De l’opposition d’extrême-droite aux data centers en Amérique

Aux Etats-Unis, l’opposition aux data centers n’est pas uniquement démocrate, peu s’en faut. Que faire de cette autre opposition, confusionniste certes, mais capable d’une opposition inédite. Qui la récupérera politiquement ?

Hubert Guillaud

Molly Taft pour Wired revient sur la lutte d’extrême-droite contre les data centers aux Etats-Unis. Ces dernières décennies, des centres de données ont été construits en toute discrétion aux 4 coins des Etats-Unis sans vraiment déclencher de contestations, rappelle-t-elle. Discrets, on pouvait habiter à côté d’un centre de données sans jamais en entendre parler. Ils étaient construits dans des zones bénéficiant à la fois d’une connexion par fibre optique et d’un accès à l’énergie, comme la Silicon Valley et la région de Washington DC. Mais, avec l’arrivée de l’IA, les data centers ont changé : désormais, on parle de versions gigantesques, qui se construisent rapidement après avoir obtenu des dérogations environnementales. Les gens ont commencé à se poser des questions sur ces constructions qui devenaient visibles par leur gigantisme même. Avec la montée de la contestation, de nombreux Etats ont introduit des moratoires voire interdit leur construction (sans compter les villes et comtés qui ont également pris des décisions en ce sens, y compris dans des zones très conservatrices comme le comté de Hill, au Texas). Des personnes ont été arrêtées, placées en détention ou expulsées alors qu’elles manifestaient contre des centres de données lors de réunions publiques dans le New Jersey, en Californie, dans le Wisconsin et dans l’Indiana.

Face à ces constructions, on évoque souvent la mobilisation de gauche, menée tant par des associations et des collectifs (cf. « Aux Etats-Unis, la résistance contre les data centers s’organise »), que par des politiciens, dont les démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, inspirateurs de moratoires sur l’IA qui essaiment depuis à travers les Etats-Unis. Paris Marx remarquait d’ailleurs, pertinemment, que si Sanders et AOC étaient d’actifs fourbisseurs de critiques de l’IA, ils n’ont pas la même approche. Alors que Sanders s’inquiète des potentialités de l’IA, reprenant les arguments de nombre des entrepreneurs de la Tech, AOC, elle met plutôt en garde contre les innombrables problèmes que génère déjà l’IA et notamment contre les dommages économiques susceptibles de découler de l’éclatement de la bulle financière entourant l’IA. Elle a également joué un rôle moteur pour fournir aux victimes de deepfakes générés par IA les moyens de tenir les auteurs responsables de leurs actes.  

Mais, si la contestation de gauche des data centers et de l’IA est bien documentée, celle de l’extrême-droite américaine l’est beaucoup moins. Elle est pourtant vive. Molly Taft raconte que les premiers politiques américains qui se sont inquiétés de ces projets étaient des politiciens d’extrême droite, Marjorie Taylor Greene et Thomas Massie. Mais pour Taft, celui qui a beaucoup dénoncé la technologie et l’IA, c’est assurément Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump. Dans son émission War Room, Bannon explique que les hyperscalers sont des « laboratoires d’armement braqués contre la population ». Mais la critique est surtout portée par l’un de ses éditorialistes, Joe Allen, auteur de Dark Aeon: Transhumanism and the War Against Humanity (auto-édité). Joe Allen s’est fait connaître par un slogan : Humans First (l’humain d’abord) devenu un cri de ralliement sur les ondes de la War Room. Le moto s’est transformée en organisation et en tournée, visant à mobiliser le grand public à l’encontre de l’IA pour exiger un encadrement fort de l’IA. Comme le raconte NBC, l’organisation incite les responsables politiques à refuser les contributions financières des grandes entreprises de l’IA… Human First se définit comme apolitique, avec des membres tant progressistes que conservateurs. Ce qui a l’air de déplaire à Musk et quelques thuriféraires de l’IA. Dans une newsletter d’extrême-droite américaine, Jordan Schachtel a affirmé que l’organisation Humans First avait été créée pour attirer des sympathisants conservateurs par des personnes entretenant des liens étroits avec « l’altruisme efficace », un mouvement visant à soutenir des causes et à allouer des ressources en se fondant sur des preuves d’impact positif, dont la base de donateurs serait entièrement composée de progressistes de la région de la baie de San Francisco… (et notamment le Center for AI Safety fondateur de l’initiative Humans First) pour en faire une sorte de cheval de Troie, visant à rendre les questions de sécurité de l’IA plus acceptables pour un public politique conservateur. Joe Allen a rejeté avec véhémence ces accusations, mais a reconnu que la publication de Schachtel soulevait des questions d’influences opaques… alimentant la paranoïa complotiste, marque de fabrique des délires des conservateurs Maga. Mais on pourrait tout autant inverser la question et se demander si la droite ultraconservatrice américaine ne serait pas en train d’essayer de récupérer le succès de la contestation de gauche contre l’IA et les data centers

