QuitGPT (1/4) : de la politisation du boycott

Les boycotts de la tech se multiplient… mais se politisent-ils ?

Hubert Guillaud

L’initiative QuitGPT invite les utilisateurs payants de ChatGPT d’OpenAI à résilier leur abonnement et à privilégier d’autres IA. La raison de cet appel au boycott est clairement politique : elle vise à s’en prendre à l’entreprise qui a donné beaucoup d’argent au mouvement MAGA de Trump (26 fois plus que les autres grandes entreprises d’IA), à dénoncer le partenariat d’OpenAI avec l’ICE et son intense lobbying pour empêcher toute régulation de l’IA. « L’objectif est de déstabiliser les soutiens de l’administration Trump », explique un organisateur syndical qui milite pour la réglementation du développement des centres de données à la Technology Review

Le boycott a reçu une nouvelle attention quand l’administration Trump a exigé que les entreprises d’IA accordent au Pentagone un accès illimité à leur technologie, ce que OpenAI a accepté, contrairement à Anthropic. Dans The Guardian, l’historien et essayiste Rutger Bregman, initiateur de l’école de l’ambition morale (du nom de son récent livre) enfonce le clou. « OpenAI est la cible idéale car elle est extrêmement vulnérable. Elle perd de l’argent à un rythme jamais vu dans l’histoire des entreprises. Sa part de marché a chuté de 69 % à 45 % en une seule année. À court de revenus, elle a commencé à diffuser des publicités, une mesure qu’Altman a qualifiée de « dernier recours ». Les investisseurs surveillent de près le nombre de ses abonnés. Chaque désabonnement compte. » Et contrairement à d’autres campagnes de boycott contre des Gafams, se désabonner de ChatGPT est un jeu d’enfant, sans grande implication (comme de perdre son historique ou ses relations)… Sans compter que les alternatives sont tout aussi bonnes, voire meilleures. QuitGPT n’est pas tant un appel au boycott de l’IA, qu’un appel à changer d’outil. 

Comme le pointe Alberto Romero en tentant d’aligner les résultats de l’appel au boycott d’OpenAI, il faudrait bien plus de désinstallation pour tuer ChatGPT. ChatGPT perdait déjà du terrain avant l’appel au boycott en raison de la concurrence, mais il est probable que l’impact de ce boycott n’apparaisse même pas dans les résultats trimestriels d’OpenAI. A se demander si l’appel à délaisser ChatGPT n’est pas un moyen pour certains de se donner bonne conscience en apportant un argument supplémentaire pour résilier un abonnement au profit d’un concurrent qui avait déjà le vent en poupe. 

Pour l’entrepreneuse allemande Aya Jaff, ce boycott est mal positionné, explique-t-elle sur Linked-in. D’abord parce que « l’essentiel de la valeur des grandes entreprises de l’IA repose sur des contrats d’État, des fonds souverains, d’importants investissements en capital-risque et des paris géopolitiques sur l’infrastructure d’IA ». Les abonnements individuels participent pour très peu de leurs financements. Le boycott n’agira pas sur là d’où provient la valeur. La plupart des utilisateurs d’OpenAI comme d’autres produits n’ont pas la main pour en refuser l’utilisation : ce sont leurs entreprises qui décident des abonnements. L’alternative « éthique » proposée consiste à prendre d’autres abonnements… à des services qui peuvent utiliser les modèles d’OpenAI ou à des services qui ne sont rien d’autres que « des services similaires avec d’autres logos ». Malgré le coup de force d’Anthropic, Dario Amodei a déjà accepté l’intégration militaire de ses produits et son chatbot a déjà été utilisé par l’armée américaine lors des récentes frappes contre l’Iran, pour analyser les renseignements et identifier les cibles au sein des systèmes militaires. Enfin, « QuitGPT propose exactement ce qu’aime la Silicon Valley : transformer une crise politique en une décision personnelle ». Le boycott ne propose que de transformer un problème de pouvoir structurel en un simple choix de vie, renvoyant les utilisateurs à leur seule conscience morale et à leurs usages. « L’IA est déjà une infrastructure, elle n’est pas un simple produit qu’on peut boycotter ». Ne faisons pas de l’éthique un privilège. 

