L’essai que signe Irénée Régnauld à la Fabrique, La sommation technologique se veut une rapide cartographie politique de la tech française. Le cofondateur de l’association technocritique le Mouton numérique, le blogueur (Mais où va le web), l’essayiste (avec Yaël Benayoun puis avec Arnaud Saint-Martin), désormais chercheur observant le rapport des développeurs à l’IA, signe une mise à distance des discours contemporains autour de la tech, renvoyant dos à dos, les simplismes de droite et de gauche sur ces sujets. Ce faisant, il permet justement de dépasser les impuissances que mobilisent tant les discours protech que leurs exacts envers, antitech. Le livre permet d’éclairer les positions et de resituer la critique pour mieux dépasser les simplifications des uns comme des autres.
Protech : la radicalisation capitaliste ordinaire
La première partie du livre cartographie les positions techno autoritaires françaises. Ce panorama rapide, qui égratigne quelques figures médiatiques, passe en revue la galaxie protech. Il rappelle que les évangélistes de la tech ont les mêmes profils ici qu’ailleurs. Ce sont d’abord des patrons et des cadres pro business, ultra libéraux, très alignés avec l’obsession sécuritaire qui a d’ailleurs prospéré avec la montée de l’autoritarisme politique. Sous couvert de soutien à l’innovation, a prospéré un secteur techno sécuritaire, composé d’instruments de surveillance et de répression, ainsi qu’un secteur numérique à qui l’on a délégué nombre de missions publiques depuis une logique austéritaire. Pour Régnauld, il n’y a pas tant un techno-fascisme, c’est-à-dire un déterminisme technique intrinsèque au numérique, qu’une « fascisation ordinaire de l’Etat (…) contenue dans des dynamiques plus générales déjà à l’oeuvre : centralité de l’Etat régalien, culture administrative du fichier, extension des pouvoirs policiers, durcissement du droit migratoire et de la chasse aux pauvres ».
Ce conservatisme radical a été prolongé par des entreprises, des discours et des personnes, venant appuyer et défendre le solutionnisme technologique comme l’homélie néolibérale toujours présentées sans alternatives ni espaces de compromis. Un solutionnisme orienté vers un déploiement technologique sans limite, porté par des entreprises, des personnalités et des thinks tanks, capables de cultiver thèses délirantes et discours médiatiquement simplistes et vendeurs. Des formes de discours venant accompagner les déploiements technologiques à l’œuvre, teinté de propos problématiques, à l’image de l’eugénisme et de la focalisation sur le QI, quand ce ne sont pas des discours de pur racisme. Régnauld tire le portrait problématique de nombre d’entre eux, à l’image de Laurent Alexandre, d’Olivier Babeau, de Carlos Diaz et leur clique de freaks illuminés. Entrepreneurs obsédés provenant de cercles très libéraux voire de plus en plus extrémistes. « Experts autoproclamés, courtiers du monde des startups, chercheurs reconvertis dans l’influence »… Ces discours et ces solutions techniques permettent de réaliser et diffuser un travail de cadrage qui célèbre le progrès technologique, valorise l’innovation entrepreneuriale, la dérégulation, tapant en continue sur l’assistanat et les défaillances du secteur publique…Ils déroulent tous les mêmes éléments de langages, comme le rejet de la régulation accusé de freiner l’innovation… Le but de cet épanchement sans fin : « changer le climat d’opinion » pour distiller l’idée que face à la techno, nous n’avons pas d’autre choix que de nous adapter, d’embrasser l’injonction technologique… ou disparaître.
