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Aux Etats-Unis, la fronde contre le développement des détecteurs automatiques des numéros de plaques d’immatriculations est forte. Si quelques caméras Flock ont été vandalisées, ce sont surtout nombre de conseils municipaux abonnés au système qui rejettent et résilient leurs contrats avec l’entreprise qui les installe, suite notamment aux révélations de l’utilisation du système par l’ICE, la police qui de l’immigration américaine, qui s’en sert pour traquer les étrangers sans lien avec des infractions de circulations.
Pour faire face à la fronde, Flock a fini par réagir et a annoncé une série de changements dans les modalités de partage d’information avec les forces de l’ordre américaine. Des changements surtout cosmétiques, ironise Gizmodo. L’entreprise, en effet, propose désormais que par défaut, la durée de conservation des informations passe de 30 à 7 jours. Mais en fait, précise l’entreprise, « les forces de l’ordre peuvent prolonger ou réduire cette période. Chaque collectivité continuera de choisir la durée de conservation adaptée à sa stratégie de sécurité publique et conforme aux politiques locales ou étatiques. » Elle annonce également un dispositif supplémentaire (le mode « Preuve ») qui permettra à la police de conserver « des données LAPI (systèmes de Lecture automatisée de plaques d’immatriculation) spécifiques à titre de preuve pour une enquête en cours, dans un stockage à long terme ». L’ACLU (American Civil Liberties Union) a publié une réponse moqueuse (« Flock semble davantage viser à résoudre un problème d’image qu’à s’attaquer aux atteintes majeures à la vie privée et aux autres préjudices engendrés par ses produits ») et maintient sa campagne invitant les citoyens à agir pour « se débarrasser du Flock » (Get the Flock out). L’Institut pour la Justice a pour sa part publié une base de données pour recenser les abus d’utilisation des systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation. L’ACLU rappelle que si Flock souhaite évaluer l’efficacité de son outil et notamment mieux surveiller les usages abusifs qu’en fait la police, l’entreprise devrait le soumettre à l’analyse d’un évaluateur indépendant. Flock a déjà par le passé annoncé des mesures de sécurité liées au motif de recherche, mais elles n’ont produit aucune amélioration, bien au contraire. Comme, le rappelle Gizmodo, « il est difficile d’imaginer qu’une personne prête à détruire une caméra Flock changera d’avis simplement parce que la durée recommandée de conservation des données passe de 30 à 7 jours ».
Dans un entretien à la BBC, le PDG de Flock, Garrett Langley, ajoute qu’il s’est rallié à l’idée d’organisations telles que l’ACLU et l’Electronic Frontier Foundation (EFF), selon lesquelles la police devrait disposer d’un numéro de dossier en cours pour pouvoir consulter les données de Flock. Pour Cooper Quentin, de l’EFF, « les requêtes dans les bases de données [de lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation], devraient impérativement faire l’objet d’un mandat judiciaire ». Ce n’est pas le cas.
Alors que le gouvernement américain surveille activement sur les réseaux sociaux les publications anti-Flock devenues virales, rapporte 404 media, et menace le site DeFlock, qui cartographie la présence des caméras, son initiateur, Will Freeman, rappelle qu’il n’a jamais appelé à neutraliser les caméras ni à masquer les plaques d’immatriculation, contrairement à ce qu’affirment les récents bulletins des forces de l’ordre. Le vandalisme montre surtout que les gens sont mécontents de voir ces systèmes installés à leur insu ou sans leur consentement. Mais le sabotage semble surtout assez anecdotique, bien moindre en tout cas que la contestation qui pousse les citoyens à demander des comptes aux autorités locales qui tissent des partenariats avec l’entreprise Flock.
Comme l’explique une enquête de New Republic sur la montée de la contestation contre les systèmes de caméras LAPI, « Flock constitue un système de surveillance de masse d’une puissance – et d’une rentabilité – stupéfiante. Ses caméras LAPI sont utilisées par plus de 1 000 entreprises et environ un tiers des 18 000 services de police des États-Unis ». L’ACLU l’estime à le nombre de caméras de surveillance des plaques d’immatriculations déployées aux Etats-Unis à 90 000. Quant à l’entreprise, elle a généré un chiffre d’affaires de 285 millions de dollars en 2024. Le géant du capital-risque Andreessen Horowitz a récemment valorisé l’entreprise à 7,5 milliards de dollars.