Pour Molly Taft, la colère contre les data centers est en train de rejoindre celle contre le déploiement de l’IA partout. « La colère contre les centres de données et les inquiétudes du public concernant l’IA sont généralement traitées, dans les sondages et les politiques publiques, comme des sujets distincts : d’un côté, l’expression de préoccupations environnementales et civiques ; de l’autre, la crainte de pertes d’emplois et des inquiétudes liées aux chatbots. Pourtant, de plus en plus d’éléments indiquent que la frontière n’est pas si nette. Une étude publiée en juin, portant sur un échantillon restreint d’électeurs, montre par exemple que très peu de personnes opposées aux centres de données vivent à proximité de ces installations, et que la plupart de ceux qui s’y opposent sont également sceptiques à l’égard de l’IA » (d’autres données, dont nous avons rendu compte, montrent plutôt que la critique des data centers est au contraire, très située). 

Molly Taft s’est rendue en Georgie, lors d’une des réunions de Human First, dans un amphithéâtre de l’université Georgia Tech. « On y trouvait des étudiants, notamment des membres d’un club naissant dédié à la sécurité de l’IA qui avait invité Allen. (Deux d’entre eux m’ont avoué n’être venus que grâce aux affiches placardées sur le campus.) Un caméraman de More Perfect Union – une chaîne de contenu progressiste devenue une plateforme incontournable pour les vidéos dénonçant les centres de données – rôdait dans la salle pour filmer la scène. »

Les conférences d’Allen suivent un schéma bien connu, explique Taft : « des arguments de droite qui détonnent mêlés à des descriptions cauchemardesques et hallucinatoires de notre avenir (l’idée qu’une cabale mondialiste d’oligarques de la tech voudrait remplacer toute l’humanité par des robots). Tout cela pourrait sembler totalement délirant, jusqu’à ce que l’on se rappelle que ce sont aussi des arguments qu’ont employés la plupart des grands patrons de la tech ». « Ah oui, c’est vrai. Elon Musk possède bien une entreprise d’implantation de puces cérébrales. Sam Altman a écrit sur un blog que les humains serviraient de programme d’amorçage biologique pour l’intelligence numérique avant de s’effacer au profit d’une nouvelle branche de l’arbre de l’évolution »

« Même si l’on créait des machines plus intelligentes que vous, même si l’on créait des machines plus puissantes que vous, il vous faudrait continuer à vous battre ; car si vous ne le faites pas, vous êtes des mauviettes », lance Allen à l’assistance. « Si vous ne le faites pas, vous vous couchez par terre et vous laissez la machine vous écraser comme un monster truck dans une arène de beaufs, et personne – personne – ne veut de ça. Personne, sauf le plus masochiste des individus. »

Allen a conclu son discours par un cri du cœur : « Aux écolos présents dans la salle, je dis : la Terre d’abord ! Pas vrai, les écolos ? » (Je ne savais pas trop si c’était à moi qu’il s’adressait.) « Aux patriotes présents dans la salle, je dis : l’Amérique d’abord ! Et pour tous ceux qui ont du sang qui pulse dans les veines, pour tous ceux qui ont le feu au ventre et à l’esprit, n’oubliez jamais : à l’ère des machines, l’humain d’abord. »

Dans son livre, Allen raconte avec vivacité comment il est tombé sur le manifeste de Unabomber à la fin des années 1990, alors qu’il surfait sur le Web dans la salle d’écriture de son collège communautaire. Ted Kaczynski, mathématicien brisé par les travers du monde moderne, a rédigé La Société industrielle et son avenir tout en envoyant des bombes à des universités et à des dirigeants d’entreprise. « Le discours de « Oncle Ted » était plus sensé que ne veulent bien l’admettre les pacifistes ou les technophiles », écrit Allen.

