En Ukraine, l’automatisation de la guerre a franchi une nouvelle étape en 2025, rapporte un long reportage du New York Times. Jusqu’à présent, la plupart des drones de combat nécessitaient un pilote humain. Il était une violence à distance, comme le disait la philosophe Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (La Fabrique, 2013) qui dénonçait déjà la fabrique des automates politiques qui transforme la guerre en chasse à l’homme, une campagne sans fin d’exécutions extrajudiciaires qui se font en dehors du droit de guerre.
Mais désormais, les drones se passent de pilotes. Certains nouveaux drones ukrainiens, une fois leur cible verrouillée, peuvent utiliser l’intelligence artificielle pour la poursuivre et la frapper, sans aucune intervention humaine supplémentaire. C’est notamment le cas des drones développés par la très discrète startup Project Eagle, fondée par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, après l’invasion de l’Ukraine en 2022. « Durant l’année 2025, dans la guerre russo-ukrainienne, lors d’opérations largement invisibles et passées inaperçues, l’ère des robots tueurs commença à se dessiner sur le champ de bataille. Sur un front d’environ 1 300 kilomètres et dans l’espace aérien des deux pays, des drones dotés de nouvelles fonctionnalités autonomes sont désormais utilisés quotidiennement au combat ».
« L’Ukraine est devenue un terrain d’essai grandeur nature où fabricants d’armes, gouvernements, investisseurs, unités de première ligne et ingénieurs occidentaux collaborent pour produire des armes qui automatisent une partie de la chaîne de destruction militaire conventionnelle. Équipés de logiciels propriétaires embarqués, entraînés sur de vastes ensembles de données et souvent exécutés sur des micro-ordinateurs standard comme le Raspberry Pi, les drones autonomes font désormais partie intégrante du quotidien sanglant et destructeur de la guerre.» Toutes les fonctions sont désormais autonomes, du décollage à la frappe terminale, en passant par la coordination entre drones.
« Les drones entièrement contrôlés par des humains restent bien plus nombreux que leurs homologues semi-autonomes. Ils sont responsables de la plupart des blessures sur les champs de bataille. Mais les armes sans pilote ouvrent de nouvelles perspectives.» Dans les deux camps, les drones à intelligence artificielle sont au cœur d’une nouvelle course aux armements.
Peter Asaro, vice-président de la campagne « Stop aux robots tueurs », philosophe et professeur associé à la New School, a mis en garde contre les dangers croissants liés à l’exploration de territoires pratiques et éthiques inexplorés par ces armes. « Le développement d’une autonomie croissante des drones soulève de graves questions concernant les droits humains et la protection des civils dans les conflits armés », a-t-il déclaré. « La capacité de sélectionner des cibles de manière autonome constitue une limite morale à ne pas franchir. »
Pour l’instant, les armes dotées d’IA restent fragiles, limitées dans leurs fonctions et moins précises que les armes contrôlées par des humains qualifiés. Nombre d’entre elles ont une faible autonomie et une courte durée de vol.
Du rôle du brouillage GPS
Les drones autonomes sont la réponse aux contre-mesures à l’égard des drones prisent durant la guerre en Ukraine, notamment les brouilleurs qui saturent les fréquences utilisées pour le contrôle de vol et les liaisons vidéo, faisant perdre le signal entre le pilote et le drone. En améliorant l’autonomie, l’idée était, qu’en cas de rupture de communication anticipée, les pilotes pouvaient céder le contrôle du vol à un système automatisé – une puce puissante et un logiciel hautement spécialisé – capable d’achever la mission, comme l’a proposé Underdog imaginé par la société ukrainienne Norda dynamics : un petit module se fixant à un drone de combat pour lui apporter l’autonomie finale nécessaire sur une cible verrouillée.
