Les livres de la journaliste altermondialiste canadienne Naomi Klein se succèdent, s’assemblent et se ressemblent peu. On y trouve cependant une trame commune : elle nous propose à chaque fois une lecture qui éclaire la confusion des événements que nous vivons. Après l’excellent Le Double (Actes Sud, 2024, qui vient de paraître en poche, sur le complotisme, le renversement des discours de gauche par la droite, la puissance des discours individualistes et l’accélération des colères par la numérisation), voilà qu’elle signe avec la réalisatrice et activiste Astra Taylor un livre qui parle beaucoup de technologies : End Times Facism (Le fascisme de la fin des temps, MacMillan, 2026, non traduit – Actes Sud annonce sa traduction pour l’hiver 2027).
Nous voici confrontés à des temps apocalyptiques. Une apocalypse que l’on connaît très bien puisqu’elle n’a cessé de nous être racontée, des textes sacrés au cinéma hollywoodien. Cette séduction du chaos, Naomi Klein l’avait déjà croisée quand elle écrivait La stratégie du choc (Actes Sud, 2008) où elle décrivait déjà la montée d’un « capitalisme du désastre » permettant d’assurer l’avènement d’un ultralibéralisme tout puissant. Désormais, les entreprises et les régimes réactionnaires provoquent et renforcent les crises qui leurs bénéficient. Le choc et le désastre ne sont plus des exceptions, mais sont devenues la règle. « Nous entrons dans un nouveau paradigme, un monde de bouleversements permanents où la stabilité est l’exception et l’incertain la règle ». « Les grandes entreprises et les joueurs politiques de l’extrême droite misent sur un avenir chaotique, le provoquant, s’y préparant et le construisant ». Nous sommes entrés dans la contre-révolution de l’extrême-droite où le monde réel est de plus en plus gouverné par la force. Pour les deux essayistes, nous voici confrontés au retour du fascisme, qu’elles définissent comme la révolte des puissants qui exploitent les passions et les ressentiments de ceux qui ne le sont pas. C’est une alliance entre des leaders déchus, des entrepreneurs et des leaders religieux conservateurs pour défendre la puissance et ses institutions : la nation, le marché, la police, la militarisation, la famille. Mais le fascisme qui vient n’est pas pour autant le fascisme d’hier, préviennent les deux essayistes. Ce qui caractérise la convergence d’extrême-droite actuelle, c’est la conviction partagée que notre monde commun arrive à sa fin. C’est un fascisme de la fin des temps, un fascisme apocalyptique. « Les plus puissantes personnes du monde se préparent pour la fin du monde, une fin qu’ils accélèrent eux-mêmes frénétiquement ».
Le fascisme a toujours eu un complexe d’Armageddon, disait déjà Umberto Eco, se projetant toujours dans une bataille finale entre le mal et le bien. Pour Klein et Taylor, cela ne signifie pas que Trump, Netanyahou ou Putin sont plus dangereux qu’Hitler, Mussolini et Franco, mais que « notre monde est plus dangereux que le leur : leurs armes sont plus meurtrières, leurs technologies plus puissantes, leurs média plus connectés, le climat plus instable, et la concentration des richesses a une portée plus globale qu’elle n’en a jamais eu auparavant ».
L’idéologie d’extrême-droite est devenue un survivalisme. Entrepreneurs, prédicateurs et politiciens ultra-conservateurs ne nous proposent rien d’autre qu’un abandon. Ils ne nous proposent rien d’autre que de quitter notre monde commun. Ils sont ceux qui abandonnent, « les quitteurs », comme les désigne Marisa Franco, cofondatrice de Mijente, un groupe de défense des migrants. La concentration du pouvoir militaire, financier et technologique leur permet de rendre la trajectoire vers l’apocalypse instoppable.
Pourtant, rappellent les essayistes, quelque soit leur puissance, ces fascistes de la fin des temps sont et restent une minorité. Tous les chefs d’entreprises ne sont pas Musk, tous les chrétiens conservateurs ne sont pas nationalistes, tous les gens des classes populaires qui ont voté Trump n’attendent pas la fin des temps. La plupart veulent juste secouer le statu quo, espèrent de meilleurs jobs et une vie moins chère, et pensent que de meilleures frontières pourraient leur apporter cela. Nombre de ceux qui ont voté Trump ont très vite déchanté et se sont rendu compte que la cruauté à l’oeuvre n’a pas fait baisser les prix, que la plupart des nouveaux emplois consiste soit à pointer des armes contre les autres, soit à construire des centre de données qui risquent bien plus de faire disparaître les derniers emplois qui restent qu’en ramener. Les ravages opérés dans les services publics ont affecté tous ceux qui ne sont pas riches. Ce fascisme de la fin des temps n’a pas encore gagné et il peut être défait, veulent encore croire Klein et Taylor.
La convergence des fanatismes apocalyptiques
Ce fascisme est une conjonction de trois composantes qui renforcent sa puissance. C’est l’alliance d’un fanatisme religieux, d’un fanatisme technologique et d’un ethno-nationalisme débridé. Et sa faiblesse, c’est que ces trois composantes sont en proie à de nombreux désaccords qui pourrait bien faire éclater cette coalition. Le très influent Steve Bannon par exemple déteste les « psychopathes » de la Silicon Valley. Et parmi le mouvement Maga, si certains pensent que Trump est l’instrument de Dieu, d’autres qu’il est l’instrument dissimulé des Jeffrey Epstein de ce monde. End Times Fascism explore tour à tour ces trois composantes. L’extrémisme religieux, les extrémistes de la tech et ceux qui aspirent à ce que la Nation toute entière devienne le bunker ultime. Ces trois visions bunkerisées de l’avenir cherchent à déchirer l’égalité et l’empathie. Ces trois extrémismes partagent le même rejet de la démocratie et partagent la même croyance en leur impunité. Pour Klein et Taylor, le combat à venir ne consiste pas tant à combattre ces personnes qui sont à la racine des problèmes, que les systèmes qui leurs permettent de concentrer tant de pouvoir et de richesses.
Taylor et Klein rappellent que le nazisme n’a pas été la rupture politique que l’on croit. Comme le disait Nehru, l’une des grandes figures de la lutte pour l’indépendance de l’Inde, après avoir traversé l’Europe avant la seconde guerre mondiale, le fascisme a mis à jour les méthodes de l’impérialisme européen. Même constat pour le défenseur des droits civiques américain W.E.B. Du Bois : les nazis ont mobilisé les méthodes que la civilisation chrétienne a pratiqué en Europe puis dans le reste du monde avec le colonialisme, visant à défendre la capacité de l’Occident, cette race qui se voulait supérieure, à gouverner le monde. Nombre de pays ont été profondément fascistes dans leurs colonies, alors qu’elles se montraient libérales et démocratiques chez elles. D’ailleurs, le fascisme d’aujourd’hui se comprend mal à l’aune du nazisme d’hier. Ceux d’aujourd’hui sont bien plus individualistes. La suprématie à laquelle ils croient tient bien plus d’une supériorité de l’extrême richesse, « d’un eugénisme des marchés ». Le fascisme d’aujourd’hui vise plus à chasser les clics que les personnes (même si chasser les clics conduit à déporter et violenter des personnes). Les étoiles jaunes d’hier se cachent désormais derrière les bases de données de la reconnaissance faciale et les scores de risques algorithmiques, appuient-elles.
