Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation.
Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, classé, trié pour être apparié. « C’est grâce à leur capacité à observer, juger et gérer les individus dans différents contextes sociaux que les ordinateurs exercent leur influence la plus significative sur la société. Partout, la logique bureaucratique des organisations fusionne avec la logique calculatoire des machines. Partout les ordinateurs produisent des scores qui créent des différences, définissent des priorités, organisent les files d’attente et constituent une base d’action extrêmement utile et puissante. Ils instaurent l’ordre en catégorisant les personnes, les choses et les idées, puis en les associant entre elles, à des positions sociales, à des biens, des services et des prix. »
« Les schémas qui en résultent constituent ce que nous appelons structure sociale – une sorte de société ordinale où les données générées par ordinateur servent de repères pour nos choix. Dans le domaine économique, par exemple, ces méthodes contribuent à fixer les salaires et les horaires de travail. Elles calculent les loyers, le prix des assurances et déterminent l’admissibilité aux services sociaux. Elles facilitent de nouvelles formes de recherche de rente et accélèrent le développement de nouvelles classes d’actifs négociables sur les marchés financiers. Elles ont également modifié la relation entre les individus et les groupes qu’ils forment et auxquels ils appartiennent. Elles organisent la circulation de l’information, la distribution de l’influence sociale et les moyens de mobilisation politique. Notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en est trouvée profondément altérée. » L’ordonnancement algorithmique a une conséquence expliquent-ils : il transforme en retour notre perception de nous-même. Ce nouveau rapport semble libérer les personnes des affiliations sociales et les juger selon leurs qualités. « Il promet l’intégration aux exclus, la reconnaissance aux créatifs et une juste récompense aux entrepreneurs.»
« Pourtant, cette promesse d’émancipation s’accomplit par des systèmes qui classent, trient et, surtout, hiérarchisent les individus avec une précision toujours plus grande et à une échelle auparavant inimaginable. L’ordre social qui en résulte est une sorte de paradoxe, caractérisé par des tensions constantes entre liberté individuelle et contrôle social, entre l’élan subjectif de l’authenticité intérieure et les forces objectives de la validation externe. Il donne naissance à une certaine manière d’être, à un nouveau type de soi, dont les expériences sont définies par la quête d’autonomie personnelle et l’attrait de la dépendance aux plateformes. » Derrière l’individualisation, la personnalisation du calcul, se cache en fait une catégorisation toujours plus élastique, granulaire. Comme nous le disions déjà il y a près de 10 ans, la personnalisation n’a rien de personnel : « les algorithmes ne cherchent pas à nous distinguer, mais à nous catégoriser. » Mais les effets de ces catégorisations, produites à la volée, inférées, recomposées ou profondes, sont bien réelles, tant d’un point de vue personnel que collectif. C’est ce que montrait par exemple la pertinente note de Melkom Boghossian pour la fondation Jean Jaurès quand il expliquait comment les algorithmes accentuent les clivages de genre. Mais, pour Marion Fourcade et Kieran Healy, les conséquences sont plus profondes encore, car ces catégorisations « exacerbent l’individualisme et la compétition interpersonnelle à un point tel que notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en trouve profondément altérée ». Les sociologues parlent d’individualisme exacerbé.
Polarisations identitaires
« Aux débuts d’Internet, être en ligne offrait certaines libertés. Non seulement l’anonymat ou le pseudonymat en ligne étaient courants, mais ils étaient célébrés comme une forme de libération. » Nous pouvions alors avoir plusieurs versions de nous-mêmes, plusieurs identités et naviguer dans leurs interstices, entre des profils qui ne communiquaient pas entre eux. « Vous bénéficiez d’une forme de confidentialité qui repose moins sur des protections juridiques explicites que sur les limitations techniques de systèmes connectés en théorie, mais non intégrés en pratique », votre profil de joueur ne communiquait pas avec votre profil sur tel ou tel forum. Un peu comme la séparation administrative, qui permettait aux Etats-Unis, aux immigrants sans papiers de payer leurs impôts en toute sécurité. « Cette séparation administrative délibérée permettait aux entreprises et aux gouvernements américains de tirer profit de la main-d’œuvre immigrée tout en créant un véritable sanctuaire où des millions de personnes pouvaient s’acquitter de leurs obligations fiscales (grâce à leur numéro d’identification fiscale individuel) sans craindre d’être expulsées. »
Mais pour les sociologues, c’est là ce qui est en train de changer. Le Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) a changé la donne et les informations fiscales sont désormais utilisées pour retrouver les sans-papiers. En fait, les espaces d’expression se réduisent quand d’innombrables agences utilisent les données des courtiers en données, ou quand les agences gouvernementales acquièrent le droit d’examiner les profils sur les réseaux sociaux. A mesure que les croisements de données sont rendues possibles entre institutions étatiques et privées, la surveillance devient non seulement omniprésente, mais surtout bien plus puissante.