Le virage radical opéré par l’armée ukrainienne vers la guerre par drones a contribué à sauver le pays, estime le journaliste du New York Times, Christopher John Chivers. Pendant près de quatre ans, tout en déployant la première armée au monde à se réorganiser autour d’armes sans pilote, elle a freiné les offensives terrestres de l’armée russe. Mais cette arme a ses limites. Presque tous les drones kamikazes à courte portée — un moyen essentiel pour stopper l’avancée des soldats russes — sont pilotés individuellement. Chaque drone est un redoutable acrobate aérien : capables d’atteindre des vitesses de 110 km/h, ces petits multicoptères peuvent s’arrêter, faire du surplace, virer et changer de direction pendant de longues minutes, des atouts qui permettent aux pilotes de localiser, poursuivre et éliminer leurs cibles humaines avec une efficacité glaçante. Pourtant, lors d’attaques russes soutenues, les conditions typiques du front contraignent les équipes de drones à combattre lentement. Le rythme est déterminé par le temps écoulé entre le décollage de chaque drone et son approche finale, qui, aux distances de sécurité habituelles, dépasse souvent 20 minutes. Lorsque les soldats russes infiltrent un grand nombre de lignes, les frappes de drones isolés peuvent paraître lentes et insuffisantes, laissant du temps à l’ennemi pour changer de position et s’échapper.
D’où l’intérêt à pouvoir développer des essaims de flotte. Une autre entreprise ukrainienne, Sine Engineering, a lancé Pasika (qui signifie « rucher » en ukrainien), des petits émetteurs-récepteurs radio qui servent de balises aux drones en vol. Avec Pasika, un seul pilote peut gérer des dizaines de drones.
Les drones de frappe en profondeur, eux, sortes de missiles de croisière à vol lent capables de parcourir des centaines de kilomètres, nécessitent une navigation précise pour se déplacer pendant des heures dans l’espace aérien étranger et suivre des trajectoires en zigzag avec des changements d’altitude fréquents afin d’échapper aux défenses aériennes. L’Ukraine fondait de grands espoirs sur son arsenal croissant de frappes en profondeur pour cibler les dépôts de carburant et d’armes russes. Mais, en coupant les signaux GPS au-dessus du front et sur son territoire occidental, la Russie a rendu ces systèmes inopérants.
Le brouillage GPS ne se déploie pas seulement sur les conflits, rapporte Sarah Scoles pour Undark, notamment parce que ces petits brouilleurs sont facilement accessibles dans le commerce, tant et si bien que l’administration fédérale américaine des transports comme de la défense est à la recherche d’alternatives et de compléments au GPS, notamment avec l’introduction de signaux mieux cryptés pour les militaires, d’une plus grande variété de signaux pour les civils et de signaux de puissance supérieure. Le GPS est un élément de base qui irrigue la plupart des infrastructures techniques actuelles, des réseaux bancaires aux infrastructures des opérateurs de téléphonie. C’est notamment avec le lancement du jeu en réalité augmenté Pokemon Go en 2016 que les méthodes de brouillage et de corruption des signaux se sont propagées. Si les initiatives fédérales d’amélioration sont là (comme d’utiliser les autres systèmes internationaux de localisation ou de mieux détecter les interférences… ), ils manquent encore de coordination pour faire émerger des solutions pérennes. Les projets privés, eux, ne manquent pas. TrustPoint a initié le lancement de petits satellites en orbite basse émettant un signal crypté à une fréquence plus élevée que le GPS. Cela permet de réduire l’efficacité des brouilleurs et de réduire considérablement leur zone d’influence. Une autre entreprise, « Xona Space Systems, déploie également des satellites en orbite terrestre basse et a collaboré avec les gouvernements canadien et américain. Elle prévoit d’émettre des signaux 100 fois plus puissants que le GPS, offrant ainsi aux utilisateurs une précision de deux centimètres et rendant le brouillage plus difficile. Le signal inclut également un filigrane, une forme d’authentification qui, du moins pour l’instant, protège contre l’usurpation d’identité du signal ». Xona a l’avantage par rapport à son concurrent de ne nécessiter qu’une mise à jour logicielle. Le projet universitaire SuperGPS, lui, propose de déployer des émetteurs radio terrestres plutôt que spatiaux.
