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Pour conclure ce dossier, revenons aux propos de l’historien Brian Merchant, dans sa newsletter.
L’IA peut-elle être un projet de gauche ?
Croire que la gauche passerait à côté de l’IA reste une accusation un peu facile. L’IA, quoi que ses apôtres en disent, tient largement d’une machine à défaillance qui vise à servir le capitalisme. Ensuite, si la gauche décrit une accélération d’un capitalisme factice et cynique, c’est aussi avec de solides arguments. On a plutôt l’impression que les thuriféraires de l’IA ne souhaitent pas entendre qu’on puisse refuser l’IA et son monde, toute puissante qu’elle soit. La promesse de l’IA n’est qu’une promesse pour les plus puissants. Dans la critique de l’IA de gauche, on entend pourtant aussi des tentatives pour créer des IA spécifiques, limités, voire socialistes, tout en se demandant si cela est seulement possible, tant les moyens sont accaparés par des acteurs qui ne sont pas de gauche et qui rendent impossible et certainement peu désirable, l’idée même d’IA, tant la délégation de la pensée aux machines est finalement contraire à l’idéal d’émancipation qui anime la gauche.
Ce dont convient largement Brian Merchant : la gauche cherche bien plus à pointer les limites de l’IA que les enthousiastes minimisent. La gauche américaine n’est pas en train de rater une occasion de jouer un rôle dans l’élaboration des politiques relatives à l’encadrement de l’IA. Au contraire : les progressistes s’efforcent d’adopter des lois allant dans ce sens, notamment au niveau des États, tandis que la droite tente de les bloquer, notamment via le moratoire trumpiste cherchant à interdire toute législation relative à l’IA au niveau des États. Dans le décompte des projets de lois sur l’IA, la plupart viennent d’organisations de gauche. Des dizaines de projets de loi étatiques, soutenus par des syndicats et des organisations progressistes, n’ont de cesse d’être proposées. Que peu aboutissent dit bien plus de l’inégalité des rapports de force et des puissances financières et politiques en jeux que de la justice que réclament ces contestations et ces demandes de régulations.
En fait, rappelle Merchant, la gauche ne perçoit pas l’IA comme une force transformatrice qui va remodeler le monde et ses institutions, mais bien comme une force qui va permettre d’aligner le monde aux intérêts des puissants. Pour les défenseurs de l’IA, la voir décrite comme un système statistique, comme des perroquets stochastiques semble dénigrer leur projet sur le plan structurel même. « Pour ceux qui croient développer une super-intelligence puissante, il est certainement insultant de la voir réduite à un simple outil de saisie semi-automatique sophistiqué ». Mais quelqu’un qui défit l’IA comme un simple outil à plagier ou un simple outil de saisie automatique ne signifie pas qu’il n’a aucune compréhension de la technologie. Il en pointe d’abord les limites, les effets avant d’observer ses possibilités.
Pour Merchant, d’ailleurs, la position la plus répandue à gauche n’est certainement pas de considérer l’IA générative comme un simple perroquet stochastique, mais plutôt comme un produit conçu par de puissantes entreprises avides de profits, capable de causer de graves dommages à la société. Autrement dit, « ce n’est pas une critique sémantique ou philosophique qui devrait inquiéter l’industrie de l’IA, mais bien la critique matérielle et sociale que la gauche lui adresse. L’IA est perçue, à juste titre, comme une menace pour l’emploi, l’éducation, le bien-être mental, les arts, la sécurité des enfants, l’écosystème de l’information, et comme n’offrant que peu d’avantages à d’autres qu’aux dirigeants d’entreprise et aux sociétés spécialisées en IA. La gauche sait qu’elle doit s’opposer à ces entreprises qui cherchent à faciliter un transfert massif de richesse que produisent les travailleurs vers les plus riches – et elle le sait d’autant plus que les dirigeants du secteur de l’IA ne cessent de répéter qu’ils visent précisément cet objectif. »
En fait, la critique de gauche fait son travail en appréhendant l’ensemble de l’économie politique de l’IA plutôt que de se contenter d’examiner la seule technologie de l’IA. De la dénonciation colonialiste et extractiviste de l’IA à la dénonciation de ses effets sociaux et économiques sur le travail ou cognitifs et comportementaux sur les gens et les relations sociales…, la dénonciation des effets de l’IA est forte et profonde. « L’IA est en effet développée par une poignée de dirigeants et d’oligopoles technologiques qui assument ouvertement leur volonté d’orchestrer une déqualification massive de la main-d’œuvre, et qui déploient sans compter l’énergie, les ressources et les capitaux nécessaires à la réalisation de cet objectif, tout en collaborant activement avec un État autoritaire pour museler tout contrôle démocratique ». Ce n’est pas parce que quelqu’un rejette une technologie et le projet plus vaste dont elle fait partie qu’il ne la comprend pas. Bien souvent, ce rejet est parfaitement éclairé, justifié et rationnel, rappelle Merchant.