Des discours en roue libre, qui ressemblent aux propos que l’on entend ailleurs, qui vantent tant le miracle du numérique et de l’IA que les coupes à la tronçonneuse des services publics, éblouis par les miracles du Doge, de Musk, de Google comme de Palantir… Les financeurs ici comme ailleurs, imposent avec leur argent des produits problématiques, que ce soient ceux promus par Pierre-Edouard Stérin, Charles Beigbeder ou Pierre Entremont (ce dernier promettant de financer d’abord des entrepreneurs dont le QI serait supérieur à 130, ou investissant dans Orasio, qui veut s’imposer comme le Palantir de la vidéo surveillance intelligente). Régnauld décrit ainsi un petit monde où les financements vont beaucoup à des projets problématiques. L’investissement est de plus en plus un outil idéologique au service du profit, mais également d’un agenda politique qui ne se cache plus vraiment, comme le décrivait la sociologue Marlène Benquet dans La finance aux extrêmes (voir notre compte-rendu). Il sert des projets en phase avec les valeurs de cet entrepreneuriat ultra-libéral, autoritaire quand ce n’est pas clairement d’extrême-droite. Il finance d’abord des outils de contournement de droit, comme quand Thiel et les siens ont financé Paypal, Uber, Clearview ou Palantir… Le modèle a fait école.
Autant de discours qui instillent l’idée que l’économie doit être pilotée par le privé, toujours jugé plus efficace, sans que les preuves ne soient saillantes, bien au contraire. Tous encapsulent une idéologie où la compétence serait uniquement celle des plus riches et de leurs ingénieurs. Au final, le monde patronal en se radicalisant, comme le montrait Benquet, adhère de plus en plus à des idéaux libertariens, allant de la primauté des choix individuels à la détestation du moindre contre pouvoir, notamment syndical, en passant par une célébration d’un mérite en roue libre qui n’abouberait que les plus nantis…
Face à ces orientations de plus en plus problématiques d’une grande partie de la tech, Régnauld souligne le grand silence des entrepreneurs qui ne les partagent pas. « Une partie de la bourgeoisie bon teint, unanimement qualifiée de libérale, est acquise à un idéal répressif, hostile à l’Etat et aux migrants, et a déjà dans les faits rallié l’extrême-droite ». Les positions politiques du monde entrepreneurial se radicalisent et se cristallisent sur des postures en passe de devenir des dogmes indéboulonnables, débités en continue d’une tribune l’autre. Le symbole le plus marquant en étant certainement, récemment, les rires du membres du Medef quand le candidat insoumis à la présidentielle déclarait qu’il fallait augmenter les salaires. Cette expression uniforme par le rire de convictions enracinées soulignait parfaitement les blocages idéologiques à l’œuvre, indifférente à la récession qui se profile, alors que les marges des entreprises continuent de s’améliorer.
Reste que le discours protech est emplit de confusion, souligne Régnauld. Avec par exemple des discours à géométrie variable autour de la souveraineté numérique, qui « dénonce(nt) la dépendance aux plateformes américaines, mais s’en inquiète(nt) lorsque l’État entreprend de construire lui-même, en logiciel libre, des outils adaptés à ses propres besoins », pour défendre au final un capitalisme national poreux aux intérêts des géants de la tech et au profit, quand ce n’est aligné aux thématiques nationalistes. Le souverainisme numérique se réduit à un « rejet de façade des Gafams et à la promesse d’un soutien massif aux entreprises françaises », pour dérouler les mêmes projets : faire fructifier leurs produits de surveillance. Pour tous, l’Etat semble n’avoir plus d’autres fonctions que de devoir devenir un « levier d’entraînement pour les marchés » : privatiser les profits et socialiser les risques. Les discours protechs tournent en boucle sur eux-mêmes, indifférents aux surveillances mises en place au profit de leurs affaires, indifférents aux échecs de leurs solutions et plus encore indifférents aux protections publiques. Les discours pro-IA ne présentent l’ultime innovation du capitalisme que comme un levier de relance productive alors que ses effets sur la productivité peinent à apporter des preuves concrètes. Les conséquences écologiques ou sociales sont minorées. Le milieu protech se fige dans son rêve probusiness quelles que soient les conséquences. Et chante désormais les louanges de l’IA, une technologie au service du capital pour enraciner plus encore un technosolutisme toujours plus simpliste.