Mais plus encore que la possibilité d’identifiabilité, l’exploitation des profilages renvoie à chacun des questions sur son identité même. Qui sommes-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas de plus en plus celle ou celui que nous renvoient l’exploitation de nos profils ? En exploitant notre soif de sociabilité et nos idéaux d’épanouissement personnel, les réseaux sociaux nous incitent à afficher nos convictions et à rallier des alliées pour les valider, dans une quête d’authenticité qui se retourne souvent contre ses auteurs. Dans un livre à paraître à l’automne sur les influenceurs (Gurus, Hucksters, Entertainers, Chicago university press, 2026), la sociologue Angèle Christin montre par exemple comment la nécessité de se distinguer peut conduire à la polarisation. « La dynamique des plateformes pousse les artistes du divertissement et les gourous à produire des contenus extrêmes et incendiaires pour maintenir l’engagement de l’audience, tandis que les marques et les spécialistes du marketing incitent les vendeurs à des prestations commerciales répétitives et convenues. Les inquiétudes concernant la manipulation algorithmique et les conflits entre créateurs engendrent par ailleurs des scandales nuisibles à la réputation, souvent marqués par le harcèlement. Angèle Christin révèle comment le travail sur ces plateformes favorise, de manière répétée et structurelle, la précarité et les inégalités, ainsi que les clashs destructeurs et la diffusion de contenus incendiaires en ligne. »
Pour Fourcade et Healy, le piège de l’authenticité génère d’autres chausses-trappes encore. Ce que l’on y affiche devient la preuve de son identité. « Dans son ouvrage Ballad of the Bullet (Princeton university press, 2020), l’ethnographe Forrest Stuart a montré le décalage important entre les performances que les musiciens hip-hop de Chicago mettent en scène sur les réseaux sociaux et la réalité plus banale de leur vie. Les jeunes qui se donnent des airs de durs pour vendre leur musique sur YouTube risquent d’apprendre à leurs dépens que les forces de l’ordre et les juges ont tendance à interpréter ces signes au pied de la lettre, sans y voir les jeux de pouvoir et les affirmations identitaires dont ils surjouent. De même, le recours par l’administration Trump aux tatouages comme preuve facilement mesurable et accessible d’appartenance à un gang transforme un marqueur souvent superficiel en un simple critère d’évaluation pour les expulsions. Dans un pays où le gouvernement s’arroge le droit d’instrumentaliser les opinions déclarées des citoyens dans les procédures d’immigration, l’effet est glaçant ».
L’expressivité en ligne, renforcée par les contraintes algorithmiques, qui produisait des liens sociaux, s’apprête bien plus à générer des obstacles pour chacun d’entre nous.
De l’authenticité à l’authentification
Les contenus génératifs viennent renforcer encore le phénomène en déstabilisant encore un peu plus l’authenticité, en floutant la distinction entre le vrai et le faux. « Tout cela a pour effet de déplacer l’accent de l’authenticité vers l’authentification, de la démonstration de la véracité de son identité vers la preuve de la véracité de son témoignage. La question n’est plus de savoir si les marqueurs d’identité sont authentiques (« Est-ce que ces données sont vraiment vous ? ») ni même sincère (« Qui êtes-vous vraiment ? »), mais si chaque élément de votre présence numérique est exempt de toute médiation artificielle (« Est-ce vraiment vous ? »). Ce nouveau régime d’authentification transforme les interactions, d’une série de performances à juger, en une succession d’actions à vérifier par des machines à chaque étape. Être légitime exige désormais d’être publiquement identifiable, authentique et, de plus en plus, pleinement authentifié. »
« Ce qui a commencé comme une célébration de l’unicité individuelle, encourageant la production de preuves numériques, évolue vers un système de vérification complexe qui considère toute trace comme potentiellement suspecte. » Avec la circulation de fausses versions de nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver pris dans un cycle sans fin de démonstration et de défense de notre existence, nous soumettant toujours davantage à un mécanisme de scepticisme institutionnalisé, venant renforcer (s’il en était besoin) la conviction administrative que chacun est coupable, fraudeur, bonimenteur… L’image que l’on donne de soi est à la fois perçue comme la réalité et comme un mensonge, nécessitant d’être toujours interrogée pour être utilisée à son encontre.
