Dans sa newsletter, l’excellent Eryk Salvaggio tente une courte histoire de ChatGPT.
« ChatGPT a modifié la relation de l’utilisateur au texte, faisant passer l’invite d’un « texte que le modèle doit terminer » à une « question appelant une réponse ».» Mais c’est surtout son succès, quand OpenAI a affirmé que ChatGPT avait conquis 100 millions d’utilisateurs en deux mois, signant ainsi l’une des adoptions logicielles les plus rapides de l’histoire, que s’est installé une sorte d’euphorie, bouleversant l’orientation de toute l’industrie technologique. Toute l’industrie, d’Alphabet à Meta, a alors changé de braquet. « Le succès mondial de ChatGPT suggère que ces modèles n’avaient pas besoin d’être intelligents pour trouver des utilisateurs ; il leur suffisait de simuler une expérience sociale ». En novembre 2022, le monde sortait de l’expérience sociale improvisée du Covid, rappelle Salvaggio. L’isolement social, fragmenté et continu, était toujours en vigueur, le port du masque était courant, et nous avions connu un faux départ vers un retour à la normale cet été-là, avant d’être confrontés à une nouvelle vague épidémique meurtrière. « Les entreprises technologiques sont devenues, par accident, une infrastructure essentielle : Zoom a remplacé l’école, DoorDash les supermarchés, Animal Crossing les bars et Netflix les cinémas. Aucune de ces solutions n’a pu compenser, même de loin, la déconstruction soudaine du monde social qui constitue le fondement de notre quotidien ».
« Il est possible que les chatbots constituent l’une des transformations durables de notre vie sociale induites par la pandémie. Le fait de considérer les grands modèles de langage comme intelligents risque de nous empêcher de voir comment la plupart des utilisateurs les perçoivent réellement : comme des outils sociaux », c’est-à-dire comme des substituts aux médias sociaux. Sur les 800 millions d’utilisateurs de ChatGPT, 72 millions de personnes utilisent ChatGPT pour l’interaction sociale et 200 millions d’autres pour le réconfort émotionnel, rappelle Salvaggio. « Si ChatGPT était apparu six ans plus tôt, dans un contexte social différent ? Aurait-il été optimisé pour d’autres cas d’utilisation ? Il ne faut pas surestimer la pandémie comme seul facteur expliquant la définition de l’IA, mais il ne faut pas non plus l’ignorer. (…) Les entreprises ont exploité nos besoins les plus fondamentaux à ce moment historique et ont optimisé les machines pour y répondre, amorçant ainsi un cercle vertueux qui continue de façonner le monde.» « ChatGPT a émergé à une époque où la solitude apparaissait comme une nécessité vitale ». « ChatGPT est apparu dans un monde où la proximité avec autrui était corrélée au risque de mort, où la connexion en ligne était minée par une polarisation politique hostile, où tout était déstabilisé d’une manière que les mots ne pouvaient exprimer. »
« Face à l’incapacité des mots à décrire nos expériences, ChatGPT pouvait implacablement masquer l’incapacité des mots à décrire nos propres angoisses. Ses flots de conversation textuelle correspondaient aux limites de notre attention anxieuse. Il changeait de ton dès que nous nous ennuyions, et nous n’avions aucune obligation de nous excuser. Il approuvait systématiquement nos positions. Dans nos moments de faiblesse cognitive, il pouvait nous concocter une liste de tâches minimale et plausible pour nous permettre de survivre à la journée. »
« ChatGPT est comme une chaîne stéréo poussée à l’extrême, une musique de fond pour couvrir le silence : un brouhaha saturé, mais la clarté n’est pas le but. Le but est de créer un petit espace où l’on n’a pas besoin de réfléchir ». Et c’est assurément ce qu’il accomplit le mieux.
Stream "Ça (dys)fonctionne"
- ↪ L’Etat dans le nuage
- ↪ La productivité de l’IA au travail est toujours incertaine
- ↪ Recherches financées par les entreprises : un semblant de générosité
- ↪ Augmentation Washing
- ↪ Doit-on refuser d’utiliser l’IA ?
- ↪ Annotateurs de données d’élite
- ↪ Comment la livraison bouleverse le modèle économique de la restauration
- ↪ Mieux comprendre l’efficacité des mesures d’atténuation des risques de l’IA
- ↪ Drop, laisse tomber les données
- ↪ Amnesty : une boîte à outils pour l’analyse des algorithmes publics