfizer ou Walmart, mettant l’actionnariat aux commandes. Dès 2004, dans une lettre de Page et Brin aux actionnaires, les deux fondateurs de Google promettaient aux investisseurs de construire une entreprise pour la création de valeur à long terme. Rapidement, la pression à produire plus de revenus a érodé la recherche d’un but plus élevé. Wu, comme d’autres avant lui, tente de trouver la date de ce changement, de cette bascule… Il en retient une, celle du 11 juin 2013. En 2006, Ehud Shabtai avait lancé FreeMap Israel qui deviendra Waze, un site de cartographie communautaire. Le rachat de Waze par Google en juin 2013, l’intégration de l’approche décentralisée et communautaire dans le modèle centralisé et commercial de Google Maps, marque à la fois la fin des rêves pionniers d’internet, la reconcentration monopolistique et l’indifférence du régulateur. Le rachat de Waze marque la fin d’une ère, celle où l’internet était le grand égaliseur. « La compétition entre Google et Waze a été gagnée non pas par la compétition des modèles entre eux, mais en achetant l’un des combattants », regrette Wu. Google a sorti une technique de rachat digne de l’industrie du XIXe siècle. L’affrontement qu’on attendait n’a pas eu lieu. L’argent l’a emporté. Et avec lui, la machine à extraction s’est emballée, à l’image de la transformation d’Amazon en marketplace. 

La place de marché d’Amazon lancée dans l’indifférence dès 2000 pour accueillir des livres anciens n’a cessé de grandir depuis. Elle génère plus de revenus désormais qu’Amazon (480 milliards en 2023, soit 83,5% du total des ventes sur Amazon). Elle ne commence à décoller qu’en 2006, quand Amazon propose un service d’exécution des commandes pour aider les commerçants à accomplir la logistique d’expédition et notamment le stockage des produits dans ses entrepôts, un service d’assistance à l’expédition… à un prix raisonnable. A tout le moins au début, pour attirer les vendeurs. En 2014 encore, le coût pour les vendeurs était tout à fait attractif : 19% de leurs revenus, quand dans le commerce physique, la part du commerçant est souvent de 50%. Wu raconte ainsi l’histoire d’un vendeur heureux, Doug Mrdeza, un barbier du Michigan qui commença à vendre ses produits sur Amazon, jusqu’à embaucher quelque 40 personnes… Amazon construit son empire même si cela signifie perdre de l’argent (notamment face à la concurrence, comme eBay). L’empire de Bezos rachète ses rivaux (comme Zappos ou Diapers), propose à ses clients l’expédition gratuite avec Prime (lancé en 2005, l’offre totalise 168 millions d’abonnés en 2022). A la fin des années 2010, 90% des revenus de Mrdeza proviennent d’Amazon. Dans le même temps, les tarifs d’Amazon pour les vendeurs ne cessent de grimper, environ 30% du produit de leurs ventes. Ces honoraires ne se présentent pas comme tels, mais sous des formes spécifiques, comme les résultats sponsorisés (lancés en 2012), qui consistent à payer pour être mieux référencés par le moteur de recherche d’Amazon. Sur la place de marché, la publicité n’est pas une opportunité, mais devient vite une obligation pour être visible. Le programme devient une vache à lait pour Amazon : il rapporte 10 milliards à l’entreprise en 2018, 56,2 milliards en 2024, soit le double du budget publicitaire de la presse au niveau mondial. Et ce service est plus rentable encore que son service de stockage dans le cloud. Pourtant, cette intégration publicitaire a beaucoup été décriée, tant elle a dégradé l’expérience utilisateur. En 2023, une étude de Market Place Pulse, estimait que les honoraires d’Amazon, tous services confondus, comptent pour 50% du prix moyen d’un produit. Certains vendeurs cèdent à Amazon une plus grande part encore du prix de leurs produits. Le rêve de la place de marché d’Amazon, de la plateforme pour tous, est devenu un piège qui s’est refermé sur les vendeurs (et les clients). En 2024, elle a rapporté plus de 60 milliards à Amazon, plus que son très profitable Amazon Web Services (35 milliards). Ses honoraires tirés de tiers vendeurs montent à 185 milliards. La place de marché d’Amazon est devenue une machine à cash, l’une des premières machines d’extraction d’argent de la planète. Peu à peu, la plateforme a atteint son but : « elle a rendu les ventes indépendantes moins profitables et amélioré les profits d’Amazon ». Doug Mrdeza a du couper dans ses frais pour supporter l’augmentation des honoraires d’Amazon. En 2019, il a licencié 5 employés. Il a tenté de porter ses produits sur d’autres plateformes… sans grand succès. 