« L’influence est manifeste. Dans War Room, Allen adopte l’attitude d’un prédicateur en chaire, nous mettant tous en garde contre l’ère dystopique à venir. Une grande partie de son œuvre flirte avec le « body horror » : que deviennent nos âmes, se demande-t-il, lorsque nos corps et nos environnements sont de plus en plus numérisés ? Je lui demande pourquoi, selon lui, les gens détestent les centres de données. Il répond : « Si vous observez le développement d’un fœtus, la croissance du cerveau et la formation des neurones, c’est fascinant. Les centres de données… si l’on considère qu’ils sont les neurones de l’Antéchrist, c’est bien ce à quoi nous assistons. Le faux messie ». » Le discours d’Allen, complètement claqué au sol, ressemble finalement énormément aux propos problématiques des patrons de la Tech qu’évoquait le journaliste Thibault Prévost dans Les prophètes de l’IA. Pour les soutiens de l’extrême droite américaine, le problème des centres de données n’est pas dans les injustices sociales qu’ils induisent, mais sont combattus parce qu’ils sont installés pour surveiller la population. Reste qu’ils le sont depuis une bouillie argumentative qui ressemble bien plus aux délires d’une IA qu’à un raisonnement argumentatif. 

Les contestations de gauche, comme celle initiée par Gage Bailey au sud d’Atlanta, qui documente les problèmes énergétiques et les tensions sur les ressources que font peser les projets de data centers géants sur les populations locales, sont de plus en plus rejointes par de nouveaux gens également en colère, mais pas pour les mêmes raisons. Les militants de gauche font le travail de terrain pour faire adopter des arrêtés locaux, quand les arguties de droites brodent sur les visions cauchemardesques de notre avenir robotisé. Mais, si le groupe Facebook de Bailey n’a cessé de s’agrandir, les tensions politiques semblent rester minimes. « De droite comme de gauche, tous les membres s’opposent aux centres de données et la plupart d’entre eux sont très sceptiques quant à l’IA. Ces coalitions improbables semblent également tenir bon en dehors du comté de Bailey. Lors d’une récente manifestation contre les centres de données dans le New Jersey, j’ai interrogé un manifestant masqué – qui m’a dit accepter « tous » les pronoms et se préoccuper vivement de l’« éthique » de l’IA – au sujet de l’influence de la droite sur le mouvement. Il a haussé les épaules, visiblement mal à l’aise. « Tout ennemi de mon ennemi est, au moins, un allié temporaire », a-t-il répondu.»

Taft relit Kaczynski et se rappelle que celui-ci était particulièrement remonté contre la gauche moderne, celle de la défense des droits des homosexuels, du féminisme et autres causes similaires. S’il en avait autant après les conservateurs (qu’il qualifie « d’imbéciles, qui se lamentent sur le déclin des valeurs traditionnelles tout en soutenant avec enthousiasme le progrès technologique et la croissance économique »), pour Kaczynski, le gauchisme était un sous-produit inévitable de la société moderne, laquelle dresse l’être humain contre l’ordre naturel du monde ; une situation à laquelle il fallait résister. D’ailleurs, celui-ci est autant célébré à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. 