Les tendances fascistes s’amplifient toujours dans les moments de crises, notamment les périodes de dépression économique et d’hyperinflation. « Le fascisme est la réponse la plus féroce du capitalisme face aux menaces ; c’est un moyen de s’assurer que la colère publique, qui monte en période de crise profonde, soit dirigée vers le bas – contre les plus vulnérables – plutôt que vers le haut, contre le système lui-même ainsi que ses gardiens et bénéficiaires les plus privilégiés ». Dans les années 30, le nazisme a été la réponse capitaliste à la menace communiste, tout comme les dictatures des années 70 en Amérique Latine ont été la conséquence des prises de pouvoir des gauches. Comme le disait le politicien antifasciste Ignazio Stilone : « le facisme est une contre-révolution contre une révolution qui n’a pas eu lieu ». Et aux Etats-Unis, d’Occupy Wall Street à Black Lives Matter, Trump a été la réponse à la montée de la contestation de gauche. Entre la solidarité et le fascisme, les plus puissants ont agi comme leurs prédécesseurs l’ont fait avant eux. Ils ont choisi la contre-révolution contre la révolution qui n’a pas eu lieu.
La première partie du livre, sur l’extrémisme religieux est certainement la plus originale. Elle commence en revenant sur l’attentat perpétré par le fondamentaliste chrétien Denis Michael Rohan en 1969 qui met le feu à la mosquée al-Aqsa sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem, afin de reconstruire le Troisième Temple de Jérusalem, qui assure d’une rédemption totale à ceux qui le bâtiront puisqu’il accueillera Dieu pour l’éternité. L’extrémisme religieux consomme et produit beaucoup de ce qui relève de fantaisies eschatologiques. Pour beaucoup de fondamentalistes, la fin des temps est imminente et nécessite à la fois de la faire advenir et de s’y préparer. Dans nombre de religions, le messianisme est vivace. Sur l’esplanade des mosquées, depuis 2025, le ministre israélien de la Sécurité nationale, du parti d’extrême droite ultranationaliste, suprémaciste et néosioniste, Itamar Ben-Gvir, multiplie les visites provocatrices et les prières, en violation directe du statu quo historique.
Mais il n’y a pas qu’Israël qui est gangrénée par le fondamentalisme. Le parti Républicain américain lui-même est noyauté par un très influent bloc évangélique qui soutient le fondamentalisme israélien et l’annonce du retour du messie. Ces chrétiens sionistes sont en conflit avec un autre courant évangélique : les nationalistes chrétiens. Trump comme Netanyahou ont l’un comme l’autre parfaitement compris que ces courants messianiques ont beaucoup d’influence et sont déterminés à les utiliser pour leurs propres buts. Les deux autrices nous éclairent sur l’impact profond du fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis, nous montrant qu’il est partout et que les idées qu’ils professent sont profondément problématiques et simplistes. Ces Églises qui tiennent toutes des propos apocalyptiques disposent de beaucoup d’argent et donc de beaucoup de pouvoir. Elles publient des livres sur la fin des temps à venir qui se vendent par millions, inondent leurs ouailles de sermons sur la rédemption. « Les plus grandes églises évangéliques aux Etats-Unis et dans le reste du monde sont convaincus de l’imminence de la fin des temps ». Ces pasteurs, à l’image d’un des plus suivis, John Hagee, dispensent à longueur d’homélies des théories totalement problématiques et extrêmement politiques. Dans la logique des chrétiens sionistes, en Israël, le danger n’est pas la guerre, mais la paix. Les propos que les deux journalistes rapportent font froid dans le dos, tant ces pasteurs dont l’audience est très forte, racontent n’importe quoi, partageant des vidéos et des propos claqués au sol, assurant détenir des moyens de guérir Alzheimer ou de rendre la vue aux aveugles. Derrière ces absurdités, les dangers ne peuvent être ignorés, tant ces propos ont des implications politiques. Ces églises soutiennent très largement le droit d’Israël à annexer les territoires Palestiniens et toutes « partagent le désir que la loi religieuse remplace le droit civil ». Ces églises s’en prennent à longueur de sermons aux mêmes ennemis : les musulmans, les LGBTQ+, les Nations Unies et la gauche. Ces églises enfin vivent souvent en communauté fermées, avec leurs écoles, leurs quartiers, leur culture… Mais plus seulement. Beaucoup sont désormais prosélytes et pensent que la religion doit dominer toute la société. En 2024, c’est quelque 41% des chrétiens Américains qui sont convaincus qu’ils ne doivent pas seulement prier, mais gouverner le monde. A l’image de la fondation Heritage qui défend rien de moins qu’un agenda théocratique et cherche à imposer une culture chrétienne capitaliste dans toutes les strates de la société, à l’image d’un de ses principaux architectes, le nationaliste chrétien Russell Vought, l’un des plus influent personnage de l’administration Trump. Alors que lors de la première présidence de Trump, la relation du président américain avec les églises évangélistes semblait surtout transactionnelle, depuis qu’il a échappé à une tentative d’assassinat en 2024, il semble bien plus convaincu de sa propre déification.
Les deux journalistes rappellent que ce fondamentalisme chrétien essaime bien au-delà des Etats-Unis, notamment en Amérique du Sud et en Afrique. Le risque est de voir s’imposer partout des formes d’État théocratiques. « La religion fonctionne bien plus comme une amphétamine que comme un opium, agitant bien plus qu’apaisant les âmes anxieuses ». Là où elle se dissémine, dans les recoins de l’extrême-droite, la foi est un accélérateur, de l’essence jetée sur un monde déjà en flamme. Les idéologies suprémacistes rejoignent désormais la ferveur apocalyptique et la moindre crise leur donne du carburant. Et les réseaux sociaux à leur tour alimentent la ferveur, à l’image du RaptureTok de septembre 2025, une des innombrables rumeurs qui y circulent promettant une fin du monde imminente.
« Le fascisme est une réponse morbide à des menaces et crises bien réelles » et vise à diriger la peur et la colère loin des systèmes qui conduisent à ces crises. Face aux crises, la promesse d’une bataille finale entre le bien et le mal promet à certains d’être sauvés. Pour Klein et Taylor, le facisme de la fin des temps est la conséquence du déni du dysfonctionnement du capitalisme. C’est une forme de réinterprétation des crises bien réelles que nous traversons (comme le réchauffement climatique) à l’aune des écritures.
Toutes les crises, comme le Covid ou les attaques du 7 octobre 2023 en Israël, deviennent des occasions d’accélérer la culture conspirationniste, facsciste et religieuse qui infecte la politique. Ce conspirationnisme anti-vaccin par exemple, qui s’en est pris tant à Bill Gates qu’à Anthony Fauci ou qu’à l’organisation mondiale de la santé, tient d’une mise à jour d’une longue hostilité de l’extrême-droite évangélique à l’encontre du New Deal et des politiques sociales, vues comme l’Antéchrist. La vraie menace pour ceux qui ont une vision paranoïaque du monde n’était pas le virus, mais plutôt les mesures de sécurité publique adoptées pour protéger les personnes vulnérables. Pour Klein et Taylor, la culture religieuse a été dévorée par la culture conspirationniste. Pour les chrétiens évangélistes américains, leur déclin, en nombre, les conduit à des positions de plus en plus extrêmes, à l’image du délirant Charlie Kirk, qui dans ses propos, comme dans son pamphlet (The Christian Response to the Great Reset), accusait le Forum économique mondial d’avoir produit le virus pour assouvir le monde et en appelait au retour aux valeures bibliques. Même l’insurrection du capitole du 6 janvier 2021 est vue comme un soulèvement chrétien. Pour Kirk, dans ses homélies fascisantes, les opposants à Trump devaient recevoir la peine de mort, de saintes exécutions.
