L’automatisation est de plus en plus promue comme une augmentation des travailleurs, expliquent les chercheuses Sarah E. Fox, directrice du Tech Solidarity Lab, et Samantha Shorey dans une tribune pour Tech Policy Press. Or, ce discours sur la collaboration humains-machines, « réorganise bien plus le travail en fonction des limitations des machines plutôt que d’augmenter les capacités humaines ». « Les machines présentées comme un complément, voire un substitut, à l’effort humain transfèrent systématiquement les responsabilités de coordination, l’imprévisibilité et de nouvelles formes de supervision aux travailleurs eux-mêmes. Ces derniers passent leur temps à surveiller les robots, à intervenir en cas de panne et à s’adapter aux rythmes dictés par les machines ». Derrière la fable de l’augmentation, celle-ci devient un simple artifice rhétorique masquant une vitesse accrue, une autonomie réduite et la priorité donnée à la logique de la machine au détriment de l’initiative des employés. « Le décalage entre les discours et la réalité peut être conceptualisé comme un « blanchiment de l’augmentation » (augmentation washing). De même que l’écoblanchiment masque les dommages environnementaux par une image de marque positive, le blanchiment de l’augmentation utilise le langage de l’autonomisation, de la collaboration et du contrôle partagé pour dissimuler des changements plus profonds dans les relations de travail ».
Selon un article du New York Times, des documents internes d’Amazon suggèrent que l’objectif de l’augmentation des travailleurs est d’éviter les embauches en repensant l’interface homme-machine de manière à ce que les machines prennent en charge un maximum de tâches, laissant aux humains le soin de gérer les exceptions, les cas particuliers et le dépannage. « Il ne s’agit pas d’une autonomisation au sens d’un renforcement de l’autonomie des employés, mais plutôt d’une réaffectation de leurs compétences au service du rendement des machines. Le discours sur l’augmentation des capacités humaines est une diversion stratégique : au lieu de proposer un véritable partenariat homme-machine, il masque une forme d’automatisation qui repose sur une intensification du travail humain au service des machines. » « L’utilisation actuelle des cobots en entreprise s’appuie sur leur potentiel d’enrichissement, mais leur déploiement s’inscrit souvent dans une logique de remplacement (voir ce que nous disions sur les licenciements massifs au prétexte de l’IA, qui semblent d’abord un moyen de présenter de bons résultats). En pratique, l’humain n’est plus le sujet augmenté ; c’est la machine qui l’est », expliquent les deux chercheuses en rappelant l’histoire de la symbiose homme-machine. Pour elles, le terme « cobot » devrait être associé à des technologies apportant des avantages mesurables aux travailleurs, tels que la réduction du rythme de travail, l’augmentation de l’autonomie, l’amélioration de la sécurité ou le soutien d’activités plus significatives.
« Sans mécanismes contraignants – limites de surveillance, obligations de transparence, garanties de formation, protections de l’emploi, voire droit de veto absolu –, les affirmations de « collaboration » risquent de se transformer en une nouvelle forme de blanchiment de l’augmentation plutôt qu’en un véritable chemin vers des avantages partagés. Les politiques et la gouvernance organisationnelle peuvent s’appuyer sur ces modèles. Que ce soit dans le secteur public ou privé, les employeurs qui introduisent des cobots devraient être tenus de démontrer qu’ils ont constaté des avantages documentés et validés par les travailleurs eux-mêmes. Les entreprises doivent également proposer des parcours concrets d’intégration au travail avec les machines – et non de vagues promesses de « renforcement des compétences », mais avec des engagements contraignants, appuyés par des fonds de formation, des garanties de redéploiement et des plans de transition professionnelle négociés. En fin de compte, une véritable collaboration repose sur la parole des travailleurs, et non sur les promesses des fournisseurs ».
Stream "Punchlines"
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