D’autres solutions encore, proposent tout simplement de s’en passer, rapporte Chivers dans le New York Times. L’américain Brian Streem, créateur d’Aerobo, une société spécialisée dans les prises de vue aériennes pour des productions hollywoodiennes, a également fondé Vermeer, une entreprise qui développe des systèmes de positionnement visuel permettant aux drones de naviguer sans GPS qui intéressèrent l’US Air Force. Le logiciel de Vermeer est un système de pilotage automatique qui compare ce que voient les caméras des drones aux cartes topographiques 3D qu’ils embarquent, leur permettant de naviguer sur des terrains dépourvus de liaison satellite.
Du rêve de l’automatisation totale… à la réalité
Chivers revient également sur les différents projets de drones eux-mêmes dotés de guidage d’attaque basés sur l’IA. C’est notamment le cas du Bumblebee, un drone intercepteur, testé en Ukraine, que les troupes américaines ont commencé à déployer, rapporte Forbes. L’entreprise de Schmidt a également fourni aux unités ukrainiennes un drone de combat de moyenne portée, d’une envergure de deux mètres, commercialisé sous le nom de Hornet. Comme le Bumblebee, il est doté d’une reconnaissance de cibles et d’un guidage d’attaque terminale basés sur l’IA, ainsi que de systèmes de communication et de navigation résistants au brouillage. Schmidt est également devenu un allié de l’Ukraine dans sa défense contre les Shahed, ces drones à longue portée de conception iranienne qui bombardent les villes ukrainiennes presque chaque nuit. En juillet 2025, il est apparu aux côtés du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour annoncer un partenariat stratégique visant à fournir à l’Ukraine des drones dotés d’intelligence artificielle, notamment un système d’interception automatisé appelé Merops. Mais pour l’instant, à l’instar de l’Underdog de Norda Dynamics, les Bumblebees ou les drones de Schmidt, ces systèmes nécessitent une intervention humaine pour désigner et activer les cibles avant l’attaque. Schmidt a indiqué à plusieurs reprises s’opposer aux armes sans supervision humaine.
Mais le paradigme de la compétition de l’offre, qui conduit nombre d’entreprises à proposer leurs solutions en échanges de d’achats garantis, propulse l’automatisation des armes vers toujours plus d’automatisation. Le drone ukrainien X-Drone, par exemple, fusionne plusieurs technologies autonomes sur des drones à longue portée. Son logiciel guide les armes vers une zone éloignée, comme un port maritime, puis utilise la vision par ordinateur pour identifier et attaquer des cibles spécifiques : navires de guerre, réservoirs de carburant, avions stationnés. L’entreprise expérimente des capacités plus complexes, notamment l’intégration de la reconnaissance faciale dans les drones afin d’identifier et d’éliminer des cibles spécifiques, et le couplage des logiciels de contrôle de vol et de navigation avec des modèles de langage naturels, « pour que le drone devienne un agent ». Le but à terme, qu’on puisse littéralement lui parler : « Vole à droite, 100 mètres. Que vois-tu ? Vois-tu une fenêtre ? Entre par la fenêtre ». Mais surtout, l’intégration de l’IA pourrait permettre de poursuivre une cible de manière autonome. Pas seulement une destination ou un objet, mais également une cible humaine identifiée.
