IA : la revanche des imbéciles

Hubert Guillaud

« L’IA est un concentré de concepts d’organisations ratés, et l’apogée de l’ère des incompétents, une époque où nous sommes dirigés par des gens tellement déconnectés de la réalité du terrain qu’il était inévitable qu’une technologie soit créée spécifiquement pour exploiter leur incompétence », cingle Ed Zitron, dans un billet savoureux d’être si rageux. 

« Si les PDG sont particulièrement vulnérables à la psychose de l’IA c’est parce qu’ils sont suffisamment éloignés du travail de terrain nécessaire pour générer de la valeur avec l’IA. Les LLM sont dangereux pour de nombreuses raisons, mais l’une des moins évoquées est leur capacité à manipuler les dirigeants les plus incompétents. L’IA générative est très douée pour imiter le travail, tout comme la plupart des managers et des dirigeants. Comme eux, même si elle est totalement incapable de faire quelque chose, elle prétendra le contraire et vous complimentera pour vos suggestions. Et c’est pour ça que les crétins du business l’adorent. » « Là où un humain dirait des choses agaçantes comme « c’est impossible dans ces délais » ou « on n’a pas les ressources nécessaires », l’IA répondra « bien sûr, tout de suite ! » et dépensera un maximum de ressources. »  

« Les entreprises ne dépensent pas des millions, voire des centaines de millions de dollars par an en IA parce que c’est une bonne chose, mais parce qu’elles sont dirigées par des personnes totalement incompétentes. L’IA générative est un véritable aimant pour les surveillants, les mouchards, les incapables, les flagorneurs et tous ceux qui détestent travailler et aiment rabaisser les autres. Autrement dit, elle flatte les ratés qui pensent qu’apprendre ou exceller dans un domaine est une perte de temps, car ils méritent de faire ce qu’ils veulent sans le moindre effort. » Les imbéciles de l’IA du monde des affaires sont des sortes d’escrocs, à l’heure où l’escroquerie est devenue la norme pour une part alarmante de la société

Si nous en sommes arrivés là, pour Zitron, c’est parce que la définition d’une bonne entreprise a évolué : nous sommes passés d’une entreprise fabriquant de bons produits à un prix juste, fidélisant sa clientèle et s’appuyant sur un marché durable, à une entreprise capable d’afficher la plus forte croissance boursière d’un trimestre à l’autre. C’est ce qu’il appelle, l’économie de la dégradation, une expression qui décrit bien comment les entreprises technologiques ont volontairement dénaturé leurs produits phares pour satisfaire leurs actionnaires, transformant des services utiles – et parfois appréciés – en une coquille vide, au nom de la croissance. Il est important de noter que cette transformation ne se limite pas au secteur technologique et n’est pas apparue uniquement lorsque ce secteur a pris sa forme actuelle, alimentée par le capital-risque et cotée en bourse. « Le management, en tant que concept, ne signifie plus « faire le travail », mais instaurer une culture de domination et d’extraction de valeur. » Un manager, à l’instar d’un PDG, n’occupe plus une fonction à responsabilités réelles : son rôle est de s’assurer que vous travaillez, de connaître suffisamment votre travail pour pouvoir vous donner des instructions, « mais ce rôle de « donner des ordres » ne s’accompagne d’aucun travail concret, et ces instructions n’ont pas besoin d’être utiles, ni même pertinentes.» « Les problèmes que Microsoft, Google, Meta et Amazon résolvent quotidiennement sont ceux liés à leurs actionnaires. Comment assurer notre croissance ? Comment maintenir l’engagement des utilisateurs avec nos produits ? Comment convaincre nos clients de payer plus cher pour nos services ? »

« Les machines à fabriquer du consentement promues par les imbéciles du monde des affaires servent à nous couper de la réalité, comme eux-mêmes le sont », explique Zitron avec sa verve habituelle. Comme si se déconnecter de la réalité était le principal moyen pour espérer devenir riche et occuper un poste de direction. 

