Dans Technologie du coup d’Etat, les programmeurs de l’Apocalypse (Lux éditeur), le journaliste Thibault Prévost (qui avait déjà signé en 2024, Les prophètes de l’IA – voir notre lecture) dissèque le putsch numérique qui a eu lieu depuis le début du second mandat de Donald Trump, comme une recette, désormais disponible à qui voudra transformer à jamais d’autres régimes politiques. Pour tout comprendre au technofascisme à l’œuvre, ce qu’il transforme, il faut dévorer ce petit livre. On vous en propose l’introduction. Pour lire les pages suivantes, il faudra vous rendre jusqu’à une librairie. Vous ne le regretterez pas.
Le problème du coup d’État moderne est un problème d’ordre technique.
L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement,
et seuls des techniciens peuvent l’arrêter.
Curzio Malaparte, Technique du coup d’État
Six janvier 2021, Washington, D.C. Près de 30 000 personnes sont rassemblées sur la pelouse du parc de l’Ellipse, face à la Maison-Blanche. La foule est là, scande-t-elle, pour « sauver l’Amérique » – comme l’y a exhorté Donald Trump en choisissant d’appeler ce meeting « Save America ». Il est 10 heures du matin, la masse trépigne, sent que quelque chose va se jouer. Depuis la victoire de Joe Biden, annoncée tardivement le 7 novembre, Trump prétend que l’élection a été truquée et que le président légitime, c’est lui. Pour que « cesse le braquage » (« Stop the Steal », un autre slogan), il a rassemblé sa base dans la capitale. L’objectif : faire pression sur le vice-président Mike Pence et le Congrès afin qu’ils invalident la victoire de Joe Biden. C’est sa dernière chance de révoquer le scrutin.
L’atmosphère politique du pays est irrespirable. Depuis plusieurs semaines, les têtes de gondole de l’alt-right – l’animateur complotiste Alex Jones et le militant néonazi Nick Fuentes, pour ne nommer qu’eux – entretiennent le délire trumpiste d’une élection volée et galvanisent les soutiens du président sortant. Le 5 janvier, on a trouvé deux bombes devant les sièges des partis démocrate et républicain. Le matin du 6, les omniprésentes casquettes rouge pompier siglées MAGA (« Make America Great Again ») côtoient les équipements tactiques des milices d’extrême droite Proud Boys et Oath Keepers, dont les états-majors ont annoncé qu’ils viendraient armés au rassemblement, avec l’intention d’en découdre.
Quelques minutes avant midi, Trump prend la parole, protégé par une vitre pare-balles. Il multiplie les appels à se « battre » et à « marcher vers le Capitole », prévient que « si nous ne nous battons pas comme des chiens, nous n’aurons plus de pays »1. À 13 h 12, après quatre-vingt-quatre minutes de discours, la foule d’Ellipse Park scande « prenons le Capitole ». Son voeu est en train d’être exaucé : à quelques encablures de la Maison-Blanche, 200 à 300 membres des Proud Boys viennent de franchir les barrières de police qui protégeaient l’entrée ouest du siège du Congrès. L’attaque est préméditée : on apprendra plus tard qu’un document intitulé « 1776 Returns » et appelant entre autres à « prendre d’assaut le palais d’Hiver », curieuse référence à la Révolution bolchevique de 1917, avait été distribué dès le 30 décembre dans les rangs de la milice.
À 14 heures, les premiers émeutiers pénètrent dans un bâtiment presque vide. Alors que les derniers députés se retranchent sous la protection des services secrets, 2 000 à 2 500 personnes pillent l’aile nord qui abrite le Sénat et retransmettent l’émeute en direct sur les réseaux sociaux. À 17 heures, le « crime le plus filmé de l’histoire des États-Unis » a été commis. Bilan : 174 blessés dans les rangs de la police, et 5 morts.
Pour la presse états-unienne, le pays vient de vivre une « insurrection », une « émeute », un « soulèvement ». En 2023, le FBI parlera « d’acte de terrorisme intérieur ». Mais, s’il y avait une formule à retenir, ce serait celle de Steve Bannon, qui claironnait dès le 4 janvier son intention d’organiser un « coup d’État sans effusion de sang ». Double échec : le sang a coulé, et le coup d’État a échoué.
La doctrine politique de Steve Bannon, le Raspoutine du premier mandat de Trump, est fortement influencée par ses années passées dans le monde du jeu vidéo et les communautés en ligne. Cet univers repose sur un principe fondateur : politics is downstream from culture – la politique découle de la culture, et particulièrement de la culture web. Et sur une méthode simple : flood the zone with shit – saturez l’espace de contenus viraux, pour entretenir la confusion, arracher de ses gonds la fenêtre d’Overton et sidérer les gardiens habituels de l’acceptabilité politique.