Alors qu’il valorise son entreprise en promettant rien de moins que l’élimination de la criminalité des Etats-Unis d’ici une décennie, l’année dernière, Garrett Langley a qualifié DeFlock d’« organisation terroriste ». A l’heure où les actions de résistance anti-tech sont devenues, aux Etats-Unis, une menace terroriste, Will Freeman répond que son site, DeFlock, est surtout un outil de transparence.
Les études (2019 et 2024), jusqu’à présent, montrent surtout que l’efficacité des caméras à prévenir le crime est plus que douteuse. « En 2022, l’entreprise s’est vantée que ses caméras à San Marino, en Californie, avaient entraîné une baisse de 80 % des cambriolages en cinq mois ; Forbes a révélé par la suite que les cambriolages avaient en réalité augmenté dans les années suivant l’installation des caméras de Flock ». « Même si les caméras et le réseau de surveillance de Flock contribuent à élucider certains crimes, les critiques estiment que le prix à payer en matière de vie privée est trop élevé. La police a été prise en flagrant délit d’utilisation illégale des données de Flock pour localiser une femme cherchant à avorter, pour traquer et harceler des individus, surveiller des manifestations ou prêter main-forte aux services d’immigration de l’ICE pour arrêter des individus depuis de simples suspiscions. »
« Au minimum, cette surveillance de masse implique le suivi, sans mandat, de toute personne circulant sur la voie publique », a averti l’ACLU. « Au pire, elle instaure un État policier numérique où les forces de l’ordre […] peuvent traquer manifestants, opposants politiques, immigrés, patients et autres personnes non soupçonnées de crime, et utiliser ces informations pour leur nuire. »
Une contestation de droite comme de gauche
Sous la pression populaire d’opposants à Flocks, locaux et actifs, « Austin, au Texas, a suspendu son programme Flock en juin dernier face à la contestation locale, tandis qu’Evanston, dans l’Illinois, y a mis fin en août. Selon la NPR, au moins 30 localités « ont soit désactivé leurs caméras Flock, soit annulé leurs contrats depuis le début de l’année 2025 ». » A Ithaca, les manifestations ont fait reculer la police. Par des pétitions, des interventions publiques et des tribunes dans la presse locale, le collectif local, Flock Off, a quelque peu freiné les activités de l’entreprise. En octobre, le bureau du shérif du comté a cessé de partager les données Flock avec les comtés collaborant avec l’ICE. En février, suite à une manifestation devant l’hôtel de ville, la police locale a réduit le nombre de services avec lesquels elle partageait les données. « À bien des égards, cela prouve qu’au niveau local, la démocratie peut encore fonctionner », estime le responsable du groupe Flock Off local. Le prochain objectif de Flock Off est de faire résilier purement et simplement le contrat passé avec la ville.
« Si les groupes opposés à Flock émergent généralement de bastions progressistes, certains États dirigés par des républicains ont également pris des mesures pour restreindre la surveillance par ces systèmes. Les libertariens, en particulier, s’opposent à Flock : le magazine libertarien Reason a publié plusieurs articles critiquant l’entreprise, qu’il accuse de mener un programme de surveillance de masse orwellien », rapporte New Republic.
