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Aaron Horwath est directeur de l’IA dans une entreprise de la tech. Dans une tribune pour Noema, il se demande pourquoi tout le monde semble désormais si triste dans le secteur. Pour lui, une catégorie entière de travailleurs semble perdre foi dans sa carrière. « « Faire quelque chose ». J’entends cela de plus en plus souvent parmi mes pairs, ces travailleurs du savoir : des gens qui souhaitent se mettre à la poterie, à la peinture, au crochet ou à d’autres loisirs analogiques d’antan. Dans les cafés et les recoins sombres des bars, des professionnels partagent leur rêve de « disparaître », de « vivre dans une ferme quelque part » ou de « couper les ponts avec la société ». Il ne s’agit pas de rêveries fantaisistes ; ce sont des visions d’évasion exprimées sur un ton qui trahit une angoisse existentielle sous-jacente, un doute fondamental sur le travail et la course à la carrière, né d’une expérience qui semble de plus en plus courante : se réveiller un matin au bord du gouffre existentiel, frappé par la soudaine impression que le travail intellectuel est – et a peut-être toujours été – dénué de sens. Peut-être avez-vous vous aussi ressenti cela : une mélancolie indicible et envahissante, telle une marée montante menaçant peu à peu de vous engloutir alors que vous êtes assis sur votre chaise de bureau Ikea.
Ce désenchantement est contagieux. Une personne en parle et les autres hochent la tête : elles aussi ont ressenti cette baisse de motivation, ce sentiment de détachement vis-à-vis de leur travail, ce manque de sommeil, ces inquiétudes pour l’avenir. »
« Ce qui change aujourd’hui, c’est que ces questions ne sont pas seulement économiques, mais existentielles. » Les travailleurs du savoir ont déjà affronté des récessions, des délocalisations et diverses formes d’automatisation par le passé. L’IA n’en est qu’une de plus. Qu’est-ce qui change en plus désormais ? Les travailleurs du savoir exercent des métiers qui leur procurent un profond sentiment de sens. « Traditionnellement, on qualifiait ces carrières de « vocations » : un appel, un mode de vie. Plus qu’un simple emploi : une raison d’être. » Les vrais métiers à vocation ne sont pourtant pas ceux que pratiquent les travailleurs du savoir. Ils ne sont pas enseignants, pompiers, travailleurs sociaux ou mécaniciens. Massivement diplômés, ils se sont orientés vers la finance, le conseil où la tech, des secteurs exigeants et complexes, où l’on gagne bien sa vie, mais dépourvus de toute dimension altruiste. Dans Bullshit Jobs, l’anthropologue David Graeber avait déjà remarqué que ces emplois ne remplissaient aucune fonction utile. Ils consistent à produire « des présentations élaborées pour des projets qui ne verront jamais le jour, à avoir des débats houleux sur les moindres détails de fonctionnalités logicielles que personne n’a réclamées, à optimiser chaque mot d’une publicité que personne ne remarquera, pour un service dont personne n’a besoin ». Ca n’empêche pas ces travailleurs de vouer un culte au travail, ce workism qu’évoquait en 2019 le journaliste Derek Thompson dans The Atlantic. Une façon de trouver dans le travail, l’épanouissement, l’appartenance et le sens que les générations précédentes trouvaient dans la religion. Ils trouvaient au bureau ce que les plus fervents chrétiens trouvent à l’Eglise : « c’est là qu’ils se sentent le plus eux-mêmes ». Le culte du travail est conçu pour détourner l’attention du vide intérieur qu’une véritable vocation aurait pu combler. « Et cela fonctionne. Il incite des personnes talentueuses à se rendre au bureau pour débattre de rapports, de documents stratégiques et de refontes d’image de marque avec le sérieux d’une opération de chirurgie cardiaque pédiatrique.»
Mais ce culte du travail a un point faible, explique Horwath. « Comme la religion, il repose sur le triomphe de la foi en sa logique ». Et c’est bien celle-ci que l’IA perturbe.
Le travail intellectuel a toujours été intrinsèquement abstrait. « Bon nombre de ces emplois, en particulier dans les grandes entreprises, sont structurés comme des poupées russes : des rôles conçus pour en soutenir d’autres, qui eux-mêmes en soutiennent d’autres encore, couche après couche, jusqu’à ce qu’il devienne impossible de discerner un noyau solide. Son seul atout résidait dans le fait qu’il était accompli par des humains. » Dans ces pyramides qui ne mènent nulle part, nous étions indispensables. « Même si cela était dénué de sens sur le plan existentiel, ce travail était imprégné de pensée humaine, de collaboration et de créativité, autant d’éléments qui lui insufflaient la vie.»