En réalité, Bannon n’a pas inventé la roue. Il s’est contenté de réaffecter à l’extrême droite deux tactiques issues du marxisme – la « bataille culturelle » d’Antonio Gramsci et la « révolution permanente » de Léon Trotski. Sa seule innovation aura été de les adapter à l’ère de la mémétique, en faisant le pari que les extrémistes anonymes et organisés du forum 4chan parviendraient, à force de troller à tout vent, à imposer le régime postdémocratique qu’il appelait de ses vœux.
Mais, en 2020, le monde physique n’est pas encore contraint de refléter le monde numérique. La mascarade finale, gueularde, désordonnée et brutale du premier mandat de Trump en est la preuve. Le chaos, même entretenu, ne fait pas le poids face aux institutions du plus puissant appareil d’État occidental. On ne renverse pas le gouvernement des États-Unis avec des mèmes, un clown venu de la téléréalité et une jacquerie complotiste. À l’agitation et aux effets de manches postmodernes faisaient encore défaut un art du coup d’État. On ne perdait rien pour attendre.
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Vingt janvier 2025, Washington D.C.
L’investiture de Trump II s’ouvre sur un paysage politique radicalement différent de celui de 2021. Les rues, cette fois-ci, sont parfaitement calmes. Les milliardaires de la Silicon Valley, qui avaient préféré garder le silence pendant la campagne, sont venus docilement, en ligne, prêter allégeance au nouveau président. Ils ont renoncé à la stratégie de résistance performative qu’ils avaient suivie lors du premier mandat Trump et qui avait culminé, juste après l’assaut du Capitole, avec la désactivation de plusieurs comptes de réseaux sociaux du président déchu. Ayant retourné leur veste moins d’un an plus tard, les chefs du cartel de la tech, ouvertement favorables au projet autoritaire trumpiste, annoncent qu’ils mettront désormais leurs infrastructures numériques au service du nouveau régime, avec zèle et jubilation. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, a investi pas loin de 300 millions de dollars dans la campagne de Trump, s’achetant ainsi un poste de bras droit du président. Ce mariage incongru entre les paléolibertariens du monde MAGA et les transhumanistes mystiques de la Silicon Valley a désormais un nom : le technofascisme2.
Steve Bannon et son idéal insurrectionnel, celui d’un petit peuple radicalisé prenant les institutions par les armes, sont dès lors ringardisés. Le populisme et l’autoritarisme ont appris de leurs insuccès. Cette fois-ci, l’objectif est de changer le système de l’intérieur. Et la méthode est nettement mieux aiguisée.
Le changement de régime se fait immédiatement sentir. Dès le premier jour de son mandat, le 47e président des États-Unis signe 26 décrets présidentiels, dont certains particulièrement symboliques. Abolition du droit du sol. Fin du télétravail pour les fonctionnaires. Retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat et de l’Organisation mondiale de la Santé. Annulation des programmes « Égalité, diversité, inclusion » (EDI) mis en place par l’administration Biden. Sursis et peines commuées pour les émeutiers du 6 janvier 20213. Création du Department of Government Efficiency, le ministère de l’Efficacité gouvernementale, en réalité une sorte de ministère de la démolition, réclamé et dirigé par Elon Musk. Son acronyme, DOGE, n’évoque que par hasard la figure de l’autocrate de la cité-État vénitienne : dans le pur style muskien, il est plutôt censé rappeler le dogecoin, une cryptomonnaie dérivée d’une photo de chien devenue un mème.
Le ton est donné : le Donald Trump ahuri de 2016 et ses bouffons d’extrême droite ont cédé la place à une machine de guerre qui a eu quatre ans pour se préparer à prendre, exercer, et surtout garder le pouvoir. Dans les cercles MAGA, on parle désormais ouvertement de la théorie de l’exécutif unitaire – un fantasme autoritaire et soi-disant antibureaucratique de l’ère Reagan qui s’inspire d’une interprétation maximaliste de l’article 2 de la Constitution pour prétendre que le pouvoir exécutif peut être exercé intégralement et exclusivement par le chef de l’État. Ce pouvoir présidentiel serait ainsi hors de portée de l’« État administratif » honni par le parti Républicain, et très au-dessus du pouvoir législatif. Pour son second mandat, Trump, on le sait maintenant, a adopté d’emblée ce mode opératoire : en janvier 2026, après un an de règne jour pour jour, il avait signé 229 décrets exécutifs – soit 9 de plus que durant les quatre années qu’a duré son premier mandat4.