Le New York Times s’est également intéressé à « ces caméras que la police adore et que les citoyens détestent ». Au Texas, rapportent les journalistes Fernando Alfonso III et Kashmir Hill, « il est un point sur lequel progressistes et conservateurs s’accordent : ils ne veulent pas de caméras braquées sur leurs voitures ». Pourtant, les Américains sont habitués à la vidéosurveillance. « Ils en installent sur leurs sonnettes et les acceptent au coin des rues, dans les bureaux et les restaurants ». Mais, ce qui distingue les caméras Flock, rappellent les journalistes, « c’est qu’elles sont connectées entre elles, formant un vaste réseau national interrogeable ; cette situation surprend souvent les habitants – qui ignoraient que leurs autorités locales avaient souscrit à ce service – et suscite des craintes d’une surveillance digne de « Big Brother ». De plus, il est difficile de ne plus les voir une fois qu’on a commencé à les remarquer. » Le Texas est devenu un baromètre, estiment les journalistes. « Flock a commencé à vendre ses services aux services de police début 2020, en installant quelques dizaines de caméras dans une banlieue de Houston. Six ans plus tard, 700 services de police texans ont passé contrat avec l’entreprise. L’opposition regroupe des progressistes inquiets de la surveillance gouvernementale, des conservateurs méfiants à l’égard de l’extension du pouvoir de l’État, ainsi que des citoyens et des élus soucieux de leur vie privée et préoccupés par les possibles dérives du réseau. » A l’image de Hannah Foust, qui vit à Carrollton (Texas), qui a commencé à publier des messages sur les lecteurs de plaques d’immatriculation dans des groupes Reddit et a lancé une pétition en ligne pour obtenir le retrait de ces caméras de sa commune. Devant le conseil municipal, elle explique : « Je ne commets aucun délit, mais je ne veux pas nécessairement que quiconque – et encore moins des agences gouvernementales ou une entreprise privée – puisse voir où je dépose mes enfants, quel itinéraire je privilégie pour me rendre au travail, si je préfère H-E-B ou Kroger, ou quel lieu de culte je fréquente. » À travers le Texas, l’opposition à ces caméras transcende les clivages partisans. Les contrats de Flock ont été résiliés aussi bien à Austin, ville progressiste, qu’à Bandera, une localité conservatrice de la région de Hill Country comptant environ 900 habitants. « Au Congrès, Keith Self, un républicain dont la circonscription se situe au nord de Dallas, a déposé un projet de loi en juillet. Ce texte imposerait aux agences fédérales chargées de l’application de la loi d’obtenir un mandat avant d’accéder aux données collectées par les systèmes de surveillance étatiques et locaux – notamment les lecteurs de plaques d’immatriculation – ou de les interroger. » Pour un colonel de l’armée à la retraite et ancien juge de comté, « nous sommes en train de basculer vers un État de surveillance », estime-t-il, en flirtant avec des dénonciations que l’on retrouve dans les pire propos conspirationnistes d’extrême-droite, comme ceux que colporte, à longueur d’émission, la War Room de Steve Bannon.
Flock, la plateforme d’hypersurveillance des déplacements
« Flock facture environ 3 000 dollars par caméra et par an, a précisé M. Langley. En contrepartie, l’entreprise installe et entretient les caméras, fournit une base de données consultable répertoriant tous les véhicules qui passent devant elles et envoie des alertes si les caméras repèrent des voitures figurant sur une liste de surveillance prioritaire – comme la base de données du FBI recensant les véhicules volés et les plaques d’immatriculation associées à des personnes disparues ou recherchées. Ces dernières années, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, Flock a ajouté une fonctionnalité permettant de rechercher des voitures en fonction de leur marque, de leur type, de leur couleur ou de détails spécifiques, tels que des autocollants sur le pare-chocs ou des dommages visibles.»
« Pour effectuer une recherche, les agents précisent le type de délit, allant de la cruauté envers les animaux à l’homicide. Ils saisissent ensuite un numéro de plaque d’immatriculation ou une description du véhicule ainsi qu’un lieu, ou optent simplement pour l’option par défaut : « Tous les réseaux sélectionnés ». La recherche affiche les images des voitures correspondantes, en indiquant précisément l’heure et le lieu où elles ont été repérées, ainsi que le service de police auquel appartenaient les caméras. Par défaut, les photos prises par les caméras sont supprimées au bout de 30 jours, bien que les services de police puissent modifier la durée de conservation.