« C’est pourquoi tant de patrons ont une réaction si anormale face à l’IA, la promouvant et la défendant comme s’il s’agissait de leur religion ou de leur patrie. Si beaucoup utilisent les LLM et les perçoivent comme une sorte de calculatrice ou de moteur de recherche, beaucoup d’autres y voient l’opportunité de s’élever au-dessus du peuple qui travaille ou qui crée, car ils trouvent le processus de travail ou d’effort absolument répugnant. Quand quelqu’un dénigre l’IA, l’idiot du Business se sent obligé de la défendre bec et ongles, car attaquer les LLM revient à attaquer leur production, ce qui revient à juger ceux qui tolèrent sa médiocrité et ses hallucinations inévitables. » « Les LLM impressionnent les écrivains qui rechignent à écrire, les développeurs qui rechignent à coder, les chercheurs qui rechignent à faire de la recherche et les juristes qui se désintéressent de la jurisprudence. Ceux qui vous vantent les mérites de l’IA et vous persuadent qu’il est indispensable de l’utiliser cherchent en réalité à justifier leur propre paresse ou leur aversion pour l’effort. Quant à ceux qui sont impressionnés par les travaux des LLM, ils ont généralement des exigences crasses ». 

« L’agressivité dont font preuve les promoteurs et les dirigeants de l’IA envers ceux qui ne sont pas convaincus révèle une véritable faiblesse intellectuelle et morale. Personne n’a jamais eu raison, avec une telle insistance, une telle agressivité et un tel discours péremptoire du type « c’est là, et si vous ne l’adoptez pas, vous êtes stupide et condamné ». Personne d’aussi désespéré, insistant et autoritaire n’a jamais eu de bonnes intentions ». 

Les zélotes de l’IA « ne défendent pas tant les LLM que la forme la plus aboutie du capitalisme », celle d’un capitalisme de corruption, de prédation, mafieux. « L’industrie de l’IA est fondamentalement une machine à escroquer », balance Zitron. « Quelqu’un qui n’aime rien d’autre que recevoir des éloges pour le travail des autres peut désormais exécuter plusieurs agents simultanément, modifier sans cesse les instructions et se faire passer pour un spécialiste en IA, ses IA lui donnant l’air occupé d’une manière difficile à contester tant il n’y a que mensonges ». 

« Quand toute votre économie est organisée autour de cadres intermédiaires, de vice-présidents et de dirigeants qui ne font aucun travail concret, l’IA paraît donc magique ». 

« Comme les modèles d’IA peuvent être intégrés à n’importe quel système, par extension, n’importe quel fondateur d’entreprise spécialisée en IA peut prétendre que n’importe quel secteur peut être automatisé grâce à l’IA. Et comme les investisseurs en capital-risque ne n’y connaissent rien, ils sont naturellement impressionnés par n’importe quelle démo ou promesse qui semble plausible, surtout lorsqu’un LLM peut créer quelque chose qui ressemble à un logiciel.»

Nous sommes confrontés au plus grand gaspillage de capital de l’histoire de l’humanité. Et l’industrie de l’IA est en train de perdre. Personne ne sait vraiment comment mesurer le retour sur investissement de l’IA, rappelle Zitron. « Les entreprises ignorent la valeur réelle de l’IA et le budget qu’elles devraient y consacrer. C’est pourquoi Uber et d’autres épuisent leurs budgets de jetons sans, semble-t-il, réduire leurs dépenses.» « Tout ce baratin sur l’IA, soi-disant inévitable, réelle et surpuissante, ne semble jamais se traduire par des profits. » L’expérience d’Uber – qui brûle beaucoup d’argent dans l’IA – est représentative de l’expérience de pratiquement toutes les entreprises avec l’IA. Des dirigeants incompétents, totalement déconnectés de la production, exigent que leurs employés consomment un maximum de ressources, les incitant à le faire pour des raisons qui n’ont de sens que pour quelqu’un qui ne travaille pas. « L’IA est censée être un outil de rationalisation ultra-puissant qui transformera le monde du travail à jamais. Or, le résultat concret semble être : nous avons dépensé des sommes considérables pour quelque chose qui enthousiasme nos managers les moins compétents », explique Zitron avant d’analyser la profondeur de la bulle économique de l’IA, son grand cheval de bataille, depuis longtemps. Le modèle économique de l’industrie de l’IA est totalement irrationnel, répète celui qui n’a cessé d’en documenter les terribles excès. Il n’y aura pas de méthodes miracles pour rendre profitables des services facturés 100 ou 200 dollars par an quand ils en coûtent des milliers. « L’une des plus grandes erreurs que nous puissions commettre est de croire que les riches et les puissants ont la moindre idée de ce que l’avenir leur réserve, ou qu’ils ont une quelconque stratégie. »