AntiTech : la dérive moraliste
La seconde partie du livre, plus éclairante encore, nous invite à mettre la même distance face aux positions antitech tout aussi radicalisées. « A la radicalisation des technocapitalismes états-uniens et français, répond depuis une vingtaine d’années un durcissement des critiques auxquelles le numérique fait face », qu’elles soient anti-industrielles ou anti-modernistes. Régnauld décortique les positions des fronts radicaux dits de gauche, comme ceux d’Anti-Tech Résistance devenu Anti-Tech Revolution ou de Pièces et main d’œuvre, bien plus réactionnaires qu’ils ne s’en donnent l’air. Cet anti-industrialisme radical fonctionne lui aussi depuis un regard simpliste sur la technologie et son déterminisme. Aux libertariens obtus répond des antitechs à courte vue, qui finissent par rejeter en bloc la machine industrielle, y compris le système de santé et de médecine moderne. « Les dispositifs de réanimation sont renvoyés au même registre que les pesticides ou les data centers ». Ces mouvements anti-industriels sont particulièrement virulents à l’encontre de tous ceux qui viennent proposer d’autres critiques du numérique que la leur et s’en prend à « tout ce qui introduit de l’ambivalence ou du compromis ». La critique réactionnaire du progrès n’a rien a envié au simplisme pro-business. Régnauld égratigne jusqu’à Jacques Ellul lui-même qui, s’il a montré que la technique appelle toujours plus de technique, a fini par caricaturer cette mise en avant, en la décorrélant du capitalisme et en nous faisant croire qu’il n’y a pas d’oppositions ou de régulation possibles. Ellul n’était pas étanche pourtant à des propos moralistes voire racistes, homophobes ou antisanitaires. Aux totalisations des uns répondent donc celles des autres. Pour Régnauld, ces fronts technocritiques distribuent « les usages sur un axe moral plutôt que de les politiser ». Les ambivalences et les compromis deviennent des fautes morales ou de conduite, comme s’il n’y avait aucune issue qu’un rejet total de la technologie de ce côté, exact pendant de l’asservissement sans discussion que proposent les protechs.
En réalité, la technocritique est plus diverse et souvent bien moins radicale. Elle est composée de courants anarchistes, de sciences participatives, de mouvements libristes ou écologiques, de mobilisations syndicales ou citoyennes qui se parlent. Si de nombreux thèmes technocritiques se sont imposés dans l’espace public (de la place des écrans, au rapport à l’IA, à la critique de la surnumérisation), la technocritique est plus diffuse que radicale. Personne ne souhaite retourner à la vie de chasseur-cueilleur. « Les critiques qui appellent au grand débranchement ne proposent ni cap ni méthode crédible. Dans les faits, très peu de gens veulent réellement tout éteindre ». « Un récit qui se contente d’énoncer le retrait sans se donner les moyens matériels d’une substitution graduelle ne fait pas obstacle aux technofascistes : il leur abandonne l’initiative ». La critique antitech est certes pure, mais faiblement opérante, constate Régnauld. Peu reliée aux réalités situées de ceux qui luttent contre le développement du techno-capitalisme. Comme l’explique l’anthropologue Payal Arora dans From Pessimism to Promise (MIT Press, 2024 – dont Régnauld avait produit un compte-rendu sur son blog), il est plus que nécessaire de « déplacer la critique du registre moral vers le registre matériel ».
Dans cette même critique antitech, Régnauld renvoie également les doomers, ces critiques des milieux rationalistes qui pensent que l’IA fait peser un risque existentiel sur l’humanité. Une critique où grenouille à la fois nombre de grands patrons de la tech, qui sous couvert d’annonce de l’apocalypse, invisibilisent les relations de pouvoirs, les conflits sociaux et environnementaux de cette industrie. De Pause AI aux associations transhumanistes, ces alertes sur l’IA semblent surtout reprendre les discours qu’ils prétendent combattre. Pour Régnauld, tous ces mouvements ne sont pas tant des alliés que des gens qui servent la confusion. Que proposent-ils vraiment ? « Un moratoire. Sur quels systèmes exactement ? » Le risque est fort que ces encadrements de l’IA orientent le débat vers des questions d’ingénieurs « désirant gérer a posteriori les risques, sans discuter des finalités, des usages, des rapports de pouvoir ». Une régulation par les risques qui risque surtout de « préempter la discussion politique », la confisquer.