De l’individualisation du savoir à la construction de croyances
« Ces crises politiques et techniques de l’authentification dépassent largement le cadre de l’individu. Avec l’avènement d’internet, le savoir s’est considérablement étendu et diversifié. Mais il est aussi devenu plus personnalisé et plus étriqué, car les internautes interagissent avec le web en s’appuyant sur leurs convictions personnelles et leurs conceptions de la réalité, et en les développant. L’arrivée de l’IA générative aggrave peut-être ce défi épistémique : quand tout doit être authentifié, mais que les contrefaçons sont de plus en plus sophistiquées, comment être sûr de quoi que ce soit ? »
Nous vivons à l’ère de la désintermédiation du savoir. En un clic, nous pouvons consulter des documents juridiques originaux, télécharger de vastes ensembles de données, bénéficier de l’aide d’un assistant IA pour écrire le code nécessaire à leur analyse et rédiger rapidement les résultats. « Il ne faut pas sous-estimer à quel point cette transformation a été stupéfiante et incroyablement enrichissante à bien des égards. Malgré ses problèmes, si l’on demandait à un chercheur s’il reviendrait à un monde entièrement pré-numérique et pré-réseau pour le partage des connaissances, la communication académique et l’accès aux données, la réponse serait massivement « non ». Mais cette transformation du quotidien professionnel s’accompagne d’autre chose. La propension à la recherche est devenue, sans qu’on s’en rende compte, une seconde nature. » Aujourd’hui, « faire ses propres recherches » est plus qu’une simple habitude chez les universitaires. C’est un impératif moral, un devoir civique et, un peu comme être un bon conducteur, une compétence que chacun s’imagine posséder. Les individus capables d’explorer le réseau et d’interroger les bases de données de modèles de langage à grande échelle (LLM), et qui ont la confiance en eux et les moyens de diffuser leurs découvertes, tendent à devenir une source d’opinion faisant autorité. Du moins, c’est ainsi qu’ils le perçoivent. On comprend dès lors pourquoi les connaissances ainsi produites sont souvent si chargées d’émotion. Plus on s’investit dans la recherche et le développement de sa propre compréhension, plus cette quête de savoir prend de l’ampleur. »
« Le savoir se transforme en une forme de révélation personnelle, où chacun est à la fois celui qui cherche et celui qui interprète sa propre vérité ». « Ce qui a commencé comme un exercice de raisonnement autonome devient une question de croyance – une croyance défendue avec d’autant plus de ferveur qu’elle semble avoir été découverte par soi-même plutôt qu’imposée de l’extérieur. » Le problème est que cette quête individualisée de sens renforce la polarisation. « L’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits semble de plus en plus hors de portée ». « En conséquence, les hiérarchies traditionnelles du savoir et les sources d’expertise sont contournées au profit de recherches algorithmiques autoguidées, qui génèrent une réponse précisément pertinente à une requête ou à une consigne, qu’il s’agisse d’une liste de liens ou d’un paragraphe de synthèse. Dans le meilleur des cas, cette pratique tend vers une forme d’idéal démocratique cher à John Dewey : elle semble revitaliser la production de savoir en tant qu’entreprise participative, animée par un esprit démocratique d’enquête ouverte et de recherche collective de la vérité. »… Tout en demeurant très individualisée et individualisante. C’est ce qu’espéraient beaucoup d’observateurs aux débuts du World Wide Web, y compris lors des premières vagues des réseaux sociaux, des blogs jusqu’à Twitter. Toutefois, dans le pire des cas, la diffusion du savoir finit par transiter par des plateformes qui personnalisent les résultats à grande échelle et favorisent l’engagement envers des contenus extrêmes ou trompeurs, car le sensationnalisme et la complaisance sont les moteurs des revenus publicitaires.
Lorsque, en 2023, le gouvernement canadien a exigé des entreprises du numérique qu’elles rémunèrent les médias pour les liens renvoyant vers des actualités publiées sur leurs plateformes, Meta a tout simplement bloqué ces liens sur Facebook et Instagram. Le vide informationnel qui en a résulté a été rapidement comblé par des contenus non vérifiés et orientés à droite, ce qui a contribué à soutenir le candidat local de mouvance trumpiste. « Nous sommes désormais submergés d’exemples de plateformes technologiques usant de leur puissance de marché pour modeler les écosystèmes de l’information selon leurs impératifs commerciaux, au mépris des conséquences sociétales ». Google a révolutionné la recherche en traitant, de fait, les pages web comme un vaste réseau de réputation. L’autorité relative des sites était déterminée par une multitude de décisions indépendantes : celle de créer ou non un lien vers eux. Cependant, la volonté d’adapter les résultats aux préférences individuelles a été de plus en plus dictée par l’efficacité des titres accrocheurs (clickbait) ou du placement publicitaire. Il en a résulté une fragmentation des connaissances accessibles au public, désormais produites pour faciliter la manipulation du marché en confortant des croyances préexistantes. Si la perception de la recherche en ligne comme une forme de pensée critique et active a perduré, il peut s’avérer difficile, pour certains, de trouver des informations fiables. Cette situation rend d’autant plus ardue la construction d’une réalité partagée. Et l’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits – quelle que soit leur teneur – semble s’éloigner toujours davantage.