Les attaques du 7 octobre 2023 ont été vécues par nombre de fondamentalistes juifs comme un signe de plus de la fin des temps. Elle les a radicalisés. Pour eux, l’occupation des territoires palestinien ne suffisant plus à protéger Israël, il fallait passer à l’étape suivante : l’expulsion, l’annexion voire l’annihilation. Nombre de télévangélistes ont utilisé les attaques pour annoncer la fin des temps. « L’eschatologie inverse le signal pour lui donner le sens opposé : le mal est le bien, les fléaux sont des remèdes, la guerre est la paix. » Quand Marco Rubio défend l’attaque contre l’Iran en expliquant que le régime est théocratique et apocalyptique, on peut se demander s’il ne parle pas plus des Etats-Unis que de l’Iran. Dans l’armée israélienne comme dans l’armée américaine, la plupart des soldats et des gradés sont convaincus d’avoir une mission messianique à accomplir, et que l’armée est un outil pour la rédemption. Le télévangéliste Texan, Byron Stinson, a défendu la venue de la fin du monde… puisqu’elle signifie le retour du messie.
Les deux journalistes rappellent pourtant que le christianisme n’a pas toujours été aussi radical. Dans les années 60, était même apparue une théologie de gauche, en réaction au soutien problématique de l’Église catholique à nombre de gouvernements autoritaires, comme les dictatures d’Amérique du Sud. Mais la montée des théologies de la libération ont conduit à une réaction renforçant un clergé conservateur, dénonçant l’égalité, au motif que c’est à Dieu de distribuer récompenses et punitions, comme dans le Pentecôtisme qui est venu occuper le vide laissé par les retraits de la gauche catholique. Pourtant, la solidarité n’a pas totalement disparu des églises. Lors du soulèvement contre les exactions de l’ICE à Minneapolis, les églises, synagogues et mosquées sont souvent devenues des lieux d’organisation. Les préceptes religieux de bienveillance, soin aux malades, aide aux plus pauvres, accueil des étrangers n’ont pas totalement disparu… mais ils semblent avoir été partout recouverts par l’espérance d’une rédemption terminale.
L’extrême-tech, le radicalisme des dieux numériques
Une semaine avant l’élection présidentielle de 2024, la société de capital-risque Founders Fund a organisé à Miami deux jours de fêtes et de conférences VIP sur le thème des pensées interdites sous le nom de « bal des l’apocalypse » ! Un évènement pour le moins cynique qui invitait les participants à discuter de comment détruire le monde. Au programme de ces conférences très classiques, nombre de hérauts de la tech, souvent sous pseudonymes, parmi lesquels bien sûr, l’inaltérable Peter Thiel, Curtis Yarvin, les fondateurs d’Anduril, Bryan Johnson, l’entrepreneur qui défit la mort, l’ex-acteur Kevin Spacey… Deux jours à célébrer les vertus de la hiérarchie, de la domination, des technologies ségrégatives… avec des sessions sur la colonisation de mars, l’invasion du Groenland, ou sur comment brûler le plus de pétrole et de charbon possible et bien sûr des odes aux communautés fermées portées par Patri Friedman invitant les entrepreneurs à abandonner leurs obligations sociales (« une façon d’être responsable de sa propre propulsion vers le paradis, sans qu’aucune intervention divine ne soit nécessaire », sic). Bref, un ensemble incohérent d’amalgames idéologiques, traversé de quelques valeurs partagées, comme l’eugénisme, l’anti-démocratie, la célébration de l’entrepreneuriat… Pour tous ces gens, les ennemis sont tous ceux qui cherchent à entraver la maximisation du profit auquel ils aspirent.
« Les idées de cette tech d’extrême-droite sont intensivement impopulaires », rappellent Klein et Taylor, cela ne les empêche pas d’être influents et de rassembler un grand nombre d’entrepreneurs autour d’eux. Ici, les deux journalistes documentent des choses sur lesquelles nous sommes plus éveillés : la bascule fasciste des milliardaires de la tech, comme le documentent par exemple, en France, Thibault Prévost, Olivier Tesquet et Natasha Hadjadji dans leurs livres, Technologie du coup d’Etat et Apocalypse Nerds. Avec la seconde élection de Trump, le monde de la Tech s’est rangé à la défense de ses intérêts. Pour Astra Taylor et Naomi Klein, c’est l’IA qui les a fait basculer, avancent-elles. Ils sont convaincus que l’IA aujourd’hui et l’IA générative demain vont remplacer la grande majorité des activités économiques jusqu’à là accomplies par les humains : de la conduite des véhicules à l’art, du traitement des maladies à l’enseignement… promettant d’étendre sans fin la disruption et la génération de profit.
Les financiers de la tech et les entrepreneurs qui ont rejoint l’orbite de Trump partagent plusieurs choses en commun : « ils cherchent désespérément à nous vendre ce futur post-humain soi-disant glorieux, et ils brûlent d’envie que leurs entreprises dominent ce paradis imaginaire peuplé de machines ». Mais ces croyances dans l’avènement d’une intelligence artificielle générale ont bien plus en commun avec la croyance religieuse et le complotisme, qu’à des projections basées sur la science ou les marchés. En cela, ils se révèlent très proches des dérives eschatologiques des courants religieux fondamentalistes, assurent Taylor et Klein. En fait, eux-aussi, prédisent la fin du monde, en dépensant sans compter pour créer leurs industries de données quitte à détruire l’économie et à détruire l’habitabilité même de notre monde physique. Enfin, l’IA promet de consolider le pouvoir des entreprises de la tech à un niveau sans précédent au prix d’une extension sans limite de la surveillance. Leur technologie promet surtout de renforcer les pouvoirs de ceux qui la contrôlent au détriment de tous les autres. Pour eux, l’IAG s’annonce comme la technologie ultime, la dernière invention, qui annoncera « le début de la fin des temps, ou du moins la fin de la concurrence sur les marchés ». Celui qui remportera la course deviendra tout puissant, ayant droit de vie ou de mort sur toutes les autres entreprises qui dépenderont de sa puissance.
Face à ces enjeux, la délibération démocratique ou la régulation ne sont que entraves à l’avènement du glorieux avenir que représente à la fois la fin du monde et l’avènement d’une IA omnisciente et toute puissante. Finalement, le ralliement de la tech à la politique de Trump tient des mêmes raisons que celui des fanatiques religieux, en proie à leurs propres rêves apocalyptiques : « ils avaient besoin d’un dirigeant assez téméraire et dépourvu de cœur pour les aider à jouer le sort du monde sur une violente fantasmagorie millénariste ». En cela, les conceptions apocalyptiques ou messianiques de l’IA se rejoignent, rappellent les journalistes, nombre de leurs thuriféraires passant allègrement du risque à l’enchantement. La version messiannique promet l’IA qui soignera toutes les maladies, qui résoudra le changement climatique, qui créera une abondance matérielle sans limite et rendra le gouvernement rationnel… C’est l’IA pour sauver le monde, qui donnera naissance à un pays de génies capables de doubler l’espérance de vie, comme l’a promis Dario Amodei par exemple. De l’autre, c’est l’IA qui s’apprête à détruire le monde, les emplois, la vie sur terre… Mais comme dans les fondamentalismes religieux, cette double vision, souvent imbriquée, n’est que l’autre face d’une même idée, celle de l’apocalypse qui conduit à la rédemption. La promesse que l’IA offre la sagesse infinie aux plus riches rejoint la promesse de l’arrivée de dieu sur terre : dans un cas comme dans l’autre, le salut est seulement destiné aux rares élus. En ce sens, la technologie est aussi inévitable que l’arrivée de dieu sur terre.
En réalité, la superintelligence relève bien plus d’un discours marketing, qui vise à faire gonfler la bulle du profit, comme le montraient Alex Hanna et Emily Bender dans leur livre. Les entreprises d’IA ne cessent d’affirmer que leurs machines sont conscientes, pavant la voie dans la croyance en leur supériorité voire leur divinité. Comme le montre la réalisatrice Valerie Veatch dans son film, Ghost in the Machine, des hommes puissants célèbrent leur capacité à créer la vie. Et comme chez les fondamentalistes religieux, aucune femme n’est plus nécessaire.