Ce qui me semble marquant d’ailleurs, dans les discours pro comme anti tech, c’est la façon dont tout ces mondes semblent nier les conflits sociaux autour de la tech. Comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils n’étaient pas innombrables, au profit de recadrages moraux ou économiques. Un peu comme si, pour les uns comme pour les autres, la société et la politique n’existaient pas.
Pour une critique de la tech démocratique et située
Après avoir rejeté les simplismes, le binarisme paresseux des uns et des autres, Régnauld livre une perspective parfois brouillonne mais stimulante, en appelant une critique de la tech démocratique et située, multiple, prolifique, désordonnée même, telle qu’elle est le plus souvent, tout en appelant à gouverner autrement la technologie. Si certains problèmes de la tech pourraient être expédiés (l’interdiction de la reconnaissance faciale sans exception, l’obligation à la réparabilité par exemple), nous avons besoin d’une transformation critique et maîtrisée du développement technologique, qui ouvre la voie aux compromis, à la délibération. L’idolâtrie de la tech comme son rejet sans concession est surtout « aveugle à la variété des artefacts et des contextes ». Pour Régnauld, le chemin technologique n’est jamais tout tracé. « Les technologies gagnantes sont le produit de compromis, de normes ou de rapports de force ». « Si historiquement, capitalisme comme communisme réel ont poursuivi la productivité par le machinisme, ce n’est pas parce que la technique l’exigeait en soi : c’est parce qu’ils ont érigé la productivité en boussole politique, en centralisant les décisions et en restant indifférents aux conditions de travail ». Pour Régnauld, il n’y a pas de technologie sans contrôle social : « la technocritique sans la lutte des classes, c’est du bricolage » ! Cela ne signifie pas qu’il y a des formes de réappropriation démocratiques pour toutes les technologies : il n’y a pas de surveillance de masse démocratique par exemple, ni d’extractivisme des ressources qui ne soit pas problématique. La démocratie n’est pas le seule réponse dans l’arsenal des réponses : la régulation drastique, les compensations fortes, le démantèlement, la redirection, l’abolition en sont d’autres. Pour Régnauld, il nous faut discuter au cas par cas plutôt que de refuser en bloc. Si les technologies ne sont pas neutres, ce n’est pas pour autant que tout se vaut.
Pour Régnauld, il nous faut discuter, comme le montrait David Robinson dans son livre ou comme le défendaient Nicolas Rio et Manon Loisel dans le leur. D’ailleurs, souligne-t-il également, le marché n’est pas la seule réponse technologique disponible, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les protechs. Coopératives, Communs, structures associatives et infrastructures publiques devraient encore avoir un espace. Régnauld rappelle pourtant que les débats sur le rôle et la place des technologies sont innombrables, comme le montre notamment l’historien François Jarrige dans ses livres, notamment Technocritiques. Dès l’apparition de l’informatisation, les conflits étaient déjà là, même si ces séquences ont souvent été écrasées par les vagues néolibérales. La privatisation a réduit les capacités de reprise collective. Pourtant, aujourd’hui encore, les argumentaires les plus offensifs contre l’IA émanent toujours des travailleurs qui y sont confrontés et des syndicats qui les défendent, rappelle Régnauld. « Lorsque que les travailleurs parlent, ils démontent la propagande des industriels ». « Sans rapport de force, la technologie s’aligne sur le pouvoir ». Pour Irénée Régnauld, les configurations humains machines sont plurielles et ne débouchent pas fatalement sur la surveillance et la réduction des compétences, comme le défendent par exemple Daron Acemoglu, David Autor et Simon Johnson en plaidant pour pour une IA pro-travailleurs (et qui s’inquiète, par ailleurs, des liens entre l’automatisation et la répression).