Pour Trump et sa nouvelle équipe, hors de question de répéter les erreurs du précédent mandat. Il s’agit, en premier lieu, de ne pas laisser la machinerie fédérale et ses plus de deux millions de fonctionnaires les freiner5. Cette fois-ci, il y a un plan. Son nom : Project 2025, une « Mag(n)a carta » contre-révolutionnaire mitonnée par les cerveaux néoconservateurs du lobby Heritage Foundation, un organe « ouvertement autoritariste6 », selon la spécialiste du fascisme Ruth Ben-Ghiat. Son président, Kevin Roberts, considère que le premier mandat de Trump, « malgré de bonnes intentions, a démarré trop lentement, tout simplement7 ». Le document principal du Project 2025, Mandate for Leadership, explique en plus de 900 pages et 320 objectifs comment « démanteler l’État administratif » pour ensuite « décentraliser et privatiser autant que possible »8 ses fonctions, avant d’utiliser les agences restantes pour institutionnaliser le trumpisme.
L’un de ses leviers les plus médiatisés et critiqués est la classification professionnelle Schedule F, mise en place par Trump en 2020, immédiatement annulée par Joe Biden en 2021 puis réinstaurée dès les premiers jours du mandat Trump II. Elle permet de remplacer jusqu’à 50 000 fonctionnaires de carrière par une armée de bureaucrates-activistes loyaux au régime, formés à la guerre contre le deep state (l’État profond) dans une « académie » de Heritage Foundation9. Selon des documents internes révélés fin novembre 2025 par le collectif de lanceurs d’alerte DDoSecrets, près de 13 000 candidats avaient suivi la formation10 pour s’enrôler comme fantassins d’un véritable putsch administratif. La consigne est claire : frapper vite, fort, partout à la fois, from day one, et faire passer un maximum de réformes durant la lune de miel des cent premiers jours.
Message reçu. Les premiers mois du nouveau régime ont fait l’effet d’une effroyable tempête. Chaque jour, pendant que Trump multipliait les décrets et les appels à la haine, de nouvelles agences fédérales étaient pillées par Musk et ses « gardes rouges » du DOGE. D’entières bases de données ont été mises à sac, les employés limogés en masse. La vitesse et l’ampleur de la destruction étaient sidérantes. Un an après le début de l’exercice, 50 % des objectifs du Project 2025 ont été atteints11. Aux yeux des observateurs internationaux, les États-Unis ne sont plus une démocratie fonctionnelle12.
La presse états-unienne, désorientée, utilise le langage de Wall Street pour décrire une « OPA hostile »13 du pays par le duo Trump/Musk. D’autres, plus malicieux, parlent d’un « désassemblage rapide et imprévu14 » de l’État fédéral – reprenant l’euphémisme utilisé par SpaceX, l’entreprise aérospatiale de Musk, lorsqu’une fusée explose en vol.
Un an pile après le retour de Donald Trump au Bureauovale, tout est en ruines – y compris la Maison-Blanche, dont l’aile est a été rasée en octobre 2025 pour être remplacée par une monstrueuse salle de bal dorée à 400 millions de dollars, largement financée par l’industrie de la tech et des cryptomonnaies. Une allégorie architecturale du nouveau régime : brutal, oligarchique, grotesque, mégalomane15.
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« L’histoire enseigne, a dit Antonio Gramsci, mais elle n’a pas d’élèves. »
Ce que nous prenons pour un phénomène inédit – la désintégration programmée de l’administration fédérale des États-Unis par son propre gouvernement et l’installation d’un nouveau type de régime autoritaire à partir d’une élection démocratique – n’est peut-être en réalité que la réitération d’un événement historique pas si lointain. Pour comprendre le présent, il est souvent nécessaire de regarder par-dessus son épaule. Dans ce cas-ci, on gagne à se pencher sur un court et brillant essai de Curzio Malaparte, publié en France en 1931 et intitulé Technique du coup d’État. Preuve de sa justesse, le livre sera honni par trois de ses protagonistes : censuré par Hitler et brûlé en place publique dans l’Allemagne nazie, condamné par Trotski et banni en URSS, il vaudra aussi à Malaparte d’être confiné sur l’île de Lipari par Mussolini. Qu’a bien pu faire l’intellectuel italien pour mériter un tel traitement ? Rien de moins que de révéler, à travers l’analyse de huit coups d’État modernes, ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui le code source du pouvoir au xxe siècle – et, par extension, la méthode pour renverser les dictateurs de l’époque.