Désormais, tout ce qui compte, pour les entrepreneurs de la tech, c’est de sécuriser l’accès aux capacités de calcul, à l’électricité, à l’investissement et donc aux revenus. D’ici 2035, le secteur pourrait représenter 44% des émissions d’électricité des Etats-Unis. Les géants de la Tech bataillent pour construire des centres de données toujours plus grands et puissants et vendre leurs produits aux entreprises et aux autorités pour qu’elles les utilisent pour faire toutes les tâches qu’elles faisaient, des soins de santé à la police. C’est oublier bien vite que les gens ont besoin de leur travail, qu’ils préfèrent les médecins humains et plus encore une planète habitable, rappellent Klein et Taylor. Pas étonnant donc qu’en transformant l’IA en système d’exploitation pour toute l’économie, ces entreprises se confrontent à des contestations et des résistances inédites.
Pour balayer toutes les oppositions, ils ont donc besoin d’un pouvoir fort et d’un homme fort, que Trump et ses sbires incarnent parfaitement. C’est JD Vance qui a scellé l’accord entre la coalition Maga et la Silicon Valley, rappellent les essayistes, quand le protégé de Thiel a permis le rapprochement avec les empereurs de la Tech et Trump sur le dos d’une administration Biden qui tentait de réguler les cryptomonnaies et l’IA. Depuis, les projets d’alliance vont bon train. Les géants de la tech ont colonisé les marchés publics, à l’image de Palantir. Trump a fait tomber les régulations. « Toute ruée vers l’or nécessite son Far West, c’est-à-dire une frontière, une zone d’exception où les règles et les lois habituelles ne s’appliquent pas. Et c’est précisément ce que Trump a apporté ». Les dépenses dans les data centers pourraient totaliser 7 000 milliards d’ici 2030. Les entreprises de la tech atteignent des niveaux de financements jamais atteint. Les entreprises de la tech sont désormais les seules responsables de la croissance américaine, même si nul ne sait comment elles vont générer suffisamment de revenus en regard. Seulement 17% des Américains pensent que l’IA va avoir un impact positif sur les Etats-Unis d’ici 20 ans… La résistance du public annonce qu’une correction pourrait bien advenir.
Quant au déploiement de l’IA dans l’administration américaine, les deux autrices en soulignent l’aporie partout. Des efforts du Doge aux exactions de l’ICE en passant par la montée de la surveillance via les outils de Palantir… Peu importe les défaillances de la technologie : « créer un appareil administratif qui fonctionne bien ne figure pas à l’ordre du jour ». Le but est bien plus de sécuriser les investissements, de vendre des produits aux gouvernements étrangers et de sécuriser les législations favorables à la tech américaine. De sécuriser l’accès aux ressources via des droits de douanes chaotiques. « Promouvoir et défendre la révolution mondiale de l’IA portée par la Silicon Valley constitue désormais la mission primordiale du gouvernement américain ». Ce qui s’impose en Amérique, c’est la couche technique autoritaire. « Le fascisme est toujours un système de racket au profit du capital : il protège un groupe restreint d’entreprises et d’intérêts, tant face aux travailleurs que face à la concurrence ; en retour, ces entreprises apportent leur soutien au projet de l’État ».
Taylor et Klein parlent à leur tour d’État mafieux, de gangstérisme, en rappelant que depuis 2025, Trump lui-même n’a pas été le dernier à s’enrichir éhontément comme le pointaient le Financial Times et le New York Times cet été. « Les élites de la tech ont atteint une nouvelle stratosphère de richesse grâce à une technologie qui, selon leurs prévisions, provoquera un véritable cataclysme pour l’emploi ». Et l’annonce sans cesse renouvelée de cette apocalypse, permet de rallier les derniers investisseurs qui hésiteraient encore.
Le gouvernement de Trump et Vance leur a permis d’aller plus loin encore dans cette violence économique à l’égard des citoyens américains. En échange, ces entreprises sont venues équiper l’administration pour que la technologie vienne équiper le gouvernement, que ce soit pour combattre les ennemis étrangers comme domestiques. La surveillance de masse en est à la fois la condition et la conséquence. « Quand votre modèle économique est de détruire l’emploi de classes entières d’actifs, il est nécessaire de pointer les caméras, les données et les robots contre ces mêmes usagers ». Thiel comme Karp rêvent de villes réservées aux seuls riches, ce que Balaji Srinivasan appelle le sionisme technologique, le fait d’utiliser la technologie pour développer un apartheid social. A mesure que se déploie l’empilement de technologies autoritaires, chaque contrat approfondi le piège pour se refermer sur chacun d’entre nous. A mesure que Palantir devient indispensable, que les drones d’Anduril deviennent le standard de l’Otan, que les centrales nucléaires font tourner les data centers, la transformation devient peu à peu irréversible. « Sous la bannière d’une technologie patriotique, ce bloc construit une infrastructure de contrôle… Un régime où les entreprises font les règles, plus que les politiques publiques ». Plutôt que de convaincre les électeurs, les technologies autoritaires souhaitent contrôler les infrastructures, en pillant et privatisant tous les aspects du régalien. Pour Trump comme pour Thiel, l’administration n’est qu’un territoire pour l’extraction de valeur. Pas étonnant alors que ces gens se sentent assaillis par les centres de données, les caméras de surveillance ou les transformations éducatives.
Les entrepreneurs de la tech construisent leurs bunkers. Tous se préparent à survivre à l’apocalypse qu’ils fabriquent. « Les plans d’évacuation qui accaparent nos élites nous indiquent que ces hommes sont terrifiés par le monde qu’ils construisent ». S’ils sont aussi obnubilés par l’eugénisme, la suprématie cognitive ou les hiérarchies sociales, c’est d’abord parce que leurs rêves suprémacistes cherchent à les protéger du reste du monde. Et leur obsession est d’autant plus vive que la résistance au futur qu’ils proposent se renforce comme jamais.
Dans leur livre, Taylor et Klein documentent la contestation contre les data centers et contre l’IA, à l’image des Colossus que Musk déploie dans le Tennessee. Ces vampires énergétiques, comme les appellent les opposants, se proposent de sacrifier la vie des gens. Ces industries IA, sont d’abord des industries sans personnel, rappellent les autrices qui parlent de « machines d’élimination humaines ». Comme le prophétisait Musk, à l’avenir, le travail sera optionnel.
Pour Klein et Taylor, cette nouvelle industrialisation ne ressemble donc pas aux précédentes. Les habitants ont souvent accepté les effets néfastes des vagues d’industrialisation précédentes, parce qu’en retour, ils bénéficiaient de boulots, de taxes et de produits. Ce n’est plus ce que promettent ces entrepôts vides, qui semblent venir donner le coup de grâce à la désindustrialisation occidentale. Ils ne promettent même plus un monde commun, à l’image de l’abandon par les grands acteurs de la tech de leurs objectifs climatiques. Bill Gates lui-même, qui avait publié un livre alarmiste sur le risque de désastre climatique, estime désormais que le réchauffement a été surévalué ! « Le moment où les Big Tech déclaraient vouloir sauver le monde est passé. Désormais, il est temps de le consommer ». Mais ne vous inquiétez pas ! Les entreprises ont déjà la réponse à ces critiques : l’IA va réparer la crise climatique, même s’il l’empire, ironisent Klein et Taylor. Pour cela, finalement, il suffit à ces entreprises de contrôler la vérité. Et n’est-ce pas finalement ce que font leurs machines, par exemple en déployant des IA non woke, c’est-à-dire contre la justice sociale. Les outils qu’ils déploient permettent comme nulle autre d’accomplir le rêve fasciste ultime, celui de contrôler et déformer notre perception collective de la réalité.
