Anuli Akanegbu, chercheuse chez Data & Society, a fait un rapide compte rendu de la 3e édition de la conférence Data for Black Lives qui s’est tenue fin novembre à Miami.
L’IA et d’autres technologies automatisées exacerbent les inégalités existantes dans tous les domaines où elles se déploient : l’emploi, l’éducation, la santé, le logement, etc. Comme l’a expliqué Katya Abazajian, fondatrice de la Local Data Futures Initiative, lors d’un panel sur le logement, « toutes les données sont biaisées. Il n’y a pas de données sans biais, il n’y a que des données sans contexte ». Rasheedah Phillips, directrice du logement pour PolicyLink, a ajouté : « les préjugés ne se limitent pas aux mauvais acteurs, ils sont intégrés dans les systèmes que nous utilisons ». Soulignant les injustices historiques et systémiques qui affectent la représentation des données, la criminologue et professeure de science des données Renee Cummings a rappelé le risque d’utiliser les nouvelles technologies pour moderniser les anciennes typologies raciales. « Les ensembles de données n’oublient pas », a-t-elle insisté.
Tout au long de la conférence, les intervenants n’ont cessé de rappeler l’importance des espaces physiques pour l’engagement communautaire. Aux Etats-Unis, institutions artistiques, églises, associations… sont partout des pôles d’organisation, d’éducation et d’accès à la technologie qui permettent de se mobiliser. Pour Fallon Wilson, cofondatrice de l’Institut de recherche Black Tech Futures, cela plaide pour mettre nos anciennes institutions historiques au coeur de notre rapport à la technologie, plutôt que les entreprises technologiques. Ce sont ces lieux qui devraient permettre de construire la gouvernance des données dont nous avons besoin, afin de construire des espaces de données que les communautés puissent contrôler et partager a défendu Jasmine McNealy.
Joan Mukogosi, qui a notamment travaillé pour Data & Society sur la dégradation des conditions de maternité des femmes noires et de leurs enfants, expliquait que nous avons besoin de données sur la vie des afro-américains et pas seulement sur la façon dont ils meurent. Pour l’anthropologue de la médecine Chesley Carter, ce changement de perspective pourrait conduire à une recherche plus constructive, porteuse de solutions. Nous devrions construire des enquêtes sur les atouts plutôt que sur les déficits, c’est-à-dire nous interroger sur ce qui améliore les résultats plutôt que ce qui les détériore. Cela permettrait certainement de mieux identifier les problèmes systémiques plutôt que les défaillances individuelles. Aymar Jean Christian, fondateur du Media and Data Equity Lab, qui prépare un livre sur les médias réparateurs à même de guérir notre culture pour les presses du MIT, a présenté le concept d’intelligence ancestrale, alternative à l’IA : un moyen de guérir des impacts des systèmes capitalistes en centrant les discussions sur la technologie et les données sur l’expérience des personnes de couleurs. C’est par le partage d’expériences personnelles que nous documenteront les impacts réels des systèmes sur la vie des gens.
La chercheuse Ruha Benjamin (voir notre lecture de son précédent livre, Race after technology) dont le nouveau livre est un manifeste de défense de l’imagination, a rappelé que l’avenir n’est que le reflet de nos choix actuels. « L’imagination est un muscle que nous devrions utiliser comme une ressource pour semer ce que nous voulons plutôt que de simplement déraciner ce que nous ne voulons pas ». Dans une interview pour Tech Policy, Benjamin rappelait que les imaginaires évoluaient dans un environnement très compétitif, qui rivalisent les uns avec les autres. Pour elle, face aux imaginaires dominants et marchands qui s’imposent à nous, le risque est que concevoir une nouvelle société devienne une impossibilité, tant ils nous colonisent par l’adhésion qu’ils suscitent tout en repoussant toujours plus violemment les imaginaires alternatifs. Pour elle, nous opposons souvent l’innovation et les préoccupations sociales, comme si les technologies innovantes étaient par nature autoritaires. Mais c’est notre conception même de l’innovation que nous devrions interroger. « Nous ne devrions pas appeler innovation ce qui exacerbe les problèmes sociaux ». En nous invitant à imaginer un monde sans prison, des écoles qui encouragent chacun ou une société où chacun a de la nourriture, un abri, de l’amour… Elle nous invite à réinventer la réalité que nous voulons construire.
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