Le journaliste économique de Mediapart, Romaric Godin, estime que les appels à la régulation de l’IA ne proposent rien. « Ces textes sont tous sur une ligne de crête : ils refusent de rejeter l’IA, et ce refus est lié à la volonté de ne pas s’opposer au « progrès scientifique ». Il faut donc accepter les évolutions technologiques tout en cherchant à s’en prémunir. »
En fait, ces appels à la régulation estiment que les technologies sont neutres, qu’elles ne seraient que les produits de la science. Mais c’est oublier que la technologie n’est pas neutre et qu’elle n’est pas qu’une simple réalisation de la science, « c’est une utilisation de la science pour un but social donné ». L’IA vient d’abord répondre non pas à un besoin de la société, mais à un besoin du capital : « celui d’une nouvelle vague d’automatisation du travail afin de relancer le taux de profit ». La logique de la régulation vise alors à nous faire croire que l’IA aurait une utilité autre que celle du capital qui la déploie. Or, rappelle Godin : « ce pour quoi elle a été développée et financée, c’est de permettre un rebond des gains de productivité, notamment par l’automatisation des services et par l’accélération de l’automatisation de l’industrie. » La capacité de l’organisation économique à générer des gains de productivité est pourtant plus affaiblie que jamais. « Comme l’avait déjà perçu en 2015 l’économiste Robert Gordon, le coût en matière d’innovation est désormais considérable pour faire remonter le taux de productivité. Le gigantisme de l’IA et des financements qu’elle mobilise traduit précisément cette situation. Ce gigantisme s’accompagne donc d’une rentabilité fantôme mais qui reste le but du secteur. » « C’est sans doute l’angle mort de ces demandes de régulation : l’IA est un besoin du capital, et pour satisfaire ce besoin, la fuite en avant technologique n’est pas une « dérive » ou un « effet indésirable » que l’on pourrait contrôler, c’est une nécessité centrale. »
« Qui peut réguler ? Celui qui déciderait de freiner le développement technique et financier de l’IA perdrait immédiatement toute pertinence sur le marché, il serait balayé par ses concurrents. Et comme, par ailleurs, l’IA est loin d’avoir atteint son but, une régulation venant de l’ensemble du secteur est impossible : les financements engagés ne peuvent espérer devenir rentables que si la fuite en avant se poursuit. C’est aussi pour cette raison que les cauchemars apocalyptiques de l’IA sont alimentés par les acteurs eux-mêmes. Il est indispensable de continuer à donner envie aux investisseurs de financer l’IA et il faut donc maintenir la « hype », la frénésie.» Les Etats ne sont pas de meilleurs régulateurs non plus. D’abord parce qu’ils « sont en voie de fusion et de confusion avec le capital privé, précisément parce qu’ils sont dépendants pour leurs financements de la production générale de valeur de l’économie ». Ensuite parce qu’ils sont tous en soutien de la course à l’IA. « Tous tentent d’attirer les investissements de l’IA sur leurs sols. Tous s’efforcent « d’adapter » leur population à cette technologie et de la convaincre que son usage est indispensable ». « La volonté régulatrice se berce encore d’une illusion dangereuse, selon laquelle la croissance pourrait continuer à assurer le bonheur.»
« En voyant l’IA comme un progrès humain alors qu’il n’est qu’un progrès du capital, on refuse de voir l’essentiel : le prix de la production de richesse capitaliste est désormais celui de la destruction. Et on ne régule pas la destruction, on la combat.»
Dans son livre, Le problème à trois corps du capitalisme (La découverte, 2026), Romaric Godin, expliquait déjà que l’IA est une technologie « conçue pour préserver le capitalisme ». Il déployait en avril la même idée dans deux articles pour Mediapart, expliquant combien le gigantisme des investissements promettait des gains de productivité que l’économie ne peut plus assurer. L’automatisation est l’ultime promesse pour assurer la poursuite de l’accumulation par une prédation totale et sans limite qui vise à continuer le capitalisme pour lui seul, avec une innovation, un progrès, qui ne propose ni une amélioration de la science ni une amélioration de la société, mais seulement la poursuite du profit.
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