Pour Taft, les confusions politiques sont innombrables. On trouve des échos de la pensée de Kaczynski dans les résistances, nombreuses, aux énergies renouvelables. Dans le Vermont, cette opposition a même dressé des écologistes radicaux contre le solaire et l’éolien. Une étude de 2025 a révélé que plus de 450 comtés et municipalités, répartis dans la quasi-totalité des États, avaient mis en place des restrictions concernant l’énergie solaire ou éolienne, soit une augmentation de 16 % par rapport à l’année précédente. Le mouvement conservateur et complotiste, « Make America Healthy Again », « peut lui aussi être perçu comme l’expression d’un écologisme à la Kaczynski (qui tient surtout d’un anti-industrialisme radical, NDT) : l’idée que la société moderne empoisonne nos terres, notre air et notre eau, et que les inventions contemporaines telles que les vaccins ou les antidépresseurs sont en réalité néfastes pour nous. Bon nombre de ces idées se rejoignent parfois dans des contextes inattendus. Actuellement, l’un des auteurs les plus populaires de la catégorie « Climat et Environnement » sur la plateforme Substack est un agriculteur adepte d’un mode de vie écologique qui, ces derniers mois, s’en est pris aux installations solaires dans le nord de l’État de New York, affirmant (à tort) que les panneaux peuvent empoisonner les sols et détruire les terres agricoles. »

Le livre d’Allen est une lecture plus déconcertante encore que La Société industrielle et son avenir, confie Taft. « L’annexe, intitulée « Mon plan en 55 points pour rester humain » – qui propose notamment de « dire bonjour à ses voisins » ou d’« acheter un téléphone à clapet » – ferait pourtant un tabac lors de n’importe quelle lecture publique organisée par la gauche », ironise la journaliste, tout en soulignant la grande confusion dans laquelle il baigne. 

Les centres de données, qui rapprochent des voisins aux profils très disparates dans toutes les régions du pays, pourraient offrir l’occasion de mener un combat véritable et unifié contre les oligarques de la tech. Un rêve se dessine ici, perceptible jusque dans les colonnes du New York Times qui, début mai, qualifiait les centres de données de sujet « faisant le plus consensus entre les deux partis depuis la bière »

En tout cas, souligne la journaliste, la droite radicale est en train de s’emparer totalement du débat sur les centres de données. Des personnalités comme Tucker Carlson et Matt Walsh publient des vidéos virales remettant en question la construction de projets spécifiques. Nancy Mace, candidate au poste de gouverneure de Caroline du Sud, annonce qu’elle soutient un moratoire d’un an. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis – devenu un critique virulent de l’IA et des centres de données -, promulgue une loi inédite visant notamment à garantir « que les autorités locales conservent le pouvoir de refuser l’implantation de centres de données sur leur territoire ».

La politique a finit par rattraper Humans First également. Fin mars, une vive altercation éclate en ligne : des alliés de la Maison Blanche favorables à l’IA, comme Marc Andreessen et David Sacks, retweetent un article critique à l’égard de Humans First. Peu après, l’organisation se scinde selon des clivages partisans. L’aile conservatrice conserve le nom Humans First et nomme à sa tête Amy Kremer, militante politique d’ultra-droite, figure du Tea Party ayant contribué à l’organisation du rassemblement Save America du 6 janvier à Washington et ayant fondé les mouvements Women for Trump et Women for America First. Allen quitte le groupe. « Lorsque je l’interroge sur ce changement, il se montre curieusement évasif (tout en restant fidèle à son goût pour les métaphores liées aux horreurs corporelles) : le groupe était en train de « subir une mitose », dit-il. « Je suis désormais un organite solitaire flottant dans le cytoplasme résiduel. » (sic)

Convergence ou confusionnisme des luttes ?

La journaliste Shira Ovide pour le Washington Post, dresse le même constat. L’ampleur de la contestation des centres de données fait converger des Américains bien différents, qui s’en prennent aux symboles concrets d’un système politique et économique qu’ils perçoivent comme leur étant défavorable. « Les centres de données incarnent physiquement toute l’anxiété que les gens ressentent face à l’IA et à l’économie », a déclaré le gouverneur de l’Utah, Spencer Cox (Républicain), lors d’une interview. M. Cox, qui a essuyé des critiques pour son soutien à un projet de centre de données, a ajouté que les gens ont le sentiment de pouvoir combattre ces installations. « Le mouvement de contestation contre les centres de données estompe les clivages politiques et sociaux traditionnels. Le sénateur Bernie Sanders (indépendant, Vermont) souhaite interdire les centres de données, et Humans First, mouvement dirigé par Amy Kremer, ancienne figure du Tea Party, organise des manifestations nationales contre ces centres ce samedi. Le comté de Hill, au Texas, où Donald Trump a recueilli 82 % des voix en 2024, a interdit la construction de centres de données cette année. Les habitants de Monterey Park, en Californie, ville ouvrière à prédominance asiatique et latino-américaine située à l’est de Los Angeles, ont fait de même. »