La bonne vieille insurrection armée qui prenait d’assaut les écrins traditionnels du pouvoir (palais présidentiel, parlement, palais de justice) et s’appuyait sur la puissance d’une foule galvanisée est déjà désuète en 1931. Cette tactique, écrit Malaparte, « ôte tout caractère révolutionnaire aux séditions militaires. La police défend l’État comme si c’était une ville ; les militaires attaquent l’État comme si c’était une forteresse16 ». Il s’agit d’un type de soulèvement largement performatif et violent, et surtout, qui s’adapte mal à la réalité du pouvoir dans les sociétés industrielles.
De la même façon, les images comme celles de « QAnon Shaman » dans la salle du Congrès, torse nu, avec sa coiffe de fourrure surmontée de cornes de bison, et son visage bariolé d’un drapeau des États-Unis, peinent à dépasser le saugrenu parce qu’elles montrent un assaut du symbolique. Le 6 janvier 2021, tout n’était que spectacle, mais c’était une performance. « Il s’agissait avant tout de faire acte de présence et de se faire remarquer. […] Les véritables trophées de la journée furent les selfies », résume le professeur d’histoire Nicolas Guilhot17. Les victimes de cette attaque, en revanche, étaient bien réelles.
Ce jour-là, Trump n’a été qu’un Lénine de bas étage sans son Trotski. On peut imaginer qu’il ait voulu être « le stratège, l’idéologue, l’animateur, le deus ex machina de la révolution »18, comme l’écrit Malaparte au sujet de Lénine, mais il lui manquait un véritable « créateur de la technique du coup d’État bolchevique ».
Dans les sociétés modernes, imposer un régime et le maintenir, nous dit Malaparte, n’est pas une affaire de circonstances ou d’agitation idéologique. C’est une affaire de méthode. Il faut trouver les moyens appropriés aux conditions du moment. Ainsi, la tactique du 18 Brumaire, le putsch mené par Napoléon Bonaparte, n’est pas celle d’une sédition militaire. Le futur empereur apporte un élément nouveau : « la préoccupation de rester dans la légalité », et le 18 Brumaire représente « le premier coup d’État où l’on voit se poser les problèmes de la tactique révolutionnaire moderne »19. Mais ce n’est qu’avec la révolution d’octobre 1917 que se révèle la technique moderne du coup d’État.
Le coup de génie de Trotski est simple : ne pas viser le lieu du pouvoir ou les symboles de sa majesté, mais s’emparer de son infrastructure stratégique. Pour la première fois, la sédition n’attaque pas le pouvoir directement chez lui, mais sabote la tuyauterie qui le maintient en place. En amont de son insurrection, raconte Malaparte, Trotski « est parvenu à se procurer le plan des services techniques de la ville » de Petrograd. Ses gardes rouges « étudient sur place la disposition des conduites souterraines d’eau et de gaz, des câbles d’énergie électrique, de téléphone et de télégraphe. Deux d’entre eux ont exploré les égouts qui passent sous la résidence de l’État-major général. […] Il faut être en mesure d’isoler un quartier ou même un simple groupe de maisons en quelques minutes ; Trotski partage donc la ville en secteurs, fixe les points stratégiques, distribue les tâches »20.
Un millier d’hommes, répartis en équipes « d’ouvriers spécialisés, mécaniciens, électriciens, radiotélégraphistes, aux ordres d’ingénieurs, de techniciens connaissant le fonctionnement technique de l’État », infiltrent patiemment « les corridors des centraux téléphoniques et télégraphiques, de l’Hôtel des Postes, des Ministères, de l’État-major général, pour observer la distribution des bureaux, l’installation de la lumière électrique et du téléphone, garder dans les yeux et la mémoire le plan des édifices, et […] chercher dans l’organisation défensive de la machine technique, bureaucratique et militaire de l’État les lieux de moindre résistance, les côtés faibles, les points vulnérables ». Ils « tâtent les rouages de l’organisation technique, provoquent de temps en temps la paralysie partielle des organes les plus délicats ». Selon Malaparte, ce sont « les escarmouches préliminaires de l’insurrection »21.
Puis vient l’offensive. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les discrètes troupes d’assaut de Trotski s’emparent des centres névralgiques sans se voir opposer la moindre résistance. Les opérations, écrit Malaparte, « se sont déroulées avec une rapidité et une régularité surprenantes ». Petrograd continue de fonctionner normalement. Les tramways circulent, les magasins restent ouverts, chacun vaque à ses occupations. L’un des événements politiques les plus décisifs du xxe siècle s’est produit dans une indifférence quasi totale.