L’illusion de l’individu souverain : une identité centrée sur le soi
« C’est dans ces gouffres de la connaissance que se façonne le sentiment d’une identité centrée sur le « soi » nourri par la conviction que l’individu est l’unique source véritable de sa propre illumination ». La conjonction d’un égocentrisme épistémologique et de l’hyperconnectivité rend les individus perméables à des formes diffuses de construction de « super-sens » (pour reprendre une expression de Hannah Arendt). « En quête d’une vérité porteuse de sens, ils traquent des indices significatifs disséminés sur Internet, s’appuyant sur des algorithmes commerciaux et des systèmes de recommandation pour assembler des bribes d’information disparates en une vision du monde cohérente. Ce qui commence souvent comme une quête existentielle ludique peut aisément se cristalliser en croyances déformant la réalité » ; celles-ci prospèrent en favorisant l’émergence de nouveaux types sociaux et de regroupements politiquement influents. À son apogée, le mouvement QAnon a illustré l’interaction entre cette disposition à la quête de sens, les médiations numériques et le ciblage à but lucratif. Ses membres se percevaient comme des esprits critiques, seuls capables de mettre au jour des vérités cachées et de décrypter des indices complexes. Ils rejetaient avec véhémence l’idée d’appartenir à une secte, arguant – comme l’a expliqué l’un d’eux au chercheur Peter Forberg – qu’« aucune secte ne vous incite à penser par vous-même ».
Le risque est fort que les grands modèles de langages (LLM) ne puissent résoudre le problème de la fiabilité des connaissances au sein d’une sphère publique fragmentée. « Tout comme les impératifs commerciaux ont engendré des contenus fallacieux et des bulles de filtres, les LLM seront probablement soumis aux mêmes pressions dans un contexte de rendement décroissant ». Les entreprises qui les entraînent ayant un besoin impérieux de rentabilité, les logiques commerciales classiques – telles que la personnalisation et la segmentation des services – risquent fort de s’imposer à nouveau, donnant lieu à des univers épistémiques sur mesure, générés par des modèles adaptés aux goûts et aux capacités financières de publics distincts.
« En tant qu’individu, notre plus grande crainte culturelle est d’être englouti par la société de masse, tout comme votre plus grande crainte politique est celle d’une surveillance exercée par un État autoritaire ». Ces peurs sont toujours bien présentes. Toutefois, dans un monde saturé de catégories et d’identités, de nouveaux dilemmes surgissent, estiment les chercheurs.« Sur le plan individuel, tout – comportements publics, déclarations, mesures chiffrées – peut potentiellement devenir un facteur de différenciation et, par conséquent, une source d’identité. Du côté des organisations, les données générées par les utilisateurs conduisent à les regrouper ou à les segmenter selon des modalités de plus en plus spécifiques, éphémères et souvent incompréhensibles. Plus les classifications sociales (ou pseudo-sociales) se font précises, plus les occasions de distinctions et de jugements moraux se multiplient. La principale victime de cette évolution est la possibilité de nouer des alliances politiques stables et de grande envergure. Plus les citoyens sont traités individuellement comme des cibles d’interventions commerciales, plus la vie politique se fragmente. »
« Les méthodes traditionnelles de ciblage électoral partaient d’un message politique pour rechercher les individus susceptibles d’y adhérer. L’essor du big data inverse cette logique : on part des dispositions culturelles de l’électorat pour élaborer, en partant de la base, des messages qui résonnent avec ces attentes. »
Fourcade et Healy rappellent d’ailleurs que bien avant Cambridge Analytica, le Mouvement 5 étoiles (M5S) italien a sans doute été le pionnier de cette approche politique fondée sur les données, comme le raconte Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (2019). Tout a commencé en 2005, lorsque Gianroberto Casaleggio, spécialiste du marketing numérique féru de démocratie directe, a recruté l’humoriste et satiriste populaire Beppe Grillo pour lancer un blog éponyme, destiné à partager avec le public sa désillusion et son indignation politiques. Ce blog encourageait la participation citoyenne, permettant ainsi à Casaleggio – auquel a succédé son fils Davide après son décès en 2016 – de repérer les griefs et les propositions suscitant le plus d’écho grâce aux « j’aime », aux commentaires et aux retours des utilisateurs, tout en testant, adaptant et affinant le discours politique de Grillo. Il en a résulté la naissance du premier « parti algorithmique », dont l’idéologie chaotique a été façonnée à partir des enseignements tirés des données. Très vite, le peuple du blog a été invité à descendre dans la rue, soutenu par l’infrastructure des réseaux sociaux d’un autre outil numérique : l’application Meetup. En 2018, le M5S est devenu le premier parti d’Italie, contribuant à former un gouvernement de coalition de courte durée. Un petit groupe d’hommes ultra-riches a repris le contrôle de l’État en s’adressant directement aux masses.