L’histoire de la place de marché d’Amazon est emblématique de la plateformisation. Le passage à l’échelle des plateformes est leur arme pour assurer leur domination, assure Wu. L’avenir n’a pas été aux petites entreprises agiles, mais à celles capables de faire advenir ces passages à l’échelle et de dominer leurs marchés. Dans les années 2010, la course à la plateformisation a été une course pour acquérir un monopole sur le passage à l’échelle. Plus de serveurs, plus d’employés, plus de clients, plus de données, plus de puissance de calcul… Uber en est certainement l’emblème, profitant d’un financement sans limite pour échauder la concurrence et bâtir la plateforme des chauffeurs et des livreurs, quand bien même les livraisons et les courses étaient proposées à perte. Le but était de conquérir un marché et de s’y imposer. Outre ces conquêtes de marché imposées par la force, l’autre levier des emprises a été d’acheter les concurrents pour les éliminer, à l’image d’Instagram par Facebook. 

Astra Taylor dans The People’s Platform (Mc Millan, 2014) avait prévenu pourtant que les plateformes n’aidaient pas beaucoup ceux qui les utilisaient. Les plateformes de publication en ligne (les médias sociaux) étaient en train d’anéantir une classe moyenne culturelle pour la remplacer par de nouvelles « plantations » culturelles gouvernées par des agrégateurs de la côte ouest. Hormis les influenceurs, produits par chaque plateforme de médias sociaux, celles-ci se sont contenté d’agréger les productions disponibles pour créer de l’attraction qu’elles ont renforcé par l’agrégation. Pour conserver leurs profits et les faire progresser, les plateformes ont piloté « l’engagement » à leur profit. Pour Wu, cet accaparement nous à conduit à l’emmerdification que dénonce Cory Doctorow, qui se développe parce que les plateformes servent deux maîtres, les utilisateurs et les publicitaires. Pour Wu, les usagers des réseaux sociaux sont pareils à locataires passant des heures à aménager la propriété de leurs propriétaires. Dans ce schéma, rares sont les locataires à faire fortune, même si les médias sociaux ont créé une nouvelle classe économique, celle des influenceurs, ceux qui accumulent suffisamment d’audience pour arriver à vivre des revenus publicitaires de cette audience. Cette classe laborieuse doit sans cesse produire des contenus pour en récolter l’attention, sans avoir toujours les leviers nécessaires pour s’assurer que cette audience soit fidèle. « Le burnout est la silicose de l’industrie de l’influence ». Les influenceurs œuvrent sur un tapis roulant numérique consistant à performer leur vie pour le contenu

