La technologie n’explique pas la montée des inégalités : la corruption, oui !

Hubert Guillaud

Dans son dernier édito pour le New York Times, en décembre 2024, l’économiste Paul Krugman avait déjà dénoncé le fait qu’avec Trump, l’Amérique était devenue une karistocratie, c’est-à-dire un régime politique gouverné par les plus médiocres. Il l’a accusée d’être devenue une Charlatanocratie, un régime favorisant les charlatans. Aujourd’hui, il estime que le pays est désormais gouverné par les plus corrompus. 

« En tant qu’économiste, mon instinct me porte normalement à penser à la « main invisible », aux forces du marché et à la technologie comme moteurs de l’évolution de la société. Et même aujourd’hui, on peut dire que la montée des inégalités « classiques » – l’enrichissement du quintile supérieur au détriment de la classe moyenne – s’explique en partie par le biais technologique favorisant les qualifications formelles élevées, bien que cette tendance touche peut-être à sa fin avec l’IA et tout ce qui l’accompagne. 

Mais lorsque j’ai commencé à me concentrer sur l’oligarchie – sur ce très petit nombre de personnes disposant d’une richesse et de revenus colossaux, la richesse étant un facteur encore plus déterminant (une poignée d’individus joue désormais un rôle prépondérant dans notre société, notre économie et, surtout, notre vie politique) – les chiffres m’ont contraint à admettre qu’il ne s’agissait pas de la main invisible. Il ne s’agit ni des forces du marché ni, pour l’essentiel, de la technologie. Certes, certaines technologies créent des marchés où « le gagnant rafle tout », rendant extrêmement riches ceux qui occupent les positions clés. Mais le facteur majeur qui nous a fait basculer de la société relativement égalitaire d’il y a cinquante ans – loin d’être parfaitement égalitaire, certes, mais sans commune mesure avec la domination d’une élite minuscule que nous connaissons aujourd’hui – ce facteur déterminant, ce sont les politiques publiques, et avant tout la politique fiscale. En somme, nous avons cessé d’appliquer les impôts progressifs qui freinaient la croissance des fortunes colossales. Et, comme on pouvait s’y attendre, à mesure que les barrières fiscales limitant l’accumulation de richesses excessives ont disparu, ces richesses ont commencé à se concentrer. C’est, à bien des égards, le cœur du problème. Nous avions mis fin à l’ère du « Gilded Age » (l’Âge d’or) et à la domination de ce que Franklin D. Roosevelt appelait le « pouvoir de l’argent organisé », en grande partie en taxant massivement ces capitaux organisés. Or, nous sommes revenus à une situation qui, par bien des aspects, est pire que celle de cette époque : en supprimant ces impôts, nous avons permis à d’immenses fortunes de faire boule de neige et d’acheter une influence politique considérable, ce qui leur permet de s’accroître encore davantage. L’un des facteurs en jeu est la tendance croissante à ne tout simplement pas payer les impôts dus. Cela s’explique en partie par la baisse des taux d’imposition légaux : nous taxons les bénéfices des entreprises et les hauts revenus à des taux bien inférieurs à ceux des années 1950. Mais il est également vrai que nous laissons les contribuables échapper à l’impôt dans des proportions énormes – et sans doute bien plus importantes qu’auparavant. Les chiffres sont considérables ; dans mon analyse, j’aborde la question du « déficit fiscal » (l’écart entre l’impôt dû et l’impôt effectivement perçu). Le montant dû mais non perçu dépasse certainement les 600 milliards de dollars par an. Cela représente environ 40 % – voire plus – du déficit budgétaire fédéral américain. C’est un facteur majeur contribuant à l’accumulation de fortunes colossales. 