Si un service de police souhaite accéder à d’autres caméras ailleurs dans l’État ou dans le pays, il doit partager l’accès aux siennes. La plupart des organismes effectuent des recherches et partagent des informations à l’échelle nationale. »
L’éditorialiste et animateur de télévision de droite radicale américain Tucker Carlson, qui pourrait être candidat à la prochaine élection présidentielle américaine, s’est récemment moqué de l’assimilation faite par M. Langley entre un projet de cartographie participative et le terrorisme. Carlson a déclaré n’avoir pris conscience que récemment de l’ampleur du réseau Flock après avoir consulté le site de DeFlock ; il a confié au New York Times que cette découverte l’avait « horrifié ». Il s’est dit surpris qu’un système de surveillance aussi vaste ait pu se développer en suscitant si peu d’attention de la part du public… Tant et si bien que le PDG de Flock a depuis présenté ses excuses pour ses propos assimilant le site DeFlock au terrorisme.
« Que l’on soit libertarien, conservateur, partisan du mouvement MAGA ou progressiste, tout le monde a des objections à l’encontre de Flock », a déclaré Chad Marlow de l’ACLU. Reste que si l’opposition au Texas attire peut-être l’attention, elle n’a pas freiné la croissance de Flock. À travers l’État, de nouvelles villes signent des contrats plus rapidement que d’autres ne les résilient, a indiqué Jennifer Szimanski, porte-parole de la Combined Law Enforcement Associations of Texas, un syndicat de police représentant plus de 28 000 agents. Selon elle, la raison repose sur les résultats impressionnants du réseau. Certains services de police texans ont retrouvé des centaines de véhicules volés après avoir installé ces caméras, a-t-elle précisé, et dans les petites municipalités, les vols dans les véhicules ont pratiquement cessé. Pour elle, le risque d’utilisation abusive du système par les policiers texans n’était pas plus élevé qu’avec les autres bases de données auxquelles ils ont accès, et que Flock fournissait un historique de chaque recherche, précisant qui l’avait effectuée et pour quel motif.
La possibilité de rechercher n’importe quel véhicule circulant sur les routes du pays est certes pratique pour les autorités, mais Barry Friedman, professeur de droit et directeur du Policing Project, soutient que la création d’une vaste base de données sur les déplacements des Américains est inconstitutionnelle : « il s’agit d’une collecte de données indiscriminée, et non d’une surveillance ciblant des infractions spécifiques ». « Si le quatrième amendement existe, c’est parce que l’on estimait que le gouvernement ne devrait pas pouvoir s’en prendre à n’importe qui, même en l’absence de tout acte répréhensible. »
Jusqu’à présent, les tribunaux ont rejeté cette interprétation, tout en laissant entendre que la situation pourrait évoluer à mesure que la technologie se généralise. Dans une affaire où des habitants avaient poursuivi la ville de Norfolk (Virginie) pour l’installation de 172 caméras Flock, un juge fédéral a statué que les lecteurs de plaques pourraient un jour devenir si omniprésents que leur utilisation s’apparenterait à une surveillance de masse indiscriminée et inconstitutionnelle, mais que ce n’était pas encore le cas. « Je ne pense pas que les juges réalisent que le pays est désormais couvert par ces dispositifs et qu’ils sont tous interconnectés », a déclaré Sid Thaxter, de l’Association nationale des avocats de la défense pénale.
En attendant, la police américaine invite les agents à ne plus mentionner le fait qu’ils ont eu recours à une technologie de détection automatique des numéros de plaques d’immatriculations dans leur rapports ou auprès des personnes qu’ils appréhendent, rapporte 404media. « Lorsque les forces de l’ordre utilisent Flock pour procéder à une arrestation dans le comté de Wapello, en Iowa, elles ne souhaitent pas que la personne concernée le sache. Une politique d’utilisation des caméras de lecture automatique de plaques du comté ordonne explicitement à la police de garder ce dispositif secret. » Un moyen de rendre encore plus invisible les abus que Flock annonce vouloir limiter.