Dépendances

L’apparition du terme Gafam au début des années 2010 tient d’un point d’inflexion, car il consacre le pouvoir des plateformes et l’allégeance des utilisateurs à leur dépendance. Jonathan Knee dans The Platform Delusion (Portfolio, 2021) explique qu’une fois bâti leurs effets de réseaux, les plateformes ont tout fait pour maintenir et étendre leurs positions, en usant de tout un attirail pour retenir les utilisateurs. Elle les a transformés en éleveurs, en « bergers chargés de nous dresser ». Pour cela, les plateformes ont investi dans les contenus. C’est souvent mauvais signe, s’amuse Wu, rappelant les échecs de Sony à se diversifier dans le cinéma dans les années 80 en rachetant très cher des studios en déshérence, comme Columbia ou TriStar Pictures. Les grandes plateformes de la tech s’y sont mis à leur tour, tentant de rentabiliser leurs investissements par la force des informations qu’elles détiennent sur nous. Elles ont mobilisé comme nulles autres les techniques d’analyses comportementales pour améliorer l’engagement. Une commodification sans fin, comme Wu l’avait expliqué dans une tribune pour le New York Times (dont on s’était fait le relai). La commodité est « l’habilité à rendre les autres options impensables ». Les empires de la tech sont devenus des écosystèmes pièges auxquels nul ne peut résister. Les business modèles de la tech sont bâti sur notre dépendance. La bataille pour la dépendance est devenue une bataille pour la domination. « Si c’est facile, c’est gagné ». Pour cela, ils ont surexploité les données à leur disposition. Leur délire de prédiction est devenu une obsession. Connaître et contrôler le futur, le but. Le tout en utilisant « des méthodes gardées secrètes, des données invisibilisées et pour des résultats eux aussi tenus secrets ». En 2024, FB et Google ont ramassé plus de 360 millions de dollars de revenus publicitaires, montrant que quelque chose fonctionne dans ce délire de surveillance publicitaire. Comme le disait Shoshana Zuboff dans son livre, l’influence sur le comportement est devenu le vrai objectif de la pub. 

Wu se perd un peu en consacrant trop de pages à une histoire de l’IA (passage obligé et assez fatiguant de tous les livres sur le numérique désormais) alors qu’il l’utilise pour en conclure que l’IA va surtout continuer d’étendre et d’approfondir le monopole des plateformes, à renforcer leurs positions de marché en cristallisant nos dépendances, nos allégeances. Et en renforçant notre connexion émotionnelle via leurs chatbots anthropomorphes, comme l’ont fait à leur époque Coca-Cola ou Marlboro. « Les émotions sont les moteurs irrésistiblement puissants des modèles commerciaux ».

Extension de la prédation des plateformes

Le risque est que le succès des plateformes les conduisent à s’étendre partout, analyse Tim Wu en observant leur déploiement dans les secteurs du soin et du logement américains. 

Aux Etats-Unis, le secteur du soin est un secteur très fragmenté. Depuis les années 2010, il est de plus en plus accaparé par des acteurs privés. Cet accaparement conduit à l’envolée des prix, ainsi qu’au plafonnement de la qualité voir à sa baisse. Pour Wu, la plateformisation des soins coûte plus au patient, mais renforce aussi le prix des assurances. Elle change aussi la médecine. Les docteurs ne sont plus des professionnels indépendants, mais deviennent à leur tour, une classe laborieuse. Même chose du côté du logement. En 2010, la crise du logement aux Etats-Unis était profonde (entre 2007 et 2011, c’est 5,7 millions de saisies immobilières qui ont été réalisées). En 2010, Dallas Tannet et Brad Greiwe, qui avaient lancé l’idée de créer une plateforme pour les locataires, se mettent à acheter des logements disponibles, vendus 30 à 50% de leur valeur. Ils fondent Invitation Homes. L’entreprise achète quelque 50 000 logements en 36 mois pour 10 milliards de dollars, notamment en Arizona et en Floride. Entre 2012 et 2017, elle va acheter pour 60 milliards de dollars de logements supplémentaires. En 2020, c’est quelque 300 000 propriétés qui sont sous le contrôle de gestionnaires. L’entreprise a déployé des outils pour identifier les logements à acheter. Elle a automatisé la sélection et même le processus d’achat pour faire des économies d’échelle. Leur stratégie est semblable à toutes les autres plateformes : augmenter les revenus et diminuer les coûts. Les loyers de leurs propriétés sont systématiquement augmentés et augmentent annuellement de 7 à 13%. Le modèle consiste également à facturer tout ce qui est facturable aux locataires en démultipliant les frais supplémentaires (une pratique qui s’est généralisée comme nous l’avions évoqué dans d’autres secteurs). Par exemple, les propriétaires d’animaux doivent payer des frais supplémentaires par animal et par mois. Pour la chercheuse Meredith Abood qui a étudié cette industrie, les frais supplémentaires sont une grande source de revenus. A l’inverse, bien sûr, les coûts sont réduits, les travaux toujours repoussés. Et sans surprise, ces entreprises s’en prennent particulièrement aux quartiers défavorisés. La FTC qui a poursuivi Invitation Home suite à ses pratiques, l’a condamné à rembourser 48 millions de dollars de frais trop perçus. 