Scott Babwah Brennen, directeur du Centre de politique technologique de l’université de New York, s’est dit stupéfait de la rapidité avec laquelle l’indignation populaire suscitée par les centres de données influence les politiques publiques. Pendant 15 ans, a-t-il déclaré, les collectivités locales ont déroulé le tapis rouge pour la construction de centres de données dans des régions comme l’est de l’État de Washington et le nord de la Virginie. Des entreprises telles que Google, Amazon, Meta et Microsoft ont souvent bénéficié d’allégements fiscaux, les élus estimant qu’ils garantiraient des recettes fiscales futures stables. La contestation depuis deux ans se focalise beaucoup sur le fait que les factures énergétiques des habitants à côté de centres de données s’envolent. L’opposition, tant dans les régions républicaines que démocrates, s’est envolé. « Il y a ici un clivage partisan bien plus marqué que l’an dernier », explique Babwah Brennen.

Shaena Crossland, originaire de Virginie-Occidentale, s’inquiète de voir les centres de données reproduire le schéma d’industries telles que l’extraction du charbon et l’exploitation forestière, qui ont exploité les ressources de Virginie-Occidentale tandis que l’État restait majoritairement pauvre. « J’espère que ce cycle d’exploitation et de manipulation des populations prendra fin », a déclaré Crossland. Avec une autre habitante, Amy Margolies, elle est à la pointe de l’opposition à un projet de complexe de centres de données dans l’est de l’État.

Partout aux États-Unis, la population se montre de plus en plus sceptique quant aux promesses de création d’emplois locaux et d’avantages technologiques offertes par les centres de données, explique Abre’ Conner, directrice du Centre pour la justice environnementale et climatique de la NAACP, l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur, l’une des organisations ayant intenté une action en justice contre le projet d’expansion du complexe de centres de données d’Elon Musk dans la région de Memphis.

Les centres de données incitent désormais les citoyens à résister aux influences économiques et politiques. « C’est l’une des plus importantes manifestations de la prise de conscience du pouvoir citoyen », affirme Conner.

Katherine Levine Einstein, politologue à l’Université de Boston et spécialiste des résistances locales à la construction de nouveaux logements, explique que l’opposition aux centres de données partage certains points communs avec cette résistance de longue date, mais seulement jusqu’à un certain point. Comme les décisions en matière de zonage et de permis de construire sont généralement prises au niveau local aux États-Unis, explique-t-elle, « une vingtaine de voisins mécontents » peuvent bloquer la construction de maisons ou de centres de données à proximité, même si ces nouvelles constructions pourraient profiter à beaucoup d’autres. Mais si l’opinion à l’égard de nouveaux logements consiste à y être favorable sans en vouloir à proximité, « l’opinion publique sur les centres de données est différente : les gens n’en veulent nulle part.»

Pour la journaliste Gaby Del Valle de The Verge, dans le comté d’Hernando, en Floride, c’est Carole, une femme de 71 ans, qui mène la lutte contre le projet local. Animatrice de radio spécialisée dans la musique country, elle est une conservatrice convaincue et anime l’une des 150 manifestations liées au mouvement Humans First. Mais loin d’un mouvement rationnel, les contestations de Carol sont toutes plus hallucinantes les unes que les autres. « Elle a affirmé que les vaches élevées dans des fermes situées à proximité de ces installations mettaient bas des veaux mort-nés. Les infrastructures à très grande échelle (« hyperscale ») s’approvisionnent en composants auprès de la Chine – un adversaire des États-Unis -, ce qui menacerait la sécurité nationale. « Nous courons au désastre », m’a dit Carol. « Savez-vous ce que contiennent ces puces ? » Je lui ai répondu que non. « Nous faisons aveuglément confiance aux Chinois ? » a-t-elle poursuivi, incrédule. « Pour nous fournir des puces ? » De leur côté, les partisans conservateurs des centres de données soutiennent que la Chine finance des campagnes anti-IA aux États-Unis. » 