Avant, pour contrôler le monde, il fallait emprisonner et exécuter ses opposants, produire de la propagande, dénigrer les opposants. Les outils d’IA permettent désormais d’automatiser la désinformation et la manipulation. « Désormais, ils ont le pouvoir de programmer le fascisme dans leurs machines ». Les données collectées excluent de vastes pans de connaissances de l’humanité dont il n’existe pas de versions numériques. L’IA générative promet un point de vue unique, comme une vérité divine. Comme le dit Yanis Varoufakis, le business model que la Big Tech déploie consiste en « un droit divin où la vérité est la propriété brevetée de la puissance ». L’IA dégrade la réalité. « Quand vos flux d’informations sont remplis de productions synthétiques racistes, misogynes, que les robots génèrent les réponses, le résultat est que les gens finissent par abandonner tout espoir de distinguer les faits de la fiction ». Les attaques de l’administration Trump contre l’éducation, l’université, la presse, la recherche répondent aux licenciements des modérateurs, des vérificateurs de faits et éthiciens de la tech. L’IA n’a pas vocation à compléter les connaissances, mais bien à les supplanter. « Les fascistes de l’IA ne cherchent plus à fabriquer du consentement, mais à fabriquer de la confusion, à saper la délibération démocratique en déchaînant l’intolérance et la désinformation à une vitesse et une échelle sans précédent dans l’histoire moderne ». Les chatbots n’ont pas besoin d’être particulièrement intelligents pour parvenir à remplir nos têtes de leurs biais racistes.
Reste que ces perspectives commencent à battre de l’aile, dans le camp Républicain lui-même. Des comtés Maga s’opposent au déploiement de data centers. Dans des États où le discours antiavortement est dominant et divise la population, l’opposition aux data centers, lui aussi sous bannière pro-humaines, rassemblent les citoyens contre les machines vampires.
Vers une nation survivaliste et bunkerisée ?
Trump avait promis à ses électeurs une renaissance de l’industrie. Elle n’a pas eu lieu. A la place, les Etats-Unis connaissent une forte inflation et un PIB atone, porté uniquement par le boom de la tech.
Lors du passage de l’ouragan Helene, en 2024, 73 000 maisons ont été détruites. Comme toujours, la solidarité s’est structurée pour venir en aide aux victimes. Quelque soient leurs couleurs politiques, les gens se sont mutuellement entraidés. Mais cela n’a pas duré. Une armée d’opportunistes du clic sont venus déverser leurs jugements conspirationnistes en estimant par exemple que les électeurs Républicains n’étaient pas aidés. Les dénégations du sénateur Républicain local n’ont pas réussi à faire refluer ces histoires absurdes. Trump a rapidement fini par relayer ces absurdités, les amplifiant encore. Trump, Musk et consoeurs sont les premiers à relayer d’innombrables conspirations, d’innombrables contre-vérités. Avec des conséquences bien réelles, comme quand Trump finit par couper dans les budgets de santé, d’aide alimentaire pour les rediriger vers le développement de centres de détentions. Au Doge, Musk a licencié des centaines de milliers d’agents fédéraux au profit des petits soldats fascistes de l’ICE (300 000 fonctionnaires sur 2 millions ont été licenciés depuis le début de la présidence Trump).
Pourtant, rappellent les deux journalistes, au XXe siècle, les régimes fascistes ont soutenu comme rarement l’assistance sociale aux classes populaires qui servaient le régime. Ils ont soutenu des projets de constructions pour employer les actifs, comme de construire des autoroutes, des gares ou des barrages… Rien de tel avec l’administration Trump qui a attaqué comme rarement les infrastructures conçues pour apporter des protections universelles à tous. « Le fascisme de la fin des temps est le symptôme de la manière dont le capitalisme repousse les limites de notre planète. Mais au lieu de s’attaquer aux crises sous-jacentes, ses dirigeants répliquent par des mots d’ordre brutaux : « Construisez le mur » ! « Repoussez les envahisseurs ! »». Un tiers des américain et deux tiers des Républicains approuvent certains aspects de la théorie du grand remplacement. Pour Klein et Taylor, le grand remplacement n’est pas la vérité. Cela n’a pas empêché l’administration Trump d’en faire une pièce centrale de sa politique notamment dans sa Stratégie de sécurité nationale, désignant la migration de masse comme la plus grande menace du monde occidentale. Les migrants ne sont plus, nulle part, les bienvenus. Partout, les difficultés à payer ses factures ou à trouver des emplois décents, n’est pas la responsabilité des banquiers ou des spéculateurs ou des politiciens, mais des migrants. C’est là le vrai grand remplacement, ironisent les autrices, « la substitution des banquiers par les migrants ». La droite ethnonationaliste invite les peuples à reprendre le contrôle, non pas des oligarques, mais de l’immigration. Les droites extrêmes proposent toutes la révocation de la citoyenneté et la déportation de masse (qu’ils appellent remigration). Ils créent partout un ennemi, là où il n’y en a pas. La faction Maha du mouvement Maga estime qu’il est plus important de contrôler les réfugiés climatiques que de réguler les émissions carbone. « L’obsession de l’extrême-droite pour le grand remplacement n’est pas seulement une pensée conspirationniste ou une diversion cynique, elle est aussi une confession », celle d’un « survivalisme nationaliste ». Les colporteurs de cette théorie savent parfaitement que la planète s’effondre, détruisant le territoire de ceux qui ne comptent pas et qui n’ont rien fait pour provoquer cette crise. « Pour les éco-fascistes, la nation elle-même doit être le bunker, avec des armes pointées vers l’intérieur comme l’extérieur. » « Anticipant un avenir déstabilisé aux ressources en déclin et se percevant comme les véritables victimes d’un nettoyage ethnique, les suprémacistes sont prêts à se livrer à des massacres innommables pour protéger leur minorité à la peau claire, les élus ». D’où les délires sur le réarmement démographique (les femtechs), les forteresses militaires (le golden dome), la sécurisation des ressources (le projet Vault qui vise à constituer une réserve stratégie de ressources)… Plus qu’un déni du réchauffement, soulignent Klein et Taylor, la prise de conscience du dérèglement climatique imminent est claire et explique toutes les volonté expansionnistes sur le contrôle des ressources. « Nous devons mettre à jour nos modèles mentaux : comme les dirigeants de la tech ont abandonné leurs engagements écologiques, les politiciens d’extrême-droite, comme ceux qui votent pour eux, ne sont plus dans le déni climatique. Ce sont des incendiaires qui laissent sciemment le monde brûler. »
En 1961, un an avant la crise des missiles à Cuba, les américains étaient persuadés qu’une guerre nucléaire allait éclater. Les autorités appelèrent les Américains à construire des abris anti-atomiques. Peu furent réellement construits. Ceux qui n’en construisirent pas, ont même dénoncé la pratique, la trouvant honteuse et égoïste. Pour Kenneth Rose, auteur d’un essai sur le sujet, One nation underground, le rejet des abris anti-atomiques était plutôt la marque d’une certaine maturité. « La probabilité de survivre à l’apocalypse ne valait pas le risque de perdre son humanité » en se réfugiant dans la construction de refuges qui prenaient comme ennemis ses propres voisins, plutôt que l’ennemi extérieur. En fait, ce sont surtout des gens qui en avaient les moyens qui ont construit ces bunkers. Le bunker privé est un état d’esprit, une façon de se protéger soi-même face à un monde gorgé de risques et d’incertitudes. Le problème n’est pas tant de se préparer à une crise, explique les autrices, que de le faire en pensant que les désastres peuvent être affrontés isolément. Le fascisme actuel a pour but de nous faire croire en cette posture défensive et solitaire. Mais la très grande majorité des gens rejettent ce « survivalisme brutal ». Kennedy lui-même a fini par rejeter ces projets, en invitant plutôt à se concentrer à trouver des moyens pour que les bombes et les missiles ennemis ne parviennent jamais jusqu’en Amérique. Ceux qui ont vendu des abris étaient bien plus des profiteurs de crise qu’autre chose.