Qu’en déduit Malaparte ? Plusieurs observations contre-intuitives, mais terriblement justes sur la nature du pouvoir au xxe siècle et la manière la plus efficace de s’en emparer. Contrairement à la vision romantique répandue encore à ce jour, on ne prend pas le pouvoir grâce au soutien populaire ni grâce au charisme surnaturel d’un Grand Homme guidant le peuple. L’écrivain italien affirme que « le problème du coup d’État moderne est un problème d’ordre technique. L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement, et seuls des techniciens peuvent l’arrêter ». Il assure que « l’insurrection ne se fait pas avec des masses, mais avec une poignée d’hommes prêts à tout, entraînés à la tactique insurrectionnelle, exercés à frapper rapidement, durement, les centres vitaux et l’organisation technique de l’État ». Qu’elle frappe loin des palais, car « la clef de l’État, ce n’est pas l’organisation bureaucratique et politique […] mais l’organisation technique, c’est-à-dire les centrales électriques, les chemins de fer, les téléphones, les télégraphes, les ports, les gazomètres, les aqueducs ». Enfin, qu’elle est reproductible puisqu’elle « ne dépend pas des conditions politiques, sociales, économiques du pays »22.
Infiltration de l’appareil technique de l’État, occupation des centres névralgiques de communication, sabotage des institutions récalcitrantes par des brigades d’ingénieurs spécialisés : les parallèles avec l’actualité deviennent difficiles à ignorer.
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Plus de cent ans après le coup d’État bolchevique, Trump et ses nouveaux stratèges font une mise à jour de la technique malapartienne à l’ère de la numérisation et de l’algorithmie : une technologie du coup d’État parfaitement adaptée à la dématérialisation du pouvoir contemporain dans l’éther de la donnée. Mais alors que Malaparte mettait en scène des
insurgés-techniciens, le modèle Trump II a ceci d’inédit qu’il prône une insurrection programmée par l’exécutif lui-même. Une contre-élite, élue démocratiquement, qui démolit brutalement et méthodiquement les institutions qui lui confèrent sa légitimité. L’éphémère DOGE, aboli après six mois d’(hyper)activité, en est évidemment la manifestation la plus agressive et la plus transparente. Véritable matérialisation technique des préceptes du Project 2025, il a parfaitement rempli sa mission – choquer, démolir, paralyser. Tel un ver informatique, les voilà encodés, lui et ses principes, au plus profond de la nouvelle administration. Fin du premier chapitre du coup d’État technologique.
Une fois l’ancien régime fédéral renversé, place à la consolidation de son successeur. En l’an 2 du trumpisme, la révolution (permanente) est avant tout l’oeuvre de deux proches collaborateurs de Trump. Ce sont eux qui définissent le mode opératoire du régime. Eux qui tracent le double horizon idéologique – la mort de l’État social et la « régénération » raciale des États-Unis – pour un exécutif qui, sans cela, ne serait que pure action. En effet, loin d’être un idéologue cohérent, Trump agit comme un générateur, un soleil noir auprès duquel ses lieutenants plus capables viennent s’alimenter en énergie. En arbitrant au minimum les disputes lorsque la situation l’exige, il assure un semblant de cohésion entre les multiples factions concurrentes de la coalition MAGA, aux objectifs politiques parfois incompatibles. Le reste du temps, il entretient le chaos d’une outrance, d’une insulte ou d’une pulsion.
Le technicien en chef, que Trump et son équipe ont affublé du sobriquet de « Grim Reaper » (grande faucheuse), s’appelle en vérité Russell Vought. Responsable, pour la seconde fois sous Trump, du Bureau de la gestion et du budget, c’est lui qui répartit aux quatre coins de l’État fédéral l’argent alloué par le Congrès. Bureaucrate discret, vétéran de Washington mû par une haine tenace de l’« État profond », il est à l’origine d’une partie des propositions de Project 2025.
Alors que Vought agit comme président de l’ombre, l’omniprésent et hyperactif Stephen Miller est perçu comme son premier ministre officieux. Chef de cabinet adjoint chargé des politiques, il assure le déploiement de l’industrie technopolicière de surveillance, ordonne les enlèvements de masse, accélère perpétuellement la concentration et la déportation des étrangers. Agent commercial de la xénophobie trumpiste au crâne toujours impeccablement rasé, il n’hésite pas à s’afficher en tenant du suprémacisme blanc comme en septembre 2025, lorsqu’il a affirmé ce qui suit lors de l’oraison funèbre du défunt Charlie Kirk : « Notre lignée, notre héritage remonte à Athènes, à Rome, à Philadelphie, à Monticello. […] Vous n’avez pas idée à quel point nous sommes déterminés à sauver cette civilisation, sauver l’Occident, et sauver cette république23. » En fait, une idée, on peut s’en faire une, sur la base de quelques statistiques éloquentes : sous ses ordres, l’agence fédérale ICE (Immigration and Customs Enforcement, soit le Service de l’immigration et des douanes), est devenue le bras armé du régime. Les 350 000 personnes déportées en un an et les 70 000 personnes détenues dans les camps de concentration (administrés, en grande majorité, par des entreprises privées comme GEO Group ou CoreCivic) ne suffisent pas : Miller et Trump visent un million de déportations par an. Sans se soucier une seconde de l’État de droit.