L’initiative QuitGPT se rattache à d’autres mouvements de boycotts, comme Résistez et désabonnez-vous, lancé par l’entrepreneur millionnaire, professeur de marketing de l’université de New York et influenceur, Scott Galloway, qui invitait à contrer l’ICE et les soutiens des plateformes de la tech à la politique de Trump. Le mouvement incite les consommateurs à résilier leurs abonnements aux plateformes des géants du numérique, en signe de protestation contre les entreprises qui « manipulent les marchés et soutiennent le président »

Ces boycotts font suite à des mouvements internes au sein même des entreprises technologiques, où les employés ont exhorté leurs employeurs à user de leur influence politique pour exiger le départ de l’ICE des villes américaines, la résiliation des contrats des entreprises avec l’agence et la dénonciation des agissements de cette dernière, via l’appel ICE out Tech. « Sam Altman, d’OpenAI, a écrit dans un message interne Slack adressé à ses employés que l’ICE « va trop loin ». Le PDG d’Apple, Tim Cook, a appelé à une « désescalade » dans une note interne publiée sur le site web de l’entreprise à destination des employés »

Des boycotts, plutôt que de la contestation

Mais ces déclarations n’ont pas été vraiment suivies d’effets. Chez Google, où les employés se sont mobilisés avec une pétition demandant à la direction de Google de rompre ses liens avec l’ICE, l’historien Brian Merchant explique que l’entreprise a répondu en muselant la critique. « La crainte de représailles est très répandue. » Les récentes vagues de licenciements et la menace de représailles ont créé un « sentiment d’insécurité de l’emploi » chez beaucoup.« La peur de s’exprimer est très forte », confie un employé sous couvert d’anonymat. « La plupart des gens ont peur d’aborder tout sujet vaguement politique au travail. » Messages supprimés, menaces d’exclusion… telles ont été les réponses de Google à l’initiative ICE out Tech. 

Le temps où Google acceptait la discussion semble loin. Le Play Store de Google (comme celui d’Apple) a bloqué les applications communautaires de suivi des exactions de l’ICE les plus efficaces pour assurer la sécurité des habitants. En 2024, « Google a licencié 50 employés pour avoir organisé une manifestation interne suite à la signature d’un contrat cloud avec l’armée israélienne. Ces employés appartenaient au groupe « Pas de technologie pour l’apartheid » qui est également à l’origine de la pétition actuelle. » Pour Merchant, la contestation contre les centres de données (voir notre article, “Aux Etats-Unis, la résistance contre les data centers s’organise”) ou le vandalisme contre les caméras de surveillance Flock qui équipent les détecteurs automatiques des numéros de plaques d’immatriculations partagées avec l’ICE, et lui permettent de repérer des véhicules de personnes sans papier pour les arrêter… relèvent d’une même continuité : celle d’une contestation multiple. Nombre de conseils municipaux (46 au dernier comptage proposé par le site DeFlock) ont rejeté les systèmes de caméras de lecture automatique de plaques d’immatriculation après les avoir d’abord acceptées, suite aux révélations sur leur utilisation par l’ICE pour traquer les véhicules d’étrangers en situation irrégulière. 

L’ultimatum de Trump pour que les entreprises d’IA autorisent l’armée américaine à accéder sans contrôle à leurs technologies, pour la surveillance de masse et le contrôle des frappes… et le fait que la plupart des grandes entreprises l’accepte, a engendré un sentiment de trahison chez les employés de certaines entreprises sous contrat avec la défense, rapporte The Verge. « Quand j’ai intégré le secteur technologique, je pensais que la tech servait à simplifier la vie des gens », confie un employé d’Amazon Web Services. « Mais aujourd’hui, on dirait que tout sert à faciliter la surveillance, les expulsions et les meurtres. » Des organisations représentant 700 000 travailleurs du secteur technologique chez Amazon, Google, Microsoft et d’autres entreprises ont signé une lettre exigeant que ces dernières rejettent les demandes du Pentagone. Pourtant, rappelle The Verge, ces dernières années, les grandes entreprises technologiques ont assoupli leurs règles ou modifié leurs missions afin de décrocher des contrats gouvernementaux ou militaires lucratifs. Les géants de la tech comme Amazon, Google et Microsoft ont également autorisé les agences de défense et de renseignement à utiliser leurs produits d’IA, allant jusqu’à accepter de collaborer avec l’ICE malgré l’indignation croissante du public et de leurs employés. 

Les boycotts peuvent fleurir. Les protestations semblent surtout être devenues plus difficiles. 

Dépasser les boycotts ?

Reste à connaître l’impact de ces boycotts et protestations. C’est le magazine socialiste américain, Jacobin, qui semble finalement le plus critique face à ces actions d’éclats.

Pour le chercheur Eric Blanc, spécialiste de l’histoire syndicale, modifier ses habitudes de consommation individuelles ne suffit pas. Le problème, explique-t-il, c’est que « l’individualisme et l’atomisation imprègnent notre culture, et même l’action pour changer le monde ne peut être envisagée, pour beaucoup, que comme des choix de consommation individuels plutôt que comme une action collective ». « Pour qu’une action de consommateurs se propage et perdure, nous devons activement convaincre les citoyens que leur participation aura un impact concret. Nous devons montrer que beaucoup d’autres participent également. Nous devons choisir judicieusement nos cibles et nos tactiques. Et nous devons nous appuyer sur des organisations et des campagnes à forte visibilité pour maintenir et amplifier la dynamique. » Reste que la consommation éthique n’est pas facile pour tous : «les personnes issues de milieux aisés utilisent leur pouvoir d’achat comme moyen d’expression politique plus souvent que celles issues de milieux modestes »

Le  « Big Beautiful Boycott » contre les entreprises pro-Trump peut affirmer que « chaque dollar est un choix ». Tout le monde n’a pas la même liberté de choisir ses produits. Les consommateurs ne votent pas pour les politiques de Jeff Bezos lorsqu’ils achètent sur ou via Amazon : souvent, comme ceux qui travaillent dans ses entrepôts, ils n’ont pas le choix. 