Ce n’est plus le cas. Désormais ce sont des agents IA qui sont en charge de ces tâches. Désormais, ces travailleurs du savoir sont en passe de devenir des gestionnaires d’armées d’agents. « Les logiciels compilent les rapports, rassemblent les données, mettent en forme la présentation, rédigent une première version de la documentation et gèrent ces dizaines de petites tâches répétitives qui, autrefois, engloutissaient discrètement tout un après-midi ». Les agents IA ne font pas seulement les tâches ingrates : ils élaborent des stratégies commerciales complètes, génèrent des campagnes marketing intégrales, créent des sites web entiers et conçoivent la stratégie, tout ce qui nécessitait des divisions entières d’une organisation. Du simple e-mail à la stratégie d’entreprise globale, les productions des individus, des équipes et des organisations sont de plus en plus générées instantanément par l’IA.
« Mais ce pouvoir – ou plutôt ce niveau d’abstraction supplémentaire – ne nous éloigne-t-il pas trop, d’une certaine manière, de notre travail ? N’y a-t-il pas quelque chose qui « cloche » à laisser quelqu’un – ou quelque chose – accomplir la quasi-totalité du travail, même si le résultat final n’avait pas grand sens au départ ? »
Dans La société du spectacle, Guy Debord explique que le spectacle est une caractéristique du capitalisme tardif, où la vie est perpétuellement médiatisée, où le médium se substitue à l’expérience. Le culte du travail est un microcosme de ce spectacle global : « un monde où paraître occupé, important et doté d’un savoir unique a autant de valeur que de l’être réellement, et où le travail n’a pas besoin d’avoir un impact réel, mais simplement d’en donner l’apparence ». « Le travail doit être important puisque, après tout, nous sommes tous là, n’est-ce pas ? À pointer à l’arrivée. À faire des heures supplémentaires. Semaine après semaine. »
Or, estime Horwath, « l’intégration de l’IA au spectacle suscite une angoisse existentielle, car elle nous éloigne encore davantage du travail que nous accomplissons et de sa valeur ». « Je ne conçois plus la présentation qui permet de décrocher un client ; je rédige la requête qui ordonne à l’IA de la créer, puis je vérifie le résultat. Je ne rassemble plus les informations pour rédiger la lettre d’information du secteur ; c’est mon agent qui s’en charge. Auparavant, ce travail pouvait sembler superficiel ou peu gratifiant au fond de nous, mais il restait le nôtre. Aujourd’hui, l’IA est imposée aux organisations d’une manière qui remet en cause la valeur même de l’idéologie du travail. »
L’IA nous pousse si loin que l’illusion, le spectacle, devient manifeste. Ce qui faisait tenir l’illusion, le travail intellectuel lui-même, l’opium à se réaliser soi-même, s’écroule. Il faut désormais surveiller ce que fait la machine. Vous n’êtes plus sur scène, vous êtes le technicien de théâtre qui fait que la pièce se déroule parfaitement.
« Les organisations se retrouvent dans une situation délicate. Elles souhaitent intégrer l’IA à leurs activités, tout comme leurs actionnaires. Et elles le feront. À court terme, les gains d’efficacité potentiels sont trop alléchants pour être ignorés. Mais ce qui enthousiasme le plus de nombreux dirigeants – moins de collaboration, moins de personnel – risque de démanteler les structures qui assurent la cohésion des organisations qu’ils dirigent. » La prise de conscience du culte du travail vient de son produit le plus révolutionnaire.
Dans son article, Thompson rappelle que ce qui fait tenir le culte du travail, c’est sa dimension communautaire. A savoir « passer du temps avec des personnes partageant les mêmes idées et centres d’intérêt, et collaborer avec autrui pour résoudre des problèmes ». L’illusion était portée ensemble. Ici, l’inefficacité est bien souvent un atout et non un défaut, ironise Howarth. Ainsi, par exemple, à l’heure où l’arbitrage dans le sport est remplacé partout par de la technologie, le sport en devient beaucoup moins intéressant et divertissant, oubliant que le divertissement est tout de même l’un des buts du sport. Bien sûr, une IA capable de produire en quelques minutes un projet plus ou moins impeccable est impressionnante. « Mais ce n’est pas la rapidité de création des présentations qui va fidéliser les talents. La grande majorité des employés choisissent de rester ou de quitter leur poste en fonction de leurs collègues et/ou supérieurs, et de la qualité de l’expérience, parfois chaotique, qu’offre le monde du travail. Ce sont ces éléments qui rendent le travail agréable et enrichissant. » Même chose dans les relations avec les fournisseurs et les clients d’ailleurs.