Ce qui relie entre elles les diverses et parfois contradictoires manifestations du trumpisme, c’est la technologie matricielle qui a permis le coup d’État technofasciste, oeuvre de la Silicon Valley devenue de facto le système nerveux central des États-Unis et d’autres gouvernements autoritaires ou en passe de le devenir. On peut observer le régime de Trump sous toutes ses coutures, on trouve partout la patte de la Silicon Valley. Ce sont ses entreprises, des béhémoths comme Alphabet, Meta ou Amazon, et les nouvelles (et déjà gigantesques) startups faiseuses d’IA comme OpenAI, Palantir ou Anduril, qui fournissent les technologies de calcul, d’analyse, de prédiction et de contrôle, indispensables à la reconfiguration organisationnelle du pays. Ce sont ses patrons mystiques – le trio sud-africain de la « PayPal Mafia » formé par Elon Musk, Peter Thiel et David Sacks, ou les nouvelles figures du complexe « militaro-industriel numérique » comme Alex Karp ou Palmer Luckey –, conscrits dans une administration Trump avec qui ils forment une « broligarchie » (l’oligarchie version tech bros), qui font le lien entre l’exécutif et l’infrastructure technofasciste sur le terrain24.
Le trumpisme du second mandat n’aurait jamais pu exister sans l’architecture logicielle et matérielle d’une industrie numérique dont l’appétit expansionniste et le mépris des normes démocratiques laissaient déjà craindre, en 2024, un « coup d’État permanent »25. Les fantassins de Trump n’auraient jamais pu neutraliser les agences fédérales, pas plus qu’ils n’auraient pu traquer les fonctionnaires récalcitrants, ficher les « ennemis de l’intérieur » toujours plus nombreux, maintenir le panoptique technopolicier et la machine à déportation ou anéantir l’unité fédérale pour satisfaire les désirs sécessionnistes de cette contre-élite et de son projet d’« accélération réactionnaire »26. Et la clé de voûte technologique de ce régime est indéniablement ce que l’on appelle désormais « intelligence artificielle » : des systèmes de calcul « construits pour fonctionner de manière à dégrader et potentiellement détruire les institutions civiques indispensables27 » comme l’État de droit, la presse ou l’université. Des machines à asphyxier le corps social, en l’amputant de ses mécanismes de délibération et de production de connaissances.
En 2026, les États-Unis et la Chine sont deux itérations d’un même système d’exploitation, que la chercheuse Jennifer Lind nomme « smart authoritarianism28 » (autoritarisme intelligent) : des régimes antidémocratiques qui, consolidés par les technologies de répression numériques du capitalisme de surveillance, peuvent désormais se permettre de maintenir une apparence parlementaire tout en exerçant une oppression constante et réticulaire sur leur population. La Silicon Valley, bassin de l’industrie la plus puissante de la planète, est le socle du nouveau fascisme états-unien. Ses multinationales, ses PDG, ses logiciels, son ethos, son matériel et ses fonds d’investissement sont intégrés à l’appareil d’État trumpiste qui réécrit les lois et réaffecte l’argent public en faveur de ces champions du « patriotisme technologique ». L’alliance est rentable pour les deux parties, qui fonctionnent comme un duopole immuable. Pouvoir, argent et infrastructures se concentrent toujours plus entre les mêmes mains.
L’économiste italienne Francesca Bria a récemment cartographié ce réseau de collaborations mutuellement bénéfiques, de contrats publics et de capture réglementaire. Empruntant au vocabulaire des réseaux informatiques, elle décrit le résultat de cette intégration réciproque entre puissance publique et technocapital comme une « stack autoritaire »29 – une pile cohérente d’entités techniques, juridiques, financières et politiques, qui n’oeuvre plus qu’à la consolidation de son propre monopole. Une oligarchie de droit technologique dont le maillage se resserre à chaque nouveau contrat public, et qui pourrait devenir, à l’instar de Palantir, totalement indélogeable, quand bien même Trump et ses « gardes rouges » seraient éjectés du pouvoir par les urnes. Là où Trotski et ses hommes se contentaient de prendre le contrôle des infrastructures, les technofascistes et leurs soutiens MAGA deviennent l’État. Entrés par effraction puis progressivement métastasés dans l’organisme public, ils deviennent impossibles à extraire.