Pour Tech Policy Press, Jake Laperruque responsable du projet « Sécurité et surveillance » au sein du Center for Democracy & Technology (CDT), « les systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation en général, et le fournisseur de premier plan Flock en particulier, sont confrontés à un moment de prise de conscience publique aux États-Unis. Cette technologie de surveillance provoque des réactions négatives majeures dans tout le pays et devient un sujet de campagne majeur ». Mais pour Laperruque, les risques actuels liés à la vie privée liés aux systèmes de détection des plaques d’immatriculation ne sont que la pointe de l’iceberg et vont s’étendre considérablement dans les années à venir. « À moins qu’ils ne soient sérieusement maîtrisés, ces systèmes deviendront un outil de surveillance de masse bien plus répandu qu’aujourd’hui ». La raison, notamment : de nouvelles fonctionnalités ajoutées à Flock à partir d’analyses automatisées par l’agence fédérale des douanes créant des alertes sur des comportements de conduite suspects et signalant des véhicules à arrêter, rapporte AP News. Un comportement innocent au volant, comme prendre une route secondaire, conduire à des heures indues ou se rendre dans un endroit inhabituel, pourrait devenir des motifs de contrôle. 404 media a révélé également que les vidéos captées par les caméras étaient utilisées pour identifier des formes ou des conducteurs. Une fonctionnalité de recherche en texte libre permet de trouver des personnes tatouées ou portant des maillots de sport spécifiques ; ces recherches incluent parfois l’origine ethnique de la personne visée. A terme, connectée à la reconnaissance faciale, elle pourrait permettre de rechercher des personnes partout sur les routes. « Ces systèmes risquent fort de se transformer en un « œil omniscient » permettant de rechercher n’importe quel type de véhicule, d’objet ou de personne, avec la même facilité que nous recherchons aujourd’hui des mots dans un fichier texte ». Reste à savoir s’il faut limiter ce pouvoir par une accréditation judiciaire pour chercher dans ces images, comme le propose Laperruque ou limiter le développement du réseau.
Wired rappelle que Flock Safety, géant de la surveillance des véhicules, affirme depuis des années que sa technologie « ne peut ni reconnaître, ni identifier, ni suivre des individus ». Ses pages dédiées à la confiance du public assurent aux clients que la technologie est conçue pour des enquêtes spécifiques, au cas par cas, et « non pour surveiller les gens ». Ce n’est plus le cas, notamment via l’ajout d’innombrables outils qui donnent accès « aux métadonnées des caméras, aux dossiers d’arrestation, aux dossiers d’enquête, aux journaux d’appels, aux résultats d’analyses balistiques ainsi qu’à des bases de données commerciales contenant des numéros de sécurité sociale, dates de naissance, numéros de téléphone, adresses e-mail, informations sur les proches et les associés ». Les requêtes préconfigurées d’OS Investigate, le logiciel de Flock, inversent la logique de recherche. « Un agent n’a plus besoin de plaque, de nom ou d’infraction pour lancer une recherche : il lui suffit d’indiquer un lieu, une période et un schéma comportemental, et le système identifie les personnes correspondant à ces critères. » Pour utiliser ce moteur de recherche, Flock propose des requêtes préconfigurées, comme «« Trouve-moi des témoins en te basant sur les véhicules les plus aperçus dans [tel quartier] au cours des [X derniers jours] durant [telle plage horaire quotidienne] ». Un agent remplit les champs vides et valide la demande. Le résultat est une liste de plaques d’immatriculation que d’autres outils du logiciel convertissent ensuite en noms et adresses de domicile.»
« Dix-neuf de ces requêtes visent à identifier des schémas comportementaux plutôt qu’à consulter un dossier spécifique. Quatorze d’entre elles ne nécessitent ni plaque d’immatriculation, ni nom, ni description physique ; l’agent indique simplement un lieu, un créneau horaire et un comportement.
Certaines requêtes ciblent des véhicules ayant visité au moins trois commerces dans une ville en trois jours, plusieurs banques en une semaine ou plusieurs stations-service entre minuit et 5 heures du matin. Aucune de ces cinq requêtes ne mentionne de cible ou d’incident précis.