Les boycotts étaient une tactique centrale et efficace du mouvement ouvrier il y a un siècle, rappelle Eric Blanc…Mais le sont-ils autant aujourd’hui ? La campagne Resist and Unsubscribe de Scott Galloway pour inciter les consommateurs à boycotter une douzaine d’entreprises soutenant Trump a su attirer l’attention sur les entreprises qui collaborent avec l’ICE, mais elle dit aussi que les citoyens ordinaires seraient impuissants à changer le monde par une action collective organisée. Or, c’est l’indignation publique et l’organisation collective qui a permis le retrait des troupes de Minneapolis. 

Blanc rappelle que contrairement à ce que dit Galloway, d’autres moyens sont plus efficaces que le boycott pour infliger des sanctions économiques aux entreprises, et notamment la grève, qui a souvent prouvé son efficacité (comme le soulignait Frustration Magazine en France). La manifestation et la grève de masse à Minneapolis le 23 janvier contre l’ICE a contraint les PDG de la Tech à demander de désamorcer la situation qui a conduit au retrait de l’ICE de la ville. Et Blanc de rappeler que pour les boycotts soient efficaces, il faut que les revendications demandées aux entreprises soient claires et réalisables. Or ni le Big Beautiful Boycott ni le Resist and Unsubscribe ne formulent de revendications claires pour que les entreprises modifient leurs pratiques. Le boycott doit également rassembler beaucoup de participants pour être efficace. Une organisation est indispensable pour espérer un mouvement d’envergure. Publier un mème ou créer un site web ne suffit pas.

La journée du 23 janvier « pas d’école, pas de shopping, pas de travail » à Minneapolis a connu un succès retentissant, notamment grâce à l’appel d’organisations influentes et jouissant d’une large légitimité populaire. Les cas où les boycotts deviennent viraux sans organisation existent mais restent l’exception, notamment parce qu’ils doivent convaincre de nouveaux militants. Blanc rappelle qu’un boycott efficace se concentre sur peu d’entreprises de produits ou d’actions. « Les longues listes d’entreprises à boycotter ont tendance à décourager », car les gens peinent à trouver des alternatives. Trop d’actions à accomplir est paralysant. 

Il faut enfin démontrer que l’impact du retrait est mesurable, que l’action a un effet. Resist and Unsubscribe n’a aucun moyen de mesurer la participation ni son impact économique, si ce n’est l’estimation discutable de Galloway quant au nombre de personnes qui, selon lui, supprimeront des applications après avoir consulté sa page web. À l’inverse, le Tesla Takedown s’est concentré sur la médiatisation de la baisse des profits de Tesla suite aux protestations contre les mesures draconiennes du Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) d’Elon Musk. Sans l’organisation de nombreuses manifestations publiques contre Tesla, il aurait été beaucoup moins crédible de démontrer que le sentiment anti-Musk était à l’origine des difficultés de l’entreprise

Enfin, les boycotts doivent proposer un impact public mesurable pour mobiliser un grand nombre de personnes. C’est un problème classique des actions collectives : la plupart des gens ne participent pas à des actions communes s’ils ne savent pas que beaucoup d’autres se joignent à eux. La simple consultation d’une publication ou d’un site web ne suffit pas à mobiliser la plupart des gens ; il faut tout faire pour leur montrer que leur action s’inscrit dans un mouvement plus large.

Enfin, conclut Blanc, il faut limiter la durée du boycott qui permet à l’entreprise cible d’en mesurer l’impact. Il suggère également de cibler les institutions intermédiaires, comme les écoles ou les collectivités locales sur lesquelles le public a une influence, à l’image de la campagne Schools drop ICE, visant à contraindre les établissements d’enseignement supérieur à rompre leurs contrats avec cinq entreprises cibles essentielles au fonctionnement d’ICE ou l’action bien plus efficace à l’égard des conseils municipaux à rompre leurs contrats avec les systèmes de lecture de plaques d’immatriculation utilisées par l’ICE.

« Le but d’un boycott n’est pas de nous donner bonne conscience. Le but est d’améliorer la société », conclut Eric Blanc. On ne saurait mieux dire.

Hubert Guillaud