Wu voit dans ces exemples le risque d’une extension sans fin du modèle des plateformes. Cette centralisation du pouvoir économique rappelle le modèle de la plantation, ces usines agricoles qui importaient leurs esclaves d’Afrique parce qu’ils restaient moins chers que toute autre solution (même celle de réduire les chiffres de mortalité de leur esclaves). Pour Wu, nous sommes coincés dans une expérience économique imprudente, inconsciente, écervelée qui crée les conditions d’un renforcement autoritaire sans précédent. Le risque est de nous ramener sur la route de l’esclavage ou du servage du fait du déséquilibre du pouvoir économique à laquelle contribue très activement l’économie des plateformes. Cette économie centralisée, façonnée par les plateformes risque de se métastaser en état totalitaire parce que les autorités de régulation n’ont pas agit contre le développement des monopoles. Ces monopoles conduisent à une extraction sans précédent, renforçant les inégalités de pouvoir, où les gagnants l’emportent largement et où les perdants sont de plus en plus nombreux : « les consommateurs paient plus, les travailleurs eux sont payés moins, et les plus petits acteurs n’ont plus d’espace pour exister ». L’extraction systémique fait advenir un ressentiment de masse, comme l’évoquait l’historien Robert Schneider dans son livre, The return of resentment (Chicago University Press, 2023), qui décrit le déclassement de groupes sociaux de plus en plus larges selon les espaces où ils habitent, leur classes, leurs origines ethniques… L’étape suivante est celle de la défaillance démocratique, de la corruption et de la montée d’hommes forts qui promettent d’agir pour les gens quand ils ne font qu’agir pour leurs intérêts. C’est là où nous en sommes. Dans l’industrie technologique comme en politique, estime Wu. 

Wu tente d’esquisser quelques solutions face à l’impasse où nous sommes rendus. Le défi qui nous attend consiste à renverser le pouvoir économique, à contrebalancer sa concentration, à élargir la prospérité plutôt qu’elle ne se concentre qu’au profit des plus riches.

Peut-on réguler les plateformes ?

Wu rappelle que les pays où la distribution de la richesse est déséquilibrée demeurent des pays peu stables, dangereux. La puissance économique brute provient de la terre, de l’industrie. Dans ces mondes, on a trop souvent favorisé la construction de monopoles. Or, dans l’industrie, les meilleurs outils ont été les lois favorisant la concurrence et le développement de syndicats. « L’idée que la croissance ne peut advenir sans enrichir une étroite classe privilégiée est un mythe qui ne cesse de s’auto-entretenir », explique Tim Wu. De la fin de la féodalité danoise à la fin du système colonial à Taïwan en passant par la reconstruction allemande après la centralisation nazie, nous avons su, par le passé, renverser les inégalités que la concentration a construites. Wu nous invite également à nous défaire du rêve d’une économie qui se régulerait et se corrigerait toute seule, soit en trouvant son équilibre dans un marché toujours compétitif, soit en pensant que le marché retrouve toujours ses équilibres. Comme si le marché trouvait par lui-même ses contrepoids. Mais les contre pouvoirs ne sont pas si forts, ne se développent pas tout seul. La concurrence est en berne et le syndicalisme est en passe de s’épuiser (dans les années 50, aux Etats-Unis, 30% des salariés du privé étaient syndiqués, ils ne sont plus que 6% en 2023). Les plus grandes entreprises américaines, et notamment les géants de la tech, ne proposent aucun pouvoir à leurs employés, rappelle Wu. Thomas Piketty a bien montré que la croissance de la richesse depuis les années 70 n’a pas renforcé l’égalité, bien au contraire. La théorie d’une économie qui s’auto-corrigerait seule de ses excès oublie que ceux qui ont du pouvoir économique font tout pour le garder et l’accroître. Croire que le capitalisme va s’assagir permet surtout de continuer à en défoncer les limites

