Toujours aucun signe indiquant que l’IA stimule la croissance de la productivité 

Hubert Guillaud

En dehors du secteur technologique, l’IA n’a encore apporté aucun avantage économique significatif aux entreprises. Elle a apporté « zéro gain financier », souligne Torsten Slok, économiste en chef chez Apollo Global Management dans une note. « Le revenu par employé augmente pour les Mag 7 (les sept géants technologiques que sont Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Nvidia, Meta et Tesla), mais stagne pour les 493 autres entreprises de l’indice S&P 500 », écrit-il. « Les marges bénéficiaires progressent pour les Mag 7, mais restent stables pour les 493 autres », ajoute-t-il, précisant qu’« il n’existe toujours aucun signe indiquant que l’IA stimule la croissance de la productivité », rapporte Futurism. 

Pire, souligne Slok : « Le monde des entreprises américaines, dans sa grande majorité, fait marche arrière : les dépenses liées à l’IA ne sont plus perçues comme un levier de croissance, mais comme un centre de coûts qui pèse sur les marges » Bien qu’il ait récemment annoncé un investissement d’un demi-milliard de dollars dans l’IA, le PDG de Goldman Sachs, David Solomon, a confié aux investisseurs la semaine dernière que « très peu de nos activités nécessitent réellement des modèles d’IA de pointe », comme le rapporte Fortune. 

Comme le souligne Ed Zitron, Cassandre de la bulle, dans une analyse fleuve et plus détaillée encore : « tous les facteurs qui ont fait éclater la bulle Internet des années 2000 sont présents, mais dans une version pire, plus vaste et plus inquiétante, avec un risque de contagion mondiale dont, curieusement, personne ne semble parler ». Les analystes de Gartner estiment que, globalement, « les revenus générés par l’IA seront insuffisants pour assurer une rentabilité satisfaisante au regard des investissements en capital prévus dans ce secteur » entre 2027 et 2030. Pour Business Insider, « Nous sommes déjà confrontés à une offre excédentaire de processeurs graphiques (GPU) : Amazon stocke pour des milliards de dollars de matériel, sans aucune perspective claire quant à son installation ». Pour Zitron, « la demande en puces pour l’IA » résulte bien plus d’une stratégie délibérée de NVIDIA consistant à saturer les canaux de distribution et à adopter une approche commerciale agressive que d’un réel besoin mondial en puces à l’heure actuelle ». « Comme l’a souligné Torsten, les analystes du secteur technologique anticipent une envolée parabolique des revenus sur l’ensemble de la chaîne technologique, alors même que les analystes financiers estiment que les liquidités ne seront tout simplement pas au rendez-vous. » 

En Chine, pour d’autres raisons, l’investissement dans l’IA commence également à craquer, rapporte La Tribune, The Guardian et nombre de titres de la presse économique. 

Mieux, la révolution IA commence à affecter les revenus des acteurs de l’IA, comme le souligne Arnaud Leparmentier dans Le Monde, en soulignant que les revenus de Google liés à la publicité décélèrent : l’IA affaiblissant la vache à lait de l’entreprise. Avec la recherche IA, les utilisateurs passent bien moins par le moteur de recherche, ce qui réduit leur exposition publicitaire. Un affaiblissement compensé par les revenus du cloud. La transition vers un changement de modèle économique reste sous pression. A la bourse, les titres des acteurs de la tech accusent le coup.  

Dans sa newsletter, Episodiques, Frédéric Filloux rappelle quelques chiffres sur le krach qui vient. Le pire étant certainement que « la tech représente aujourd’hui plus de la moitié de l’investissement en capital aux Etats-Unis ». Et de pointer notamment le décalage entre le chiffre d’affaires actuel de l’IA (175 milliards de dollars par an) et les revenus nécessaires pour compenser les investissements prévus en infrastructure d’ici 2030 : il en faudrait un CA de 4 à 34 fois ce qu’il est ! 

Comme s’en moquait le journaliste économique Romaric Godin dans Mediapart en septembre : « dépenser de l’argent permet de relancer la croissance et ce serait alors la preuve que l’IA a un potentiel de croissance ». 

« La croissance états-unienne produite par l’IA a, elle-même, toutes les caractéristiques d’une bulle. Autrement dit : elle est concentrée sur certains secteurs de l’économie au détriment des autres. Elle repose davantage sur un effet d’éviction par lequel l’IA remplacerait d’autres activités que par un effet de diffusion où l’ensemble de l’économie profiterait de cette technologie.» Dans le domaine de la construction, « on constate ainsi que depuis début 2024, les dépenses de construction non liées aux centres de données ont reculé de près de 10 milliards de dollars. Et la chute n’est pas terminée.» 

« En fait, la bulle intervient sur une économie affaiblie et ne corrige pas cette réalité. Au contraire, elle la renforce. Ce que dit la hausse récente des taux n’est pas autre chose que ceci : l’argent n’est pas disponible pour tout le monde. Comme l’économie hors IA présente peu de perspectives de rentabilité, elle ne mérite pas de bénéficier des financements. »

En attendant, rappelle Marine Orange dans Mediapart, 1500 milliards de dollars de capitalisation liés à l’intelligence artificielle se sont évaporés en deux jours ! « Les pertes touchent désormais tous les grands noms du numérique, ceux qui étaient censés, par leur taille, leur position oligopolistique – c’est-à-dire incontournable –, être à l’abri, quelles que soient les circonstances. » Pire, souligne-t-elle : « les fonds de pension, les fonds d’investissement, qui ont fourni le carburant financier alimentant toute la bulle ces dernières années, sont aussi en train de sortir du jeu ».