L’outil utilisé pour ces recherches intègre un filtre qui exclut les bus, les semi-remorques, les fourgonnettes utilitaires et les remorques ; ainsi, un livreur visitant cinq magasins est retiré de la liste, tandis qu’un conducteur ordinaire effectuant la même tournée y figure toujours. Ce type de recherche s’applique également aux déplacements interurbains : véhicules ayant quitté une ville pour une autre avant d’y revenir dans la semaine, ayant effectué plusieurs allers-retours sur une période de 14 jours ou ayant traversé trois zones successivement.»
Flock se défend en expliquant que ce produit en cours de développement ne proposera pas à terme toutes ces fonctionnalités lors de son lancement commercial. Pour Jay Stanley de l’ACLU : « Nous assistons à un déploiement agressif de l’IA par Flock ; on observe, à certains égards, une frontière très mince entre ce qui est techniquement possible et ce qui est réellement mis en œuvre. » Pour Chad Marlow, avocat à la tête de la campagne « Get The Flock Out » de l’ACLU, le danger est de passer de : « Voyez-vous des schémas criminels ? à Trouvez-moi des schémas criminels, car ces requêtes donneront des résultats différents ». Le risque est de glisser très vite au moment où un agent demandera à une IA quelles personnes elle considère comme les plus susceptibles de commettre des crimes. « Elle ne se fondera pas sur une norme juridique de suspicion criminelle, mais sur ses propres critères internes. » Le code définit déjà les filtres auxquels la requête sera soumise. Le logiciel de Flock associe des recherches de véhicules à des interrogations de fichiers de police classant les individus selon le sexe, la race, l’origine ethnique, la taille, le poids, la corpulence, ainsi que la présence de cicatrices, de marques distinctives et de tatouages. Une fonction permet d’effectuer une recherche uniquement à partir d’une description, en ciblant des enregistrements correspondant à des critères tels que « homme, environ 1,80 m, sweat à capuche noir, tatouage sur l’avant-bras » à proximité d’un lieu donné. L’outil permet à l’agent de délimiter ces critères en choisissant un rayon d’action ou en dessinant des formes libres sur une carte. Selon Stanley, cette pratique s’apparente étroitement à la question examinée par la Cour suprême des États-Unis en juin dernier : la Cour a alors statué que les individus conservent un droit à la vie privée concernant les données retraçant leurs déplacements et que le quatrième amendement s’applique lorsque la police réclame ces informations à une entreprise. Dans le cas présent, les services de police achètent directement cette capacité technologique, ouvrant la voie à des recherches exploratoires (fishing expeditions) d’une ampleur inédite.
L’année dernière, un policier du Texas a effectué des recherches sur plus de 83 000 caméras à travers le pays pour retrouver une femme ayant pratiqué un avortement elle-même, selon des journaux de recherche obtenus initialement par 404 Media. Une enquête récente du Washington Post a révélé qu’une cinquantaine d’agents de police avaient été inculpés ou accusés d’usage abusif des systèmes de lecture de plaques d’immatriculation : 26 d’entre eux les utilisaient pour surveiller leur épouse, leur petite amie, leur ex-compagne ou des femmes qu’ils souhaitaient rencontrer. En août dernier, les autorités de régulation de l’Illinois ont conclu que Flock avait enfreint la loi de l’État en menant un programme pilote – aujourd’hui suspendu – qui donnait au service des douanes et de la protection des frontières accès aux caméras situées dans l’État.
Flock laisse à ses clients le soin de définir la plupart des règles. Les responsables des services décident qui obtient des identifiants, si les données des caméras doivent être partagées au-delà des limites de la ville ou de l’État, et s’il convient d’activer les paramètres proposés par l’entreprise pour prévenir les abus. L’outil d’audit, conçu pour repérer les schémas suspects dans les recherches effectuées par un service, a été lancé en avril 2026 en tant qu’option activable par les forces de l’ordre. Or, selon le Washington Post, de nombreux services de police ont jusqu’à présent peu surveillé les recherches qu’accomplissent leurs agents sur ces systèmes.