Pourtant, souligne encore Howarth, tout le monde ne partage pas ce point de vue. « D’après mon expérience, on distingue deux grandes catégories de travailleurs du savoir. La première est axée sur les résultats. Leur priorité est l’entreprise, la réussite, l’efficacité. Les besoins, les défauts et les émotions humaines sont pour eux un obstacle à surmonter.
La seconde catégorie privilégie l’expérience. Ces travailleurs apprécient la complexité du travail. Ils valorisent le processus. Ils souhaitent que leur organisation soit performante, mais comme le fruit naturel de la collaboration, des débats et des efforts partagés avec des personnes qu’ils apprécient. Nombre d’entre eux sont des artistes en dehors du travail : photographes, réalisateurs, scénaristes, sculpteurs, peintres, poètes, écrivains. Beaucoup sont des bénévoles actifs. Pour ces personnes, quitter leurs passions, certes peu rentables, exige une contrepartie : une expérience en entreprise qui leur offre la liberté d’explorer, de créer, de résoudre des problèmes et de côtoyer des collègues intéressants.»
« Les recherches suggèrent que ce groupe a besoin de cet environnement pour donner le meilleur de lui-même. Teresa Amabile de la Harvard Business School a consacré des décennies à étudier les facteurs de production d’une créativité authentique et de grande qualité. Son principe de motivation intrinsèque établit que les individus sont les plus créatifs et innovants lorsqu’ils sont motivés par le travail lui-même – l’intérêt, le défi, le plaisir – et non par les résultats ou les indicateurs de performance. Les environnements qui étouffent la créativité sont politiques, frileux face au risque et obsédés par les résultats. Ceux qui la stimulent sont collaboratifs, axés sur les idées et libres. Autrement dit, cette zone intermédiaire, parfois chaotique, n’est pas synonyme d’inefficacité. C’est le contexte propice à la production d’un travail véritablement précieux.»
« Il est important de noter que l’impact de la suppression de cette zone intermédiaire chaotique dans l’expérience professionnelle de ces deux groupes est asymétrique : pour les personnes axées sur les résultats, c’est une victoire. Pour les personnes qui privilégient l’expérience, cela remet en cause les fondements mêmes du travail. »
Même si les licenciements actuels sont loin d’être réductibles au déploiement de l’IA. ce qui pourrait changer à terme, c’est que les transformations induites par l’IA pourraient rendre nombre de talents (ceux qui viennent y chercher une expérience) inadaptés au monde du travail. Pas sûr qu’ils partent tous garder des chèvres ou qu’ils deviennent potier pour autant. Comme le disait Debord, la rébellion elle-même peut-être purement spectaculaire. Le nouveau spectacle de l’IA finira par exercer sur chacun sa pression économique. On peut quitter une version du spectacle, mais au risque surtout d’être absorbé par une autre. Il est sans fin. Certains quitteront le secteur du travail intellectuel. Beaucoup resteront par choix et nécessité, conclut Howarth sans bien savoir comment terminer son papier.
Le plus probable pourtant, me semble-t-il, est bien que la maîtrise de l’IA devienne un spectacle en soi. On le voit déjà. Mettre en scène sa maîtrise agentique comme faire de ses relations avec les chatbots une expérience, en raconter les résultats, est déjà devenu une nouvelle façon de raconter ce nouveau culte du travail. On raconte désormais comment l’on vit avec ces outils, plutôt que comment on réalise des défis avec ses collègues. Sa transformation est déjà un spectacle. Partout l’on se doit de raconter que cela nous fait gagner du temps, même si on ne sait pas toujours dire en quoi. Parvenir à orchestrer le monde des agents, à passer d’une sollicitation l’autre, à renverser ses présentations ou sa stratégie marketing, passant d’une grand plan à l’autre, semble déjà être devenu une manière d’être. Ceux qui perdent le sens seront remplacés par ceux qui en trouvent. Le risque, c’est qu’il n’y ait pas grand monde pour assister à ce spectacle, à part un robot mielleux qui nous dira « tu as tout à fait raison », en proposant une autre direction encore, dans un épuisement accéléré, d’un prompt l’autre, d’une boucle agentive l’autre.
Hubert Guillaud