Pour Wu, les champions des technologies affirment désormais que l’IA et les cryptos sont les réponses technologiques promettant d’enfin reléguer les inégalités économiques aux oubliettes. Sam Altman d’OpenAI défend avec constance un revenu universel pour résoudre la pauvreté et l’inégalité, notamment via son projet Tools for Humanity, un inquiétant projet d’Orb qui souhaiterait distribuer une identité biométrique à tous, infalsifiable, promettant d’apporter un accès à tous à l’économie mondiale. Mais le projet assez flou d’Altman vise bien plus à certifier l’exploitation des données de chacun par les géants du web, qu’à donner du pouvoir à tous. Dans le confusionnisme des impérialistes de la Tech, Atlman n’est pas en reste. Il répète que l’IA va éliminer la pauvreté. Comment ? Pourquoi ? L’IA permet surtout de répéter la fausse promesse de la crypto qui assurait qu’elle allait « décentraliser le capitalisme ». Elle a surtout contribué à sa fragilisation, le rendant plus vulnérable aux accidents. Néanmoins, là encore, la promesse que les cryptos vont permettre de réduire les inégalités est reproduit par nombre de ses thuriféraires, quand elles masquent surtout des pyramides de Ponzi. Wu se perd un peu dans l’histoire des cryptos quand on l’attend ailleurs. Les bitcoins n’ont pas permis de résoudre la difficulté à obtenir du crédit pour la micro-économie (et il n’est pas sûr qu’une monnaie numérique serve à cela). Ce qui est certain, c’est que les cryptos n’ont pas servi à rééquilibrer la puissance économique, bien au contraire. 

En fait, rappelle Wu, pour rééquilibrer l’économie, rien ne vaut les bonnes vieilles solutions que sont l’imposition et la redistribution. « La puissance économique consiste justement dans la capacité à résister à la redistribution ». Une société coupée en deux classes, avec quelques ultra-riches et une sous-classe appauvrie ne fonctionne pas et ne ressemble à rien d’autre qu’à une société féodale. Le problème, c’est que les monopoles se renforcent à mesure qu’ils s’étendent, jusqu’à devenir essentiels à la prospérité. C’est le discours qu’on a entendu dans la défense de la puissance bancaire en 2008. C’est celui qu’on entend désormais quand on comprend que la croissance de l’économie américaine dépend désormais essentiellement de la croissance des entreprises de la Tech qu’il faudrait soutenir coûte que coûte pour que la bulle de l’IA n’éclate pas. Les monopoles sont devenus essentiels à la nation. 

Tim Wu termine son livre en proposant de reconstruire une architecture pour l’égalité. Pour lui, nous devons retrouver des modalités pour partager la propriété, renforcer la concurrence et la lutte contre les monopoles et rétablir l’organisation du travail. Il n’y a pas de monopole naturel ni de monopole efficace, hormis pour ceux qui en profitent, rappelle celui qui a tenté de les combattre. Nous n’avons aucun intérêt à avoir un moteur de recherche hégémonique par exemple. Pourtant, cette idée est toujours difficile à combattre. Pendant des décennies, tout le monde était convaincu qu’un seul opérateur téléphonique était une bonne solution. Tout le monde pensait que les trains de fret devraient être un monopole naturel… mais l’expansion du camion a montré que ce n’était en rien une solution. Pourtant, rappelle-t-il, un programme de lutte contre les monopoles ne suffit pas à créer de la compétition. De même, il est plus simple de racheter ses rivaux que d’améliorer ses produits. Wu veut croire que le long hiver de la régulation antitrust a pris fin avec le procès à l’encontre de Google en 2024… Mais c’est oublier qu’il a déjà accouché d’une souris