L’Electronic Frontier Foundation a examiné des ensembles de données portant sur plus de 12 millions de recherches enregistrées sur une période de 10 mois ; elle a constaté qu’environ 20 % d’entre elles ne mentionnaient qu’un terme vague tel que « enquête », « suspect » ou « requête ». Plus de 50 services ont effectué des centaines de recherches dont le champ « motif » faisait référence à des manifestations.
Comment réguler le changement de nature de la surveillance ?
« Flock ambitionne bien au-delà de la simple lecture automatique des plaques d’immatriculation ; l’objectif est de devenir une plateforme numérique pour le maintien de l’ordre », explique Bob Ferguson, gouverneur de Washington, à l’origine d’une proposition de loi pour réguler le déploiement des caméras. « Nous sommes à l’aube de l’ère de la police automatisée et la capacité à créer des chatbots en langage naturel capables d’effectuer des recherches dans d’immenses bases de données deviendra bientôt la norme. »
Pour Jason Pye, du Due Process Institute, il y a peu de preuves que ces technologies contribuent à faire baisser la criminalité. Il rappelle que, contrairement à ce qu’affirme l’administration Trump, la criminalité violente américaine est en baisse depuis les années 90 (758,2 crimes pour 100 000 habitants en 1991 contre 348,6 en 2024). La raison de cette baisse n’est pas unique, elle n’est pas liée uniquement à l’augmentation de l’incarcération (qui s’est stabilisée dans les années 2000 alors que la criminalité a continué à chuter), mais également à l’amélioration des perspectives économiques, aux mutations des marchés de la drogue, voire même au vieillissement de la population. Si des études montrent que les LAPI peuvent aider la police à identifier des véhicules volés, à générer des pistes d’enquête et, parfois, à élucider des crimes. Établir qu’ils jouent un rôle significatif dans la baisse de la criminalité observée après 2020 est une tout autre affaire, bien plus complexe à démontrer.
Et Pye de citer deux études portant sur l’effet des LAPI : la première note que le déploiement à Atlantic City est associé à une baisse des fusillades, des vols de véhicules et des atteintes aux bien, mais sans reconnaître que le déploiement des caméras puisse être le seul facteur explicatif. La seconde passe en revue l’ensemble des recherches sur le sujet et montre que les preuves que ces systèmes génèrent des avantages plus larges en matière de lutte contre la criminalité restent mitigées. Pye observe ensuite Atlanta, qui compte plus de 3000 systèmes Flock. Or, malgré ce réseau de surveillance sans précédent, les taux d’élucidation des crimes ne se sont pas améliorés. « Par exemple, une arrestation a eu lieu dans 54,3 % des cas d’homicide en 2021. En 2025, seuls 48 % des homicides ont été élucidés. Il existe toutefois des catégories de crimes pour lesquelles les taux d’élucidation se sont améliorés, notamment les cambriolages et les vols dans des véhicules. » De plus, malgré l’un des plus importants réseaux de surveillance des Etats-Unis, le taux de crimes violents à Atlanta a augmenté entre 2024 et 2025 (mais a beaucoup diminué, elle aussi, depuis au moins 2011). Cela ne signifie pas que les LAPI n’apportent rien à la sécurité publique, estime Pye. Ils peuvent être efficaces pour certaines tâches ou certains crimes, mais cela ne signifie pas qu’ils soient à l’origine de la baisse de la criminalité aux Etats-Unis. Et quand bien même ce serait le cas, la question de savoir quel niveau de surveillance l’Amérique est-elle prête à accepter en contrepartie de sa sécurité reste entière, estime Pye. Qui rappelle qu’avec ces systèmes, « il n’est pas nécessaire d’être soupçonné d’un crime pour que les autorités disposent potentiellement d’un relevé indiquant que votre voiture se trouvait à proximité d’une manifestation politique, d’une église, d’une armurerie, d’une clinique médicale ou du domicile d’un tiers. Il s’agit d’une forme de surveillance fondamentalement différente de celle d’un policier vérifiant ponctuellement une plaque d’immatriculation sur l’autoroute ». Le problème, c’est bien le caractère amplificateur de la surveillance que produit la mise en réseau des caméras et la possibilité de les interroger. « Cette situation soulève des questions quant aux personnes habilitées à consulter ces données, aux justifications requises pour effectuer une recherche, à l’étendue du partage de l’information, à la durée de conservation des données et aux conséquences d’une utilisation abusive du système – une éventualité inévitable. Ces questions ne disparaissent pas pour autant du simple fait que les systèmes de lecture automatique de plaques d’immatriculation aident parfois la police à élucider des crimes. » Reste que c’est « une chose qu’un agent de police voit votre voiture traverser un carrefour. C’est tout autre chose qu’un réseau de caméras enregistre discrètement chaque apparition de votre véhicule, stocke ces informations et les rend consultables dans le temps et entre différentes juridictions ». « La question est de savoir si le gouvernement devrait pouvoir exploiter des millions, voire des milliards, d’observations publiques ordinaires et légales pour en faire une carte détaillée et consultable des déplacements des personnes, sans aucun soupçon individualisé ni contrôle significatif ».