Ou, pour reprendre les mots d’un Donald Trump ahuri, qui philosophait durant les premiers jours de son second mandat, assis au volant d’une Tesla rouge devant la Maison-Blanche : everything’s computer (tout est ordinateur)30.
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Comment lutter contre une technologie du coup d’État qui forme simultanément un coup d’État technologique ? Quelles stratégies, quelles technologies mobiliser en retour pour freiner la propagation de l’infection trumpiste aux autres pays néolibéraux, notamment européens, dont les appareils d’État sont déjà affaiblis par leur dépendance structurelle aux logiciels de la Silicon Valley ? Comment empêcher le coup d’État lorsque les administrations contemporaines barbotent dans l’environnement logiciel fourni par Microsoft, lorsque leurs données dorment sur des serveurs Amazon, lorsque leurs employés communiquent grâce à Gmail, Teams et WhatsApp, et lorsque les ministères communiquent en priorité sur X ?
Pour nos nations vassalisées, repenser les structures de gouvernance au xxie siècle n’est plus seulement une question de souveraineté, mais de survie. Car les parasites des extrêmes droites européennes ont bien compris une chose : dans un pouvoir informatisé, le coup d’État prend lui-même la forme d’un logiciel, un algorithme – au sens générique du mot, un « ensemble de règles opératoires dont l’application permet de résoudre un problème énoncé au moyen d’un nombre fini d’opérations » – c’est ce que l’on constatera dans l’analyse méthodique de la « méthode DOGE », théorisée bien avant l’arrivée d’Elon Musk sous le chapiteau trumpiste. L’exemple MAGA leur a fourni un tutoriel pas à pas, exportable et potentiellement transposable à toute situation et toute entité politique – puisque, rappelons-nous Malaparte, le coup d’État ne dépend ni de conditions politiques et sociales préalables ni du charisme d’un idéologue particulier. En conséquence, avec l’appui logistique de son fournisseur états-unien, une internationale réactionnaire planétaire, allant de l’Argentin Javier Milei jusqu’à l’Italienne Giorgia Meloni, reprend, affine et met à jour la recette insurrectionnelle contemporaine, à l’intention des prochains qui passeront devant les urnes.
L’algorithme s’exporte, se partage, se télécharge. D’autres autocrates en puissance, souvent députés de la nation, trépignent dans leurs starting-blocks ; au Royaume-Uni, en France, au Canada et ailleurs. À leur tour, ils planifient, cartographient, testent les vulnérabilités. Comme ces puissants groupes de hackers invisibles, que le monde de la cybersécurité appelle génériquement un APT (advanced persistent threat, menace persistante avancée), qui s’infiltrent durant des années dans des systèmes informatiques massifs, sans déclencher d’alerte, jusqu’à en posséder virtuellement le contrôle. Partout en Europe, le technofascisme se veut l’APT tapi dans les serveurs de la démocratie numérisée.
Ce livre, pensé comme une mise à jour de l’essai de Malaparte, propose une analyse des dix-huit premiers mois du coup d’État trumpiste. Son auteur n’est pas historien, mais journaliste technocritique. L’ambition de cet essai : dévoiler, sous la cacophonie virale du trumpisme, cette nouvelle technique du coup d’État devenue une technologie – un ensemble d’outils numériques de calcul et de prédiction, mis au service d’un projet de reconfiguration radicale de la puissance publique –, dont le mode opératoire rompt avec notre perception historique de l’autoritarisme. Malaparte a été condamné à l’exil et son livre brûlé parce que, en dévoilant la manière optimale de prendre le pouvoir sans passer par les urnes ou prendre d’assaut les lieux visibles du pouvoir, il a simultanément dévoilé la meilleure manière de protéger l’État… et de renverser un pouvoir autocratique. Ce qui a provoqué l’ire de Hitler et Mussolini, c’est que Malaparte laissait entendre que n’importe quel groupe un tant soit peu organisé pouvait renverser le Duce et le Troisième Reich. C’était vrai hier, et ce l’est encore aujourd’hui.
Tout en tirant les leçons de l’histoire, l’antifascisme doit adapter ses tactiques aux mutations de l’ennemi, le poursuivre et l’affronter sur son nouvel espace de lutte qu’est l’infrastructure numérique. Les stratégies sont variées. Qu’il s’agisse d’une action comme Occupy Bureaucracy31, une armée de fonctionnaires « rouges » désobéissant et sabotant leur propre engin de travail, d’une suite logicielle pirate, étanche aux control freaks de la Silicon Valley, d’une caste d’ingénieurs choisissant la désertion32, l’archipel des résistances ne peut pas se contenter d’être le sable dans la machine de l’oppression : il doit à son tour déployer un algorithme. Devenir le bug, le ver informatique qui anéantira la monstrueuse entreprise du fascisme contemporain technicisé.