Pour le fondateur de X-Drone, « les drones avec IA changent la donne ». « Toute l’infrastructure militaire existante est en passe de devenir obsolète. »
«« Les guerres de grande ampleur libère des démons », explique un pilote, du Gaz moutarde de la première guerre mondiale aux bombes atomiques de la seconde. Les armes autonomes sont en train de changer la guerre. Pour Schmidt, les armes dotées d’intelligence artificielle, suggérait-il, pourraient mettre fin à l’invasion d’un pays par voie terrestre. C’était ce que pensait aussi Richard Gatling, l’inventeur de la mitrailleuse en 1877. La violence de la mitrailleuse devait rendre superflues les grandes armées. Gatling s’est trompé. Il est probable que Schmidt se trompe également et que les drones autonomes ne signent pas la fin de la guerre, mais son extension », conclut Chivers.
Pour Mediapart, la journaliste Justine Brabant est allée à la rencontre d’une unité antidrone ukrainienne dont nombre de pays veulent apprendre les pratiques. Sur le terrain, on découvre surtout une coordination collaborative et distribuée, où chaque unité à accès à toutes les menaces détectées sur une application pour pouvoir déterminer leurs cibles selon les tactiques des autres unités. Selon les capacités des unités, et l’évaluation des menaces, les unités ciblent les menaces qui leurs correspondent, notamment pour les plus petites, en se chargeant des plus petits drones russes. « Si l’expérience ukrainienne est si précieuse, c’est qu’elle ne consiste pas seulement à stopper quelques engins sans pilote : son armée sait en intercepter plusieurs centaines en quelques heures, sans utiliser de munitions extrêmement sophistiquées au coût disproportionné. »
On y découvre les cartes de suivis qui permettent aux unités de déterminer qu’elle drone abattre, depuis de simples canons à de petits drones intercepteurs. « Lors du seul mois de mars 2026, l’armée russe a lancé 7 889 drones sur l’Ukraine, un record depuis le début de la guerre. Selon les données fournies par Kyiv, les forces armées ukrainiennes sont parvenues à intercepter 92 % d’entre eux. Une progression notable : en mars 2025, ce taux était de 60 %. »
Mais plus que les exploits techniques, un autre enjeu frappe à lire Brabant. C’est l’intensification des attaques par drones. « Ils tâchent surtout de s’adapter, avec des ressources limitées, à la cadence frénétique des attaques russes. Car le rythme auquel la guerre évolue, sous leurs yeux et entre leurs mains, donne un net sentiment de vertige. » La numérisation du front ressemble à la numérisation de l’industrie ou des services : partout, elle réduit les coûts et fait augmenter les cadences.
Reste, comme le montre d’ailleurs le reportage de Justine Brabant, les drones ne font pas tout. « Les troupes restent la ressource la plus cruciale sur le champ de bataille », rappelle l’ancien marine Gil Barndollar dans The American Prospect. Or, les drones ne remplacent pas les troupes ; ils ne font que redistribuer les effectifs. « Si les drones sans pilotes sont désormais responsables de plus de 80 % des pertes dans les deux camps (surpassant largement le bilan des armes traditionnelles comme l’artillerie, les mitrailleuses et les armes légères) et s’ils se voient confier un nombre croissant de missions sur le front (reconnaissance, frappe, minage, ravitaillement, voire évacuation sanitaire…), la réalité est que la main-d’œuvre reste un élément crucial de la guerre ». « Les drones ukrainiens et russes ne volent pas seuls. En réalité, il faut une équipe de trois à quatre soldats, avec des mois d’entraînement et d’expérience, pour positionner efficacement chaque drone afin d’éliminer l’ennemi. Bien qu’opérant à quelques kilomètres de la ligne de front, les équipes de drones restent exposées quotidiennement au danger. Dans certains secteurs du front, leurs pertes sont supérieures à celles de l’infanterie ». La guerre des drones ne se fait pas sans hommes, rappelle l’ex militaire avant de critiquer la fin de la conscription. « La résilience ukrainienne a été extraordinaire, mais elle n’est pas inépuisable. Après quatre années de combats, le scénario le plus probable est que les armées ukrainienne et russe continuent de trouver juste assez de soldats pour se battre et poursuivre les hostilités ».
Hubert Guillaud