Travailleurs d’intimité

Hubert Guillaud

L’enquête sur les travailleurs de la donnée (Data Workers’ Inquiry Project) est une initiative de recherche participative mondiale et radicale qui consiste à transformer les travailleurs du clic en chercheurs et chercheuses au sein de leur communauté afin qu’elles et qu’ils produisent des formats pour raconter leurs histoires. Pour y parvenir, les chercheuses et chercheurs qui ont initié le projet – notamment le Distributed AI Research Institute (DAIR, mené par Timnit Gebru et Alex Hanna) ont créé et développé une méthodologie de recherche spécifique, « un cadre conçu pour transformer le travail invisible et précaire en un espace partagé et politisé de production de connaissances, d’engagement citoyen et de changement concret », capable de s’adapter à d’autres contextes, comme l’explique leur article de recherche.

Mais il n’y a pas que la méthode qui est intéressante dans le Data Workers’ Inquiry. Il y a aussi les résultats. Sous la plume du chercheur et travailleur de la donnée Michael Geoffrey Asia, le programme vient de publier un rapport sur « Le travail émotionnel derrière l’intimité de l’IA ». Michael Geoffrey Asia est opérateur de messagerie instantanée à Nairobi, au Kenya. Pendant des années, il a été payé pour entretenir des conversations à caractère romantique et sexuel avec des personnes du monde entier. Michael touchait 0,05 $ par message et devait taper au moins 40 mots par minute, tout en gérant plusieurs conversations simultanément. Michael explique que son travail de « modérateur de tchat » nécessitait d’adopter plusieurs identités fictives depuis des profils créés par l’entreprise pour engager des conversations intimes et explicites avec des hommes et des femmes seuls. « L’entreprise exigeait que nous posions des questions personnelles, que nous nous souvenions de détails sur la vie des utilisateurs et que nous répondions de manière à ce qu’ils se sentent écoutés et importants. Je passais des heures à rédiger des messages destinés à faire en sorte que des inconnus se sentent spéciaux, désirés, voire aimés ». Mais ce que raconte Michael, c’est le conflit de valeur entre ce poste et lui-même, contraint par ce travail à tenir des propos spécifiques. L’accord de confidentialité qui semblait une simple protection de la vie privée des conversations qu’il avait à gérer est devenu un instrument pour silencier la réalité de son travail : c’est-à-dire dire à des inconnus qu’il les aimait.« L’accord de confidentialité ne protégeait pas seulement le modèle économique de l’entreprise ; il nous isolait, nous empêchant de demander de l’aide ou même d’expliquer à nos familles ce que nous faisions réellement pour gagner de l’argent ». « Comment expliquer qu’on est payé pour dire à des inconnus qu’on les aime, alors que sa vraie famille dort à trois mètres de là ? » 

Il ne s’agissait pas d’un simple travail de tchat, mais d’un système de production étroitement surveillé. Chaque interaction était suivie grâce à des indicateurs clés de performance (KPI), notamment le volume de messages, le temps de réponse, l’engagement des utilisateurs et la continuité. Atteindre ces objectifs était obligatoire. Nous devions maintenir de longues conversations personnalisées avec plusieurs utilisateurs et sur plusieurs équipes, sans sortir de notre rôle, explique Michael. Notre précision, notre créativité et notre vitesse de frappe étaient constamment mesurées. Le non-respect des indicateurs de performance pouvait entraîner des avertissements, une réduction des missions, voire un licenciement. Ce qui semblait être un simple rôle de conversation était en réalité un système de haute pression exigeant une performance continue. « J’entraînais mon propre remplaçant. J’apprenais aux machines à manipuler les personnes seules de la même manière que j’étais forcée de le faire