La contestation de gauche face à l’IA s’organise
Le podcast d’interviews le plus populaire de la gauche américaine, The Dig, a récemment reçu Nick Srnicek, dont le dernier ouvrage, Silicon Empires : le combat pour l’avenir de l’IA (Polity, 2025, non traduit), prend justement très au sérieux l’importance de l’IA (Nick Srnicek est notamment l’auteur du premier manifeste accélérationniste et d’une analyse sur le capitalisme de plateforme). Des universitaires et responsables politiques de gauche comme Ruha Benjamin du Just Data Lab de Princeton, Alondra Nelson de l’institut pour les études avancées ou Amba Kak de l’AI Now Institute… ont été nommés au comité de transition technologique du maire de New York (l’un des 17 comité consultatifs, composés de plus de 400 personnes, afin de conseiller les politiques de sa future administration) pour réfléchir à la question de l’IA. Bernie Sanders, figure emblématique de la gauche américaine, a proposé un moratoire sur les centres de données…
Pour Merchant, la gauche se pose des questions sur l’IA. Interroge ce qui devrait être automatisé et ce qui ne devrait pas l’être. Les gens de gauche ont bien compris que l’IA vise à automatiser la production, et que, si les outils s’améliorent, ce n’est pas au rythme annoncé par les thuriféraires de l’IA et ce n’est pas sans limites profondément problématiques. Reste que les discussions sur l’IA communautaire et sur les méfaits de l’IA sont nourries. Pour Merchant, le débat entre Benanav et Morozov interrogeait lui aussi les enjeux : que voulons-nous que l’IA fasse et comment ? Que voulons-nous qu’elle ne fasse pas et comment ? Quels compromis sont possibles ? Est-ce que cette consommation d’énergie est justifiée ?
Il est sûr que la droite a bien moins de scrupules : pour elle, l’intérêt de l’IA vise uniquement à générer du profit et du pouvoir. Ce qui est sûr, estime Merchant, c’est que le fait que ces débats parfois confus, souvent virulents, ne portent pas aux nues la technologie, ne signifie ni ignorance, ni occasion manquée. « Cela traduit une résistance au projet d’IA tel qu’il est actuellement constitué. Cela soulève les questions suivantes : pourquoi voulons-nous cela ? À qui cela profite-t-il ?… Cette réaction est parfaitement raisonnable. Elle est également populaire. Des moratoires sur les centres de données sont adoptés dans de nombreuses villes du pays. Les élites de la Silicon Valley sont extrêmement impopulaires. » La réglementation de l’IA, ainsi que les lois pour limiter le déploiement de l’IA déjà adoptées, bénéficient d’un large soutien. » Alors que le sénateur Bernie Sanders a appelé à un moratoire sur la construction de data centers aux Etats-Unis, que des Etats en ont voté à travers tous les Etats-Unis, un sondage d’opinion du Pew Internet montre que les Américains sont très opposés aux déploiements de centres de données, rapporte 404media.
« La gauche est en train de remporter le débat sur l’IA »
En fait, estime Brian Merchant, « la gauche est en train de remporter le débat sur l’IA ». « Mieux, elle a en réalité accumulé un capital politique considérable autour de l’IA. La gauche veut protéger ses enfants de l’IA et éviter qu’elle leur prenne leur emploi. Pour l’instant, cette critique ne remporte le débat que dans l’opinion publique. En pratique, les entreprises d’IA font ce qu’elles veulent, avec la bénédiction de l’entourage de Trump. La gauche pourrait même, comme le suggèrent Benanav et Weatherby, défendre avec beaucoup plus de conviction que l’IA devrait être entièrement publique et administrée par le public. » Pour Merchant, les mesures dérisoires comme le revenu de base, sont bien moins stimulantes que de nous réapproprier l’IA, collectivement. N’a-t-elle pas été conçue pour« bénéficier à toute l’humanité » ?, ironise Merchant en rappelant le moto d’OpenAI. Comment se fait-il alors qu’elle ne bénéficie pas aux plus démunis ! Si l’IA ne bénéficie pas à tous, comme c’est le cas actuellement, alors elle n’apportera dans son leg qu’une situation pire que celle qui est. Elle risque bien d’être une impasse sociale, parce que, comme le dit Romaric Godin, elle ne vise qu’à accélérer l’accumulation du capital qu’elle sert.
Les contestataires de l’IA demandent bien souvent l’arrêt de ses déploiements… (comme dans le cas de la lutte contre le déploiement des data centers) ou espèrent qu’on puisse la calfeutrer avant qu’elle n’envahisse tous les processus de nos existences (comme les artistes qui souhaitent qu’on établisse des règles pour qu’elle n’envahisse pas la musique ou les profs de plus en plus nombreux à demander à leurs établissements de ne pas souscrire d’abonnements pour les élèves comme à la California State University ou à l’université du Colorado…). Mais, les calfeutrages vont être très difficiles à mettre en place et plus encore à faire respecter du fait des intérêts financiers en jeu. Si la gauche est en train de remporter le débat sur l’IA comme le dit Merchant, par la contestation qu’elle génère, cela ne signifie pas qu’elle va remporter les batailles à venir, tant les intérêts à imposer l’IA sont puissants.
Reste que les contestations sont riches, diverses et s’interrelient les unes les autres. Les méthodes déployées par les uns inspirent les revendications des autres. Des oppositions qui demeurent en tout cas plus joyeuses et réelles que l’IA, son monde, sa puissance sans conscience et ses profits stratosphériques et sans partage.
Pour ma part, je préfère un monde où les gens dessinent, codent, jouent de la musique, écrivent, étudient par eux-mêmes, parlent avec d’autres humains… plutôt qu’un monde où ils en sont dépossédés. Je préfère un monde où la vérité a encore sa place à un monde guidé par la seule probabilité.
Hubert Guillaud
Le dossier QuitGPT :
– 1ère partie : De la politisation du boycott
– 2e partie : La gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ?
– 3e partie : Le socialisme après l’IA ?
– 4e et dernière partie : De la contestation de gauche à son organisation