Un autre levier repose sur les contrepoids économiques. Wu rappelle que la puissance de General Motors dans les années 50 a été combattue par ses concurrents, dont Ford, mais également par ses fournisseurs et ses employés. Appliqué au monde d’aujourd’hui, cela signifie que pour y parvenir, encore faut-il que les lois donnent du pouvoir à ceux en position de restreindre le pouvoir des plateformes. Ce pourrait être le cas si on donnait du pouvoir à ceux qui détiennent de l’information, comme ceux qui la produisent dont les contenus ont été avalés par l’IA. C’est le cas des travailleurs, mais ceux-ci ont au contraire de moins en moins d’emprise à mesure que leurs statuts se dégradent et que leurs droits à s’opposer aux décisions se délitent. Dans les années 50, non seulement un tiers des employés du secteur privé étaient syndiqués, mais c’est à la même époque que les inégalités de revenus ont été les plus faibles aux Etats-Unis. Et elles explosent désormais en bas comme en haut de l’échelle sociale. La productivité est en berne et pourtant l’intensité du travail redouble. « Rendre le travail plus efficace n’a pas permis de diminuer le travail »

Pour Wu, un autre levier consiste également à avoir recours aux services publics là où ils sont indispensables. Il rappelle par exemple que l’un des ponts qui relie Boston à Charlestown, construit en 1786, appartient à ceux qui l’ont bâti pour 51 000 dollars, alors que son péage a rapporté 31 000 dollars par an depuis cette période. Ce monopole a été excellent pour ceux qui ont investi dans ce pont et désastreux pour tous les autres. Le pont n’a été qu’une machine extractiviste qui est devenue depuis longtemps une taxe privée excessive. Ce que suggère par là Wu, c’est que nous devrions peut-être nous doter de moyens pour transformer certaines plateformes en services publics, notamment au-delà d’un certain niveau de profit. Dans ce cadre, Wu donne l’exemple des cartes de crédits et des taxes qui leurs permettent de faire des profits qui vont bien au-delà de ce que leurs coûtent leurs services, notamment aux Etats-Unis. Il rappelle qu’en Europe, le taux que l’opérateur prend lorsque vous utilisez une carte de crédit n’est que de 0,3% quand aux US il est de 3%. Enfin, Wu rappelle que nous avons d’autres garde-fous encore, comme ce qu’on appelle les quarantaine ou les restrictions : les magasins par exemple n’ont pas le droit d’opérer des services bancaires. On pourrait imaginer dans la même logique interdire à Amazon de vendre ses propres produits sur la place de marché que l’entreprise opère. Pour lui, nous devrions également garder une forte distance entre les plateformes technologiques et l’IA, car elles risquent d’utiliser leur puissance monopolistique pour dominer les marchés de l’intelligence artificielle. Il semble que ce soit déjà largement le cas et que le régulateur américain a surtout raté l’occasion de créer et d’exiger une séparation nette des acteurs. 

Wu conclut pourtant en rappelant qu’aucune de ces solutions prises isolément ne sera suffisante. La régulation de l’économie, la régulation de l’extraction capitaliste nécessite de démultiplier les solutions. « Les plateformes ont oublié que leur rôle était d’héberger et de soutenir les activités des autres » avant de réaliser les leurs. La cupidité et le cynisme ont tout emporté

Tim Wu accumule souvent les poncifs. Se perd parfois dans ses démonstrations. Pas sûr que les remèdes esquissés soient suffisants pour faire revenir le capitalisme dans le droit chemin. Les remèdes d’hier peuvent éclairer la construction de ceux de demain, mais ceux qui n’ont pas marché hier ne deviendront pas subitement magiques demain. L’immense fortune des plateformes de la tech ne semble avoir plus d’entrave, notamment parce que leur niveau de fortune ne permet plus d’opposition. L’hypercapitalisme ne semble avoir plus de retenue devant lui, hormis quelques scandales trop sonnants. L’âge de l’extraction dresse un constat dont les parades semblent avoir été perdues. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Tim Wu, The Age of extraction.