Les campagnes politiques modernes ont fait évoluer cette approche vers une forme plus sophistiquée et, sans doute, plus manipulatrice encore, soulignent les chercheurs. Les données issues des réseaux sociaux – concernant les pratiques culturelles, les émotions et les dispositions d’esprit sur une vaste gamme de sujets – permettent d’élaborer de nouveaux récits et de nouvelles esthétiques, de remodeler l’environnement informationnel et les liens sociaux des individus, et de susciter leur vote à des moments stratégiques. « L’objectif politique visé est généralement atteint grâce à une « architecture de persuasion » élaborée, reposant sur des messages personnalisés et une exposition répétée. Par exemple, les algorithmes publicitaires identifient des schémas d’actions efficaces (dons, « j’aime », achats, partages) et ciblent des utilisateurs similaires susceptibles de reproduire ces comportements ». Chaque itération exploite des données de réponse en temps réel pour dresser une cartographie toujours plus fine des cibles manipulables. « La mobilisation politique est, de fait, régie de manière cybernétique par des algorithmes. Sa logique opérationnelle émerge de constellations de variables difficiles à appréhender dans leur ensemble, conférant aux formations politiques qui en résultent un caractère émergent et ad hoc, relativement indépendant des instances de médiation traditionnelles telles que les partis politiques et les mouvements sociaux. L’affaiblissement de ces structures conventionnelles et la possibilité de personnaliser les messages politiques engendrent également des formes de domination sociale hautement individualisées. Les dirigeants populistes prospèrent grâce à l’idée qu’ils entretiennent un lien direct avec le public – bien que ce lien soit souvent entretenu par tout un écosystème, une « boucle de rétroaction de propagande » soigneusement élaborée. Les propriétaires de réseaux sociaux peuvent même imposer ce lien aux utilisateurs par le biais de manipulations algorithmiques servant leurs propres intérêts, comme l’auraient fait Elon Musk et Donald Trump sur leurs plateformes respectives. Grisés par l’idéal de l’« individu souverain », affranchi des frontières nationales, des normes sociales ou de la loi, quelques hommes ultra-riches ont réussi à reconquérir le pouvoir sur l’État et les élites traditionnelles en faisant appel directement aux masses et à la liberté du marché. »
Trump lui-même semble s’être transformé en simple token, offrant son propre statut et sa réputation comme une opportunité d’investissement à ses abonnés enthousiastes… ironisent les chercheurs. Mais en réalité, pour la plupart d’entre nous, l’économie numérique exige de nous de travailler plus dur, même pour en tirer une célébrité rapide et en tirer profit. Les règles du jeu sont biaisées puisque nul ne maîtrise les catégories qui le propulsent ou l’invisibilisent, et l’argent, le temps et le capital social jouent un rôle majeur pour propulser certains individus au-dessus des autres. L’économie numérique repose de plus en plus sur la capacité à accéder et à payer des « accélérateurs algorithmiques » (publicité, comptes certifiés, cercle relationnel de personnes déjà visibles, affaiblissement des contenus pour booster leur viralité, usage des bots). L’essor du « personal branding » (la mise en scène de soi) témoigne en partie d’un désespoir, d’un écran de fumée idéologique masquant une réalité sociale bien plus sombre sur le terrain.
« Alors que le déploiement des technologies numériques continue de générer des concentrations de richesse toujours plus stratosphériques, les masses s’enfoncent davantage dans le vide laissé par le démantèlement de la solidarité sociale et la montée de l’automatisation. Ce que l’on oublie souvent au sujet des « individus souverains », c’est que tout le monde ne peut pas en devenir un. »