Pour Klein et Taylor, c’est peut-être sous cet angle qu’il faut d’ailleurs lire le fascisme américain d’aujourd’hui. Un fascisme qui ne cherche que son propre profit. Ce profit, d’ailleurs, est bien souvent la motivation première des systèmes de désinformation en ligne. Des arnaques cryptos aux influenceurs de la désinformation, nous sommes confrontés à un monde, à un ensemble de personnes, qui tirent profit de la désinformation qu’ils répandent, expliquent-elles en prenant l’exemple de Nick Shirley, un influenceur d’extrême droite américain participant très activement à alimenter la désinformation raciste que des émigrés haïtiens dévoreraient les animaux de compagnie du voisinage. Ses vidéos ont été particulièrement amplifiées sur les réseaux sociaux. Même débunkées, cela n’a pas empêché l’influenceur d’extrême-droite de prendre son envol. Notamment via une vidéo de 42 minutes où il se montre visitant des centres sociaux vides dans le Minnesota déclenche de nouvelles polémiques sur leurs financements, les accusant de fraude. Ces vidéos, reprises par Vance, Musk et Trump eux-mêmes, ont servi d’accélérateur viral pour une escalade inédite. L’administration Trump a gelé les fonds fédéraux pour les programmes d’aide sociale du Minnesota, puis a envoyé les troupes de l’ICE occuper Minneapolis et Saint-Paul, donnant lieu aux dramatiques événements entre l’ICE et la population. Quand l’agent de l’ICE, Jonathan Ross a tué Renee Good dans sa voiture, la vidéo de l’agent a été très vite libérée par les autorités pour entériner la version officielle. Pour Klein et Taylor, Minneapolis a été transformé en laboratoire, en showroom de la désinformation où vidéo virales et montages à l’IA ont tenté de damer le pion de l’information.
La nation bunkerisée n’était pas seulement une idée politique et raciste, mais également un business modèle. Chaque événement a été exploité au profit de quelqu’un. « Alors que les influenceurs extrayaient du contenu pour leurs vidéos virales, des entreprises technologiques sous contrat avec le département de la sécurité intérieure collectaient des données sur les manifestants et les transmettaient simultanément à l’ICE, permettant ainsi à l’agence de localiser précisément des immigrés à leur domicile ou sur leur lieu de travail. Plus de 3 700 immigrés ont été interpellés lors de l’opération Metro Surge ; une fois arrêtés, nombre d’entre eux ont basculé dans un autre type de réseau à but lucratif : celui des prisons et centres de détention privés. » Minneapolis a été le lieu de démonstration de l’essor économique de la surveillance de masse, dans une forme de chaîne d’approvisionnement sans fin.
Bien évidemment, les habitants de Minneapolis, ont envoyé, eux, un autre message. Par leurs actions, ils ont montré que nombre d’Américains ne veulent pas que leur pays devienne un bunker high-tech, ne veulent pas de la terreur d’une police sans garde-fous, ni que leurs moindres mouvements soient traqués par des capteurs et des drones. Le fascisme est toujours une alliance d’intérêts, mais a Minneapolis, elle a commencé à craquer, rappellent Klein et Taylor. La traque des personnes d’origine étrangère à Minneapolis a montré à tous combien les outils numériques et notamment les outils des grandes firmes privées, étaient utilisés pour identifier et traquer les personnes. Les acteurs technologiques alliés aux politiques répressives, ont montré combien leurs relations étaient symbiotiques, entre eux et avec la catastrophe. Ils sont les premiers à investir dans un état d’urgence permanent. C’est en cela que pour Klein, le fascisme est l’accélération du capitalisme du désastre. Les chocs ne sont plus isolés, comme elle les décrivait dans La Stratégie du choc, mais continus.
Les deux autrices rappellent la filiation de Palantir avec le 11 septembre, avec le programme total information awareness, ce projet de collecte d’information totale pour surveiller la menace terroriste partout. Si ce programme a été débranché officiellement en 2003, nombre de ses fonctions ont continué sous d’autres noms. Dans le Minnesota, il était clair que le programme était de retour. « Le vieux rêve d’une surveillance totale était désormais effectif ». L’ennemi n’était plus le terroriste extérieur planifiant des attaques violentes contres les Etats-Unis, mais des immigrés de couleurs. Comme n’a cessé de le répéter Alex Karp, Palantir a été construit pour affronter les temps difficiles. L’entreprise a surtout pivoté. D’un modèle contre le terrorisme extérieur, elle est devenue l’entreprise qui surveille tout le monde. Comme on pivoté les vendeurs d’abri anti-atomiques en devant les bâtisseurs de centres de détentions des migrants…
Pour tous ces gens « la paix et la stabilité écologique sont désormais vus comme des menaces ». Les acteurs qui vendent des logiciels de reconnaissance faciale ou construisent des camps ou des drones construisent « le complexe industriel pour l’armageddon ». L’une des branches de ce complexe reste assurément la production et la dissémination de la propagande, notamment via les réseaux sociaux qu’ont produit les grands acteurs de la tech, qui sont aussi les grands acteurs de l’IA et qui sont aussi les grands acteurs de la surveillance. En 2022, Musk a racheté Twitter. Trump lançait TruthSocial, et le TikTok américain a été repris en main par la famille Ellison. Vance a investi dans Rumble, le service de Streaming ultra-conservateur où s’expriment Bannon, Alex Jones, Andrew Tate ou l’adorateur d’Hitler, Nick Fuentes. Pour John Ganz, c’est là l’alliance entre une fraction ultra-réactionnaire et le secteur de la technologie, autour du déploiement de systèmes de défense, de surveillance, de sécurité. L’ICE est devenu le programme d’embauche de la meute du « Trumpenprolétariat ». L’extrême-droite est d’abord un rassemblement d’intérêts économiques, et pas seulement politiques. Les réseaux sociaux s’alimentent à la rage, au conspirationnisme et au conflit. Être un marchand de drame est devenu le business modèle. Pour Stephen Miller, la mort de Charlie Kirk a été le début d’une « guerre sainte » contre les ennemis de l’intérieur. Trump a indiqué au FBI qu’il fallait désormais s’en prendre aux antifa, devenus organisations terroristes. « Le cerveau collectif de la droite a fondu dans une cuve de slop, de conspirationnisme et de chaînes algorithmiques. Au risque que leur audience souhaite toujours plus de transgressions, de conspirations, d’apocalypses… » Hannah Arendt rappelait que le nazi idéal n’était pas quelqu’un avec des convictions profondes, mais plutôt un individu pour qui la distinction entre les faits et la fiction, entre le vrai et le faux n’existait plus. Et c’est tout à fait le cas des gens coincés dans les chambres d’échos de l’extrême-droite américains.
La convergence des fanatiques de l’apocalypse peut-elle se désagréger ?