Si les Américains sont peut-être plus polarisés que jamais, la levée de boucliers contre ces installations transcende les clivages partisans, au point de pouvoir sceller des alliances politiques inédites et surprenantes. Car malgré les délires dans lesquelles baignent les arguments de la contestation ultra-conservatrice, elles rejoignent celles des progressistes sur certains points : le coût environnemental de la construction et de la maintenance des centres de données ; les enjeux éthiques liés à l’IA, allant de son utilisation pour une surveillance gouvernementale de masse à ses répercussions sur la santé mentale des utilisateurs ; ainsi que la crainte des habitants de voir leur qualité de vie dégradée par la proximité d’une telle installation.

Toutefois, la levée de boucliers de la droite contre les centres de données est également motivée par des préoccupations partisanes, notamment la menace d’une infiltration chinoise dans les technologies américaines, dans un délire sinophobe qui traverse toute l’Amérique, des militaires aux milieux de la Tech.

Patti Zirhut, organisatrice de la rencontre et du groupe No Data Center de Hernando County, se confie : « « Je suis très conservatrice et je n’adhère absolument pas aux idées des démocrates », m’a expliqué Zirhut. Toutefois, elle se sent également trahie par la direction républicaine de la Floride. Elle soutenait ardemment le gouverneur Ron DeSantis – au début. Mais durant son second mandat, a-t-elle déploré, « il n’a fait que favoriser le développement immobilier, invitant tout le monde à s’installer ici et défigurant notre État ». DeSantis s’est positionné comme un sceptique vis-à-vis de l’IA et a promulgué, en mai, une loi obligeant les centres de données à prendre en charge leurs propres coûts énergétiques, tout en autorisant les autorités locales à réglementer la consommation d’eau pour ces projets. Cependant, son administration a accordé des millions de dollars d’allégements fiscaux aux promoteurs de centres de données, selon le Tampa Bay Times. » De quoi le faire détester de sa base, rapporte The Verge. « Zirhut s’inquiète également d’un amendement soutenu par DeSantis, qui viserait à supprimer la taxe foncière pour la plupart des propriétaires ; une telle mesure priverait les comtés de recettes indispensables, rendant potentiellement plus attrayants des projets tels que les centres de données. » Le favori Républicain local pour le poste de gouverneur, Byron Donalds, est lui aussi un fervent partisan de la construction de centres de données en Floride et souhaite attirer davantage d’investissements extérieurs en Floride. « Ce n’est pas du tout ce que nous voulons ici en Floride », explique Zirhut. Le soutien de Donalds aux centres de données lui fait désormais perdre des partisans au sein de son propre parti. « De récentes publicités hostiles ont mis l’accent sur le soutien qu’il a reçu du secteur technologique, notamment plus de 5 millions de dollars de dons de la part de « Leading the Future » – un super PAC pro-IA doté de 100 millions de dollars et financé entre autres par Andreessen Horowitz et Joe Lonsdale de Palantir. Or, « en Floride, l’opposition aux centres de données est généralisée dans tout l’État ». Plus de 20 comtés et municipalités ont débattu de moratoires sur la construction de centres de données ou les ont adoptés, rapporte Politico. « Dans certaines localités, la levée de boucliers a été suffisamment forte pour dissuader les promoteurs. En juin, le porteur d’un projet controversé de centre de données dans le comté de Citrus a abandonné son projet. « Les moratoires locaux sur les centres de données envoient le signal que la région est fermée aux affaires, tant pour les centres de données que pour d’autres projets de développement économique importants », a déclaré à The Verge Dan Diorio, vice-président exécutif chargé des politiques étatiques et des relations gouvernementales au sein de la Data Center Coalition, un groupe de pression du secteur ».