« Supposons que des preuves plus solides finissent par démontrer que Flock prévient certains crimes. Je resterais néanmoins mal à l’aise avec ce compromis. La sécurité publique est importante, certes, mais ce n’est pas le seul critère essentiel dans une société libre. Le respect de la vie privée et l’autonomie sont tout aussi importants. Pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes sans que le gouvernement n’enregistre discrètement ses déplacements est fondamental. Les caméras de Flock ne se limitent pas aux personnes soupçonnées d’avoir commis des crimes. Elles collectent des informations sur tous les automobilistes qui passent devant elles, dont l’immense majorité n’a absolument rien fait de mal.
Bien sûr, ces informations peuvent être utiles à la police. C’est précisément ce qui rend la question si complexe. Presque n’importe quel système de surveillance peut améliorer la sécurité publique s’il fournit au gouvernement davantage d’informations sur nous. Installez suffisamment de caméras à des endroits stratégiques, conservez suffisamment de données et donnez-y accès à un nombre suffisant d’agences : tôt ou tard, ces informations contribueront à résoudre des crimes. L’argument selon lequel « le gouvernement pourrait trouver cela utile un jour » est un critère inacceptable pour déterminer le niveau de surveillance que les Américains sont prêts à tolérer. » Pour Pye, la surveillance omniprésente ne devrait pas devenir une composante normale de la vie américaine.
Pour The Conversation, le philosophe et criminologue de l’Institut catholique de Lille, Tony Ferri, rappelait que c’est la nature des systèmes de surveillance, quels qu’ils soient, de s’étendre (même si dans son article, il n’évoque pas les dispositifs de lecture automatisés des plaques d’immatriculation). « Un dispositif de contrôle naît pour une cible précise, dans un contexte qui rend son acceptation facile » (…) « puis, par la force de son infrastructure technique désormais disponible, il s’étend, se prolonge, se banalise, bien au-delà de sa justification initiale ». Pris isolément, ces solutions peuvent paraître légitimes. Mais, comme le disait la CNIL elle-même dans un avis de 2022 : « ces outils ne constituent pas une simple évolution technologique, mais une modification de la nature des dispositifs ». Un changement de nature et pas seulement de degré, face auquel nous avons pour l’instant bien peu de réponses pour en limiter la déflagration à l’encontre des libertés publiques.
Ah, oui, les systèmes LAPI se déploient également en France, même si pour l’instant, ce n’est pas avec la même intensité qu’aux Etats-Unis (on compterait 700 lecteurs en France mis en œuvre par la police nationale, la gendarmerie et les douanes, sans compter ceux des municipalités et des acteurs privés, comme les opérateurs de parkings et d’autoroute). Depuis 2024, un système de traitement central a été mis en place. En 2026, le récent projet de loi RIPOST renforce leur utilisation (par exemple à des fins administratives sans avoir à justifier d’une enquête spécifique), étend le régime d’infraction permettant leur consultation ainsi que la durée de conservation des informations à un an, comme s’en inquiétait, bien légitimement, la Quadrature du Net. La plateforme d’hypersurveillance des déplacements se porte bien chez nous aussi !
Hubert Guillaud