Pour cela, plaide Irénée Régnauld, nous avons besoin de « réinstituer » la technologie, c’est-à-dire faire advenir les structures de discussions et de décisions. Alors que ce devrait être le rôle de l’Etat d’organiser les espaces pour trouver les compromis et d’organiser les espaces de refus, les citoyens se retrouvent pris au dépourvu dans des espaces où la discussion démocratique finalement semble escamotée, comme l’ont été les propositions de la convention citoyenne sur le climat. Réinstituer le débat sur les orientations et les développements technologiques semble à la fois urgent et impossible, notamment parce que nombre d’entre eux, comme les tentatives de régulation, semblent n’aboutir nulle part. Ces formes de réinstitutions peuvent être multiples, elle peuvent se déplacer selon les enjeux, les situations, pour autant qu’elles produisent des déplacements, comme quand le maire de New York valide la décision du département de l’Éducation, qui, après des consultations nourries, interdit l’utilisation de l’IA en primaire et au collège et limite la durée de temps passé devant les écrans à l’école, rapporte le New York Times.
Le problème, rappelle Régnauld, c’est que nos besoins sont dynamiques et peu stables. Nous avons passé des milliers d’années sans réfrigérateurs, mais qui pourrait désormais sans passer ? L’IA semble inutile à la plupart d’entre nous, mais en sera-t-il de même demain ? Ou pourrions-nous en avoir besoin et où est-ce inutile ? Régnauld invite à réinterroger nos besoins à l’aune des enjeux, à interroger les trajectoires de nos choix possibles, à délibérer collectivement et cela nécessite de trouver la bonne échelle de discussion. Localement, discuter de l’installation de centres de données risque surtout de favoriser l’acceptation des projets, quand c’est leur déploiement d’ensemble qui devraient discuter de l’adaptation aux scénarios de besoins. Nous devrions privilégier une logique des besoins, pour discuter des ressources mobilisées et politiser les usages, comme le proposaient par exemple Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans Comment bifurquer.
Toutes les technologies n’ont pas vocation à devenir démocratiques, prévient néanmoins Régnauld. Des diplomaties s’imposent pour assurer la concurrence, l’interopérabilité, la portabilité comme les alternatives et éviter l’intégration unique et par défaut. « Si on n’interdit pas, au moins empêcher qu’ils règnent sans partage ». Limiter les abus, toujours. Démanteler parfois. Limiter l’invasion. Dénumériser même. « Le vivier de technologies financées pour rien où déployées inutilement et immense ». Même les promesses les plus enthousiastes se fracassent bien souvent contre la réalité. Régnault prend l’exemple des robots soignants japonais décortiqués par l’anthropologue James Wright dans un livre. « Plus la promesse est tapageuse, plus la vigilance critique devrait être grande ».
« Que retirer ? Dans quel ordre ? A quelle vitesse ? Que mettre en place ? » Si ces enjeux ne sont pas posés institutionnellement, ce seront les luttes sociales qui s’y attaqueront pour tenter de « décapitaliser la production technique » et son monde, pour réinscrire l’informatique et le numérique dans nos limites planétaires, économiques et sociales.
Régnauld ne propose ni grande solution ni grand soir. Juste de trouver les possibilités d’ajustement, qui nécessiteront parfois de démanteler, d’autres de domestiquer. Consolider ce que les ingénieurs du chaos abhorrent : « des infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées ». Disputer des fins plutôt qu’y être soumis. Renforcer la démocratie partout où l’on fait de la technique. Refuser la sommation. Dans un essai qui lance un appel à la discussion, pour dépasser les positions de principes, en montrant nombres d’endroits où elle a déjà lieu et où elle pourrait fleurir.
Pour stimulante qu’elle soit, la perspective d’élargir la démocratie technique reste la seule réponse face au renforcement du technocapital. La limite de cette perspective est que l’autoritarisme de la tech comme la seule boussole pro-business, n’ont que faire des espaces de débats. En continuant de nier les débats, les conflits, le risque est de les radicaliser et de les rendre toujours moins possibles. Pour résister au fascisme qui vient, il est assurément certain que nous avons besoin plus que jamais d’ouvrir non seulement des arènes de débats, mais bien des arènes de décision, de confier à la diversité des publics l’enjeu de faire leurs compromis. Or, ici, les autorités n’ont pas un rôle clair, orientant les débats plutôt que d’en être les garants. C’est peut-être la grande limite du rêve de démocratie technique. Mais son abandon ne nous propose qu’un cauchemar sans fin.
Hubert Guillaud