L’analyse à froid de la technologie du coup d’État trumpiste et de ses programmeurs nous fournit, en creux, l’antidote au poison de l’autoritarisme, aux États-Unis et dans le reste des démocraties occidentales malades du néolibéralisme. Le phénomène technofasciste n’est pas une rupture, mais une culmination. Trump, Milei et les autres ne sont pas implacables ; Musk, Thiel et les techno-oligarques ne détiennent pas les clés du futur. Leur hégémonie actuelle est artificielle, bâtie sur trente ans de dérégulation et d’impunité légale manufacturées par une classe politique complice. Pour mettre fin à leur règne, il est donc impératif d’observer leur mode opératoire et d’en identifier les vulnérabilités.
Thibault Prévost
Technologie du coup d’Etat, Lux, 2026.

NOTES
1 Tom Dreisbach et Barbara Van Woerkom, « “This Is Not a Peaceful Protest!” », NPR, 4 janvier 2026.
2 Sur cette question, lire Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Divergences, 2025.
3 « Here Are the Executive Actions and Orders Trump Signed on Day 1 », The Washington Post, 20 janvier 2025.
4 Gerhard Peters et John T. Woolley (dir.), « Executive Orders: Washington – Trump II », The American Presidency Project, 20 mai 2026.
5 « Workforce Size & Composition », U.S. Office of Personnel Management, mars 2026.
6 Ruth Ben-Ghiat, « The Permanent Counterrevolution », The New Republic, 16 mai 2024.
7 Lulu Garcia-Navarro, « Inside the Heritage Foundation’s Plans for “Institutionalizing Trumpism” », The New York Times, 21 janvier 2024.
8 Paul Dans et Steven Groves (dir.), Mandate for Leadership: The Conservative Promise. Project 2025, Washington, The Heritage Foundation, 2023, p. 3 et 83.
9 Andy Kroll et Nick Surgey, « Watch: 14 Hours of Never-Before-Published Videos from Project 2025’s Presidential Administration Academy », ProPublica, 10 août 2024.
10 Jason Wilson, « Leaked Files Show Far-Right Influences Among Project 2025 Applicants », The Guardian, 28 novembre 2025.
11 Voir le site web Project 2025 Tracker, s. d.
12 Lauren Gambino, « American Democracy on the Brink a Year After Trump’s Inauguration, Experts Say », The Guardian, 21 janvier 2026.
13 Thomas B. Edsall, « Elon Musk Is Leading a “Hostile Takeover of the Federal Government” », The New York Times, 18 février 2025.
14 Charlie Warzel, « The “Rapid Unscheduled Disassembly” of the United States Government », The Atlantic, 3 février 2025.
15 Luke Broadwater et Zach Montague, « Fine Arts Panel, Remade by Trump, Indicates Support for His Ballroom Plan », The New York Times, 22 janvier 2026.
16 Curzio Malaparte, Technique du coup d’État, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2022 [1931], p. 84.
17 Nicolas Guilhot, « D’un chaman à l’autre : théories du complot et impasses du debunking », AOC, 9 novembre 2021.
18 Malaparte, Technique du coup d’État, op. cit., p. 27.
19 Ibid., p. 90.
20 Ibid., p. 40-41.
21 Ibid., p. 40, 56 et 62.
22 Ibid., p. 42 et 56.
23 Robert McCoy, « Stephen Miller’s Charlie Kirk Tribute Was as Sinister as It Gets », The New Republic, 22 septembre 2025.
24 Carole Cadwalladr, « How to Survive the Broligarchy: The Trump- Musk Crackdown Is Coming. Here’s 20 Lessons in How to Survive It », How to Survive the Broligarchy, 17 novembre 2024.
25 Marietje Schaake, « Le coup d’État permanent de la Silicon Valley » dans Giuliano Da Empoli (dir.), L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA, Paris, Gallimard, 2025.
26 Lorenzo Castellani, « L’ère de l’accélération réactionnaire », Le Grand Continent, 8 novembre 2024.
27 Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey, « How AI Destroys Institutions », UC Law Journal, vol. 77, no 4, mai 2026, p. 727-770.
28 Justin Hendrix, « Unpacking the Rise of “Smart Authoritarianism” in China », Tech Policy Press, 25 janvier 2026.
29 Francesca Bria, The Authoritarian Stack, site web, 2025.
30 wirelyss, sakshi et Zach, « Everything Is Computer », Know Your Meme, 12 mars 2025.
31 Ned Resnikoff, « The Left Needs Bureaucrats », Dissent, 2026.
32 Jeanne Mermet, Désertons, Paris/Marseille, Les Liens qui Libèrent/Wildproject, 2025.