« L’intrusion brutale, voire harcelante, des services d’IA dans notre quotidien n’est pas un signe de leur puissance, mais plutôt le reflet du manque de confiance et de la peur de leurs créateurs. Les bons produits se vendent en expliquant leurs atouts ; les produits douteux se vendent en trompant et en effrayant, et en profitant de la naïveté des personnes qui pensent qu’utiliser un LLM pour rédiger des e-mails et passer 12 heures par jour sur Twitter constitue un véritable travail. »

La demande en IA demeure le fruit d’une psychose collective. Son effondrement sera présenté comme imprévisible, car personne au pouvoir n’aura pris la peine de s’y intéresser. Pour Zitron, « nous sommes arrivés à un point où le masque commence à tomber, et la classe dirigeante, composée d’imbéciles, affiche sans vergogne son mépris pour l’humain », en annonçant notamment des licenciements sans fin. « Les dirigeants du secteur croient pouvoir bourrer le système de promesses de gains si mirobolants que la tech préférera s’autodétruire plutôt que d’admettre son erreur. Sundar Pichai, Andy Jassy, ​​Larry Ellison, Elon Musk, Mark Zuckerberg et Satya Nadella n’hésiteront pas à dilapider des centaines de milliards de dollars pour éviter l’inévitable, mais une fois que ce sera le cas, le résultat sera catastrophique.» Ceux qui adorent l’IA parlent sans cesse de son incroyable puissance sans jamais montrer ce qu’elle a accompli ni, peut-être, à quoi leur a servi tout ce temps soi-disant gagné… 

Zitron veut croire que nous nous dirigeons vers un krach véritablement catastrophique, susceptible de bouleverser le secteur du capital-risque et de porter un coup fatal à un ou plusieurs géants du cloud, tout en divisant profondément la société à de nombreux niveaux entre ceux qui se sont laissés prendre au piège et ceux qui ne l’ont pas été. À court terme, les conséquences seront absolument désastreuses pour nos marchés et notre économie en général. C’est la conséquence de la bombe à retardement que représentent le crédit privé et le capital-investissement. « Ces gens ne savent plus construire des choses qui fonctionnent, et la seule chose qu’ils savent faire, c’est dépenser de l’argent et licencier. Ils ne croient qu’à la croissance, et on ne peut pas survivre uniquement ni indéfiniment grâce à des croyances et à des promesses illusoires. »

« Aucune industrie digne de ce nom n’a besoin de vous induire en erreur ni de vous culpabiliser de ne pas adopter sa technologie. Personne de confiance ne jugera nécessaire d’humilier ou d’attaquer quelqu’un qui n’est pas suffisamment enthousiaste à propos d’un produit. Aucun PDG qui parle d’un avenir hypothétique pour vous vendre un logiciel aujourd’hui ne mérite votre confiance. Aucune technologie qui commet des erreurs régulièrement ne devrait être défendue. Et une industrie qui exige tout de nous — notre terre, notre énergie, notre eau, nos emplois, notre art, notre écriture, notre attention et chaque dollar que nous possédons — ne devrait susciter que du dégoût. »