Patti Zirhut, elle, n’est pas opposée à la croissance, mais elle ne veut pas que les pouvoirs publics accordent des avantages à de grands promoteurs n’ayant aucun lien avec la communauté. « Si l’on pouvait privilégier le niveau local, avec des constructeurs de la région, ce serait très bien, car ils savent comment gérer les spécificités de la Floride ». Elle s’inquiète de la façon dont l’IA peut alimenter la surveillance de masse, une question devenue particulièrement brûlante après que le bureau du shérif du comté de Hernando a commencé à installer des dispositifs Flock sur les routes locales. « Nous ne voulons pas que les gens perdent leur emploi, que notre pays soit dirigé par l’IA, ni vivre comme en Chine, où notre argent est contrôlé et chacun de nos faits et gestes surveillé ». Bien que Mme Zirhut soit républicaine de longue date, la question du centre de données – et celle, plus vaste, du développement – l’a amenée à faire des choix politiques inattendus. « Si Byron Donalds remporte la primaire, je voterai pour les démocrates. Je ne voterai pas pour lui » a-t-elle confié. « Je pense que beaucoup de gens sont dans ce cas. Ce n’est pas une question de parti. Vraiment pas. C’est une question de vie humaine. » 

Pour Ben Green, explique-t-il dans une tribune pour Tech Policy Press, « ce qui rend la question des centres de données particulièrement intéressante pour les démocrates, c’est sa capacité à séduire des électeurs au-delà de leur base électorale habituelle. De nombreuses contestations liées aux centres de données surviennent précisément dans les zones rurales et les États républicains ou disputés où les démocrates cherchent désespérément à gagner du terrain. Des communautés se sont mobilisées pour s’opposer à ces installations dans des États aux profils politiques très variés, tels que l’Indiana, le Michigan, le Missouri, le Nebraska, l’Ohio et la Virginie. Électeurs comme élus ont constaté que les centres de données constituent l’un des rares sujets capables d’amener les citoyens à voter en s’affranchissant des clivages partisans habituels. » Mais constatait-il également : « certains responsables républicains commencent eux aussi à adopter des positions fermes contre les centres de données. Si les démocrates n’agissent pas rapidement sur ce dossier, ils risquent de se faire devancer par leurs adversaires. » 

Reste que les délires de la droite Maga sur les data centers ne vont pas disparaître demain. Comme s’en moque Cory Doctorow sur son blog dans un billet édifiant sur les risques de l’éclatement de la coalition trumpiste après Trump, toute cette sphère de droite réactionnaire est saisit d’une paranoïa folle. « Ils baignent dans les théories du complot et sont en permanence intoxiqués par leurs propres délires. Ils croient dur comme fer aux conneries sur le grand remplacement ou sur le fait que la Chine pousse l’Amérique à détester les centres de données.» Trump n’a pas inventé ces délires, il leur a simplement donné de l’assurance. Et les délires semblent n’avoir plus besoin de leur grand ordonnateur pour s’épancher. Trump peut tenter d’apaiser sa base électorale en renouvelant son soutien à l’industrie de l’IA, il est peu probable que cela permette aux délires complotistes Maga de s’éteindre.

Hubert Guillaud

PS : The Verge propose également un long et édifiant reportage sur ce qu’on appelle le Data Center Alley, le comté de Loudoun en Virginie, où les data centers sont arrivés il y a plus de 20 ans et où l’on trouve plus de 250 data centers. « En quelques années, les centres de données sont passés du statut d’élément banal du quotidien à celui de sujet de préoccupation quotidienne pour de nombreux résidents. » La contestation a fini par grimper en flèche, et si les data centers ont permis une certaine prospérité, les nuisances finissent par l’emporter. « L’expansion des centres de données à Loudoun a pris une telle ampleur qu’elle semble désormais échapper à tout contrôle ». Car si le comté annonce ne pas vouloir davantage de centres de données, de nouvelles installations voient le jour, malgré tout. L’opposition quant à elle, se constitue tardivement. Mais désormais, les propriétaires locaux sont confrontés non seulement au bruit des générateurs électriques mais également aux pylônes électriques en tout sens quand ce n’est pas à l’expropriation pour l’extension des projets. « On entend à peine les oiseaux désormais » confie une habitante et nombre d’arbres ont été abattus pour permettre aux fils électriques à haute tension de passer sans encombre.