Pour Klein et Taylor, reste que cette escalade pourrait aussi conduire à la désagrégation de cette coalition ultra-conservatrice. Les hommes y détestent de plus en plus les femmes et notamment les femmes puissantes, comme Megyn Kelly. Thiel estime que tout le monde est l’antechrist, mais, en tant que gay, il est détesté de la droite chrétienne qu’il courtise. Stephen Miller qui déteste les étrangers pourrait demain être désigné comme l’un d’entre eux. Sans compter que cette coalition d’hyper droite est traversée par de profonds désaccords sur Israël, sur l’IA et même sur la nature de la Nation elle-même. Mais les sectes messianiques, l’extrême-droite suprémaciste et les nationalistes du grand remplacement partagent également beaucoup en commun, notamment leur détestation pour l’égalité, pour la démocratie. La fracture pourrait bien venir du rejet de plus en plus marqué des femmes, et notamment de ces Trad Wives qui structurent le mouvement Maga. Celles qui apprécient l’idée de dévouer leur vies à leurs enfants et leurs familles, ne sont pas très enthousiastes à l’idée que leur droit de vote leur soit dénié, ni très sensibles à la misogynie ambiante.
Mais surtout, soulignent Klein et Taylor, la réalité sait très vite reprendre ses droits. La stratégie du champ de bataille en ligne reposait sur la croyance que ceux qui ont soutenu Trump pour renforcer la politique migratoire viendraient soutenir la police et applaudirait aux expulsions. Ils ont été bien moins nombreux qu’espéré. Dans le Minnesota nombre d’habitants se sont dressés contre l’ICE. Ils se sont baptisés les helpers, ceux qui aident. Pas des militants, ni des protestataires, ni des activistes, mais plus simplement, des gens qui sont venus apporter leur aide à leurs voisins menacés. Ils ont apporté de la nourriture, des vêtements, des protections. Ils ont suivi les déplacements de l’ICE pour prévenir avant qu’ils ne débarquent dans certains endroits et quartiers. Pour eux, les immigrés que l’ICE tentait d’arrêter n’étaient pas des abstractions, mais des connaissances, des amis, des collègues, des personnes réelles et appréciées. L’intensification des violences de l’ICE n’a fait que renforcer leur détermination. L’ICE a perdu le contrôle. A Minneapolis, l’extrême-droite a perdu la bataille du récit. Ses habitants ont tous ressenti avoir été envahis par une force extérieure. Deux tiers des américains estiment que l’ICE est allé trop loin et la moitié sont pour son abolition.
Klein et Taylor terminent leur ouvrage sur les résistances au déploiement de l’extrême droite. Des contestations de la privatisation de Venise par Jeff Bezos pour son mariage, à l’obscénité de la salle de bal de Trump… C’est un combat entre ceux qui peuvent tout et ceux qui n’ont aucune échappatoire. Entre ceux qui n’entretiennent que des relations transactionnelles et les autres. Entre les helpers et les quitters, entre ceux qui restent et ceux qui partent, entre ceux qui sont de quelque part et ceux qui sont de nulle part (inversant la typologie que faisait le sociologue Benoît Coquart dans son livre, Ceux qui restent (La découverte, 2019) puisque pour le sociologue français, ceux qui restent sont ceux qui rejoignent l’extrême-droite). « L’aspect le plus dangereux du projet des oligarques de la tech visant à délaisser le monde réside dans le fait que les outils qu’ils conçoivent sont destinés à nous remodeler à leur propre image, une image altérée. Les plateformes et applications populaires nous habituent à partager le rêve de la Silicon Valley d’une liberté désincarnée, nous incitant sans cesse à délaisser les lieux réels et les interactions en face à face au profit de simulations – et à percevoir la Terre, nos corps et nos relations comme des prisons qu’il s’agirait de pirater et de fuir. » Sam Altman est convaincu qu’il y a des avantages à être une machine et est persuadé que ses propres enfants ne seront jamais aussi intelligents qu’une IA. ChatGPT est entraîné pour exploiter notre empathie et lui conférer plus d’importance qu’il ne le mérite. « Les Big Tech, habitués de longue date à fracturer notre attention via les réseaux sociaux, ont trouvé de nouveaux moyens lucratifs de fracturer notre affection et de manipuler nos attachements, flattant leurs usagers pour les garder engager et dépendants ». L’IA paraît bien plus un service de psychose qu’autre chose. Ceux qui les utilisent, peu à peu, sont saisis par des croyances messianiques ou des délires de persécution. Ou finissent pas être convaincus que l’IA est consciente ou qu’elle est un dieu. Les hallucinations grandioses et paranoïaques que ces systèmes distillent chez ceux qui les surutilisent s’accordent au monde que projettent les fascistes de la fin des temps. « Les géants de la technologie sont prêts à détruire notre santé mentale et à démanteler nos communautés, car ils se perçoivent comme engagés dans une course pour dominer une nouvelle étape de l’évolution humaine. Ils comprennent également qu’ils sont désormais en concurrence avec toutes les activités ordinaires que nous, humains, pratiquions autrefois par nous-mêmes et entre nous, sans avoir besoin de leur médiation.» Leur business model est l’aliénation. Comme le disait le président de Spotify, Daniel Ek : notre concurrent est le silence. Le concurrent des outils de la tech sont les églises, nos voisinages, les pubs. Tous les endroits où l’on se rassemble, tous les endroits encore bien réels, comme l’ont été les rues de Minneapolis. Leurs services produisent d’abord de la solitude, c’est-à-dire « l’expérience de ne pas appartenir au monde ». Arendt ne disait-elle pas que le totalitarisme est d’abord une solitude organisée ? « La combinaison de robots ravageurs et de saisons déréglées, associée à des inégalités toujours plus criantes et à des protections sociales défaillantes, rend le monde déséquilibré et isolant pour beaucoup d’entre nous. » Le philosophe Glenn Albrecht parle de solastalgie pour évoquer cette détresse particulière qu’évoque l’idée d’un monde qui ne ressemble plus à ce que nous connaissions. Ce « mal le mal du pays que l’on ressent alors que l’on est encore chez soi ». Or la raison pour laquelle nous ne nous sentons plus chez nous n’est pas liée au fait que des migrants viennent prendre nos emplois ou que des enfants demandent à ce qu’on les appelle autrement. Elle est d’abord le fait d’accaparements qui nous conduisent nulle part. Les fascistes proposent de revenir à un passé idéalisé, refermant la possibilité de construire un futur plus inclusif, plus protecteur et moins déconcertant. Ils ne proposent pas d’affronter les changements qui sont les nôtres. Or, la seule option devant nous, défendent Klein et Taylor, consiste à mieux s’opposer à l’accaparement du monde par ses élites.
« Les visions du monde violent au cœur du fascisme apocalyptique résonnent parce qu’elles puisent dans des récits profondément inscrits dans notre ADN culturel ; elles colorent notre perception du monde environnant et imprègnent notre conception du possible. La quête d’une rédemption messianique en Terre sainte, le rêve d’une transcendance numérique grâce à l’IA générale et les agissements des ethno-nationalistes transformant les villes en zones de guerre au nom de la purification et du retranchement de la patrie – tous ces phénomènes jouent sur des ressorts similaires : le Bien contre le Mal, les grandes batailles, les cités radieuses, le salut éternel pour les élus seulement.» Mais malgré les efforts des extrémistes à n’extraire que les plus violents passages de leurs textes sacrés, toutes les cultures proposent d’autres messages, rappellent pourtant Klein et Taylor. Notamment celui que nous avons une responsabilité à prendre soin du monde, des autres, des étrangers, à étendre le soin aux autres, à toute forme de vie. Les manifestations contre l’ICE ont montré la force de la résistance communautaire, l’enjeu qui traverse nombre d’entre nous à protéger les gens autour de nous, qui qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Notre humanité depuis l’origine consiste à refuser la violence à l’encontre de nos proches. « Si le Minnesota a été une cible de choix, c’est parce que l’Etat représente, plus que d’autres, la plus grande menace qui soit pour l’agenda fasciste : la démonstration d’une société démocratique multiraciale. » Distiller la crainte des étrangers permet de déconstruire les communautés qui sont le cœur de la société démocratique américaine. L’austérité qui réduit les services publics et les démantèle permet justement de faire monter les peurs et d’orienter les votes.
Reconquérir… ceux qui n’ont pas d’autres mondes à conquérir
Résister au fascisme nécessite de rebâtir des résistances communautaires, locales. « Cela nécessite aussi de partager un récit sur comment survivre aux temps difficiles à venir sans laisser personne derrière. Une histoire non pas d’apocalypse et de fins des temps, mais de temps meilleurs, une histoire non pas de séparation et de suprématie, mais d’interdépendance et d’attachement, une histoire non pas d’échappement, mais qui consiste bien plus à résister et à rester sur place et demeurer fidèle à la réalité terrestre problématique dans laquelle nous sommes enchevêtrés et liés. La terre promise n’est pas la fin du monde, elle est là, maintenant, ici, et ne peut reposer que sur la justice qu’il faut rendre toujours plus universelle et disponible à tous. »
Pour Klein et Taylor, les quitters, ceux qui veulent partir, télécharger leurs cerveau dans les ordinateurs, conquérir Mars, se dégager du reste du monde, confisquer la démocratie, sont ceux qui ont les moyens. De l’autre, ceux qui restent, sont ceux qui n’ont pas d’autres choix que de faire bouger le monde ne pouvant bouger eux-mêmes. Ceux qui restent, ce sont les habitants de Minneapolis qui se sont opposés à l’ICE. Les habitants de Venise qui se sont opposés à Bezos. Ceux qui n’ont pas d’autre monde à conquérir. Et qui donc, doivent prendre soin du leur.
Klein et Taylor tirent cette métaphore en concluant leur très sombre livre d’une dernière partie lumineuse et très enthousiasmante qui se concentre sur la façon dont Zohran Mamdani à conquis la ville de New York. Elles rappellent qu’il n’était dans le radar de personne. En 2024, 30% des votes de New York sont allés à Trump, contre 23%, 4 ans plus tôt, notamment provenant des quartiers qui concentraient le plus d’immigrés et de gens en difficulté. Klein et Taylor décrivent par le détail comment Mamdani s’y est pris pour conquérir ces publics et la ville. Son travail de terrain, son invitation aux new yorkais à les écouter et à reconstruire une politique pour tous, inclusive. Comme il le disait dans l’une de ses premières vidéos de campagne : « les travailleurs sont de plus en plus exclus de la ville. Un maire doit pouvoir changer cela. C’est ce pourquoi je suis candidat ».
Mamdani à rallié les gens en leur donnant le droit de pouvoir rester là. Il a répondu aux discriminations de droite par une célébration du droit de tous à pouvoir être là. Pour Klein et Taylor, sa politique est l’antithèse du fascisme. Sa compagne a été multiculturelle, multiraciale, polyglotte. Plus qu’un rejet de la haine, sa politique a été une invitation à la gentillesse. Il a célébré les classes laborieuses et immigrées qui permettent à la ville de fonctionner. Il a mené une politique joyeuse, célébrant le plaisir constant à être une part de quelque chose de plus large et de plus fort que soi. Il a invité les gens à cesser d’être spectateurs, et à proposer et participer. Il a passé des mois à faire se souvenir aux new yorkais pourquoi ils aimaient leur ville et à leur rappeler qu’ils avaient droit à une vie décente dans cette ville. Beaucoup ont raconté n’importe quoi, comme le fait qu’il y aurait des pogroms si Mamdani l’emportait. « Mamdani a remplacé la froideur de l’individualisme par la chaleur du collectivisme ». Toute ville devrait pouvoir être défendue avec la même ferveur que Mamdani a défendu New York. « Partout dans le monde, les forces fascistes canalisent la colère vers le bas – en la dirigeant contre ceux qui sont le moins responsables de nos maux de société – et persuadent les électorats qu’ils ne peuvent plus se permettre de se soucier d’autre chose que d’eux-mêmes. Nous pensons qu’il est possible de détourner nombre de nos concitoyens de ces tentations violentes, mais cela ne se fera pas par des leçons de morale culpabilisantes. Il faut proposer une alternative, une vision convaincante : une meilleure façon de vivre ensemble.»
Dans les années 60, beaucoup de gens refusèrent de s’installer dans les abris anti-atomiques et sont plutôt aller se battre pour l’abolition des armes nucléaires. Ce mouvement n’a pas été un total succès, mais il a aidé à apaiser la guerre froide. La meilleure façon d’assurer notre survie collective consiste à éliminer les armes qui nous menacent, concluent Naomi Klein et Astra Taylor. Aujourd’hui, nous sommes face à un moment où l’impunité des élites est totale. « Les gens les plus puissants du monde, à travers la religion, le gouvernement et la technologie, partagent la conviction que nos lois ne s’appliquent pas à eux. Ni les lois des nations où ils vivent. ni les lois internationales. ni les lois de la biologie ou de la physique. (…) Ce sentiment d’impunité omniprésent au sein des élites politiques et économiques est intimement lié à leur volonté d’exposer le reste d’entre nous à des niveaux de vulnérabilité et de risque extraordinaires et croissants. » Comme nous avons réclamé le désarmement nucléaire, il nous faut désormais réclamer la fin d’une tech sans limite, la fin d’une concentration des richesses, la fin de l’impunité. « Notre sécurité collective ne sera assurée que lorsque nos élites seront contraintes d’envisager de vivre et de survivre ici, avec le reste d’entre nous. »
Aujourd’hui, les oligarques sabotent la démocratie pour s’accaparer le pouvoir. Notre seule réponse rationnelle est de les désarmer, de réguler la tech bien plus strictement que nous ne l’avons fait, de réguler leurs richesses, et de redistribuer leurs richesses bien mal acquises. Taylor et Klein souhaitent « abolir les milliardaires ». L’IA générative n’est possible que parce que ces gens ont tout volé, rappellent-elles. Et d’en appeler à nationaliser leur technologie. A nous assurer qu’elle est conçue et opérée dans l’intérêt du public. Elles prônent un confinement de l’IA, semblable aux traités de non prolifération nucléaire. A établir des interdiction claires, notamment pour restreindre considérablement la surveillance. Nous n’avons pas d’option autre que construire un secteur public fort, qu’à améliorer toujours et partout la redistribution pour qu’elle soit le plus équitable possible. A faire un New deal pour la transition (comme nous y invitait déjà Naomi Klein dans son livre, Plan B pour la planète : le new deal vert), plutôt que de dépenser des milliards dans les armes et l’infrastructure IA.
Les régimes fascistes deviennent plus violents, désespérés et dangereux à mesure qu’ils gardent le pouvoir. Les Nations-Unis ne sont pas l’antechrist : elles sont notre meilleur recours contre la guerre où qu’elle soit. Les fascistes ne sont pas invincibles. Nombre de dictateurs finissent là où ils doivent finir, en prison.
Pour Taylor et Klein, la construction des démocraties n’est pas terminée. Le pire que nous puissions faire, c’est de croire qu’elles ne doivent plus être améliorées. La réponse fasciste à la crise climatique consiste à accepter des sacrifices de masse en espérant que d’autres seront sauvés. La réponse antifasciste à la crise climatique consiste à prendre soin de tous pour construire un monde pour tous. Nous devons limiter la violence, l’exploitation, la richesse, le pouvoir. Ce sont les forces qui rendent la coexistence de tous impossible.
End Times Fascism, est à la fois un livre glaçant et revigorant. Un livre pour se remettre la tête à l’endroit.
Hubert Guillaud