Ce qui frappe, c’est que loin de chercher réellement à réduire cet écart fiscal, notre système politique a, dans l’ensemble, laissé la situation dériver, s’efforçant pour ainsi dire de faire de l’Amérique un paradis pour les fraudeurs fiscaux. Cette situation profite massivement aux personnes disposant de revenus élevés et d’un patrimoine important. En effet, les très hauts revenus et les grandes fortunes s’accompagnent souvent de structures financières bien plus complexes. Il est beaucoup plus difficile de contrôler et de vérifier la situation fiscale d’une personne possédant de multiples entreprises – certaines fictives, d’autres réelles, mais servant toutes de canaux pour la circulation des fonds. De plus, seuls les plus fortunés ont les moyens de détenir des comptes offshore leur permettant de dissimuler des revenus, et ainsi de suite. L’évasion fiscale profite donc massivement aux personnes disposant de revenus et d’un patrimoine très élevés. Pas à toutes, certes ! Tous les milliardaires ne sont pas des fraudeurs. Il existe toutes sortes de situations. Certaines personnes estiment simplement qu’elles ne veulent pas agir ainsi ; elles considèrent que ce serait mal. La morale existe bel et bien. D’autres craignent les conséquences personnelles – qui seraient lourdes – d’une fraude fiscale massive si elles venaient à être démasquées ; elles tiennent à leur réputation. Et puis, il y a ceux qui n’ont pas ces scrupules. Ce qui est stupéfiant, c’est que nous avons – surtout depuis 2010, et plus particulièrement depuis que les républicains de la droite dure ont pris le contrôle de la Chambre des représentants – largement sapé toute tentative de lutte contre ce type d’évasion fiscale. Les chiffres sont vraiment frappants, et l’IRS (Internal revenu service, le service des impôts américain) a effectivement publié des informations très utiles. Pour les très hauts revenus, l’IRS cesse pratiquement de comptabiliser les données au-delà du seuil du million de dollars par an, mais on peut supposer que ce constat est encore plus marqué à mesure que l’on monte dans l’échelle des revenus. En 2011, avant que le Congrès dominé par la droite ne puisse mener à bien son entreprise, plus de 7 % des déclarations de revenus dans cette tranche faisaient l’objet d’un contrôle fiscal ; un chiffre qui n’a rien d’excessif, compte tenu des nombreuses possibilités de fraude à ce niveau. Cela ne signifie pas pour autant que 7 % des personnes gagnant plus d’un million de dollars ont fini en prison – rien de tel, évidemment – mais les contrôles étaient généralisés, ce qui, entre autres, dissuadait les contribuables de tricher. En 2019, à peine huit ans plus tard, ce taux était passé de 7,2 % à 0,7 %. En d’autres termes, presque aucun contribuable à hauts revenus ne faisait l’objet d’un contrôle pour suspicion de fraude fiscale. Pourquoi une telle situation ? L’IRS avait subi des coupes budgétaires drastiques. Des réductions massives – de l’ordre de 25 à 30 % en tenant compte de l’inflation, et une baisse d’environ 40 % des effectifs chargés de l’application de la loi fiscale. Or, il s’avère que contrôler la situation fiscale d’une personne à très hauts revenus coûte beaucoup plus cher que celle d’un contribuable ordinaire. Pour un ouvrier, un employé de bureau ou un travailleur à revenu moyen qui omettrait de déclarer certains revenus, il est souvent très difficile de frauder le fisc ; et s’ils y parviennent, il est généralement assez simple de démêler la situation. Le contrôle fiscal des contribuables ordinaires est donc peu coûteux. À l’inverse, contrôler les millionnaires et les milliardaires – pour reprendre un langage à la Bernie Sanders – coûte très cher. Faute de moyens suffisants, et désireux de démontrer qu’il menait bien des contrôles, l’IRS a fini par renoncer, dans une large mesure, à vérifier les dossiers des plus fortunés. Et les sommes en jeu sont considérables. Le manque à gagner dû à la fraude fiscale équivaut environ au budget total de Medicaid. C’est à peu près six fois le montant consacré aux bons alimentaires. C’est environ quinze fois la somme qu’Elon Musk a économisée en démantelant l’USAID, provoquant ainsi la mort de millions de personnes en Afrique. Et pourtant, on a laissé cette fraude prospérer. Notez, au passage, que tout cela remonte à l’époque précédant Trump. Sous l’administration Biden, des efforts ont été entrepris pour redresser la situation : il s’agissait de rétablir les contrôles, d’accroître les ressources de l’IRS et de multiplier les mesures d’application de la loi afin de recentrer les priorités de l’agence là où elles devraient être, à savoir s’attaquer aux très gros patrimoines. Et ce n’était qu’un début ; il faut du temps pour monter en puissance sur ce genre de dossiers. Et vous savez ce qui s’est passé. Bien entendu, la fameuse « grande et magnifique » loi de Trump a entraîné des coupes drastiques dans les ressources de l’IRS dédiées au contrôle fiscal. Des réductions d’effectifs brutales. Nous sommes revenus à une situation pire encore qu’avant que Biden n’essaie d’y remédier. Le problème va donc perdurer. 

Ce que je trouve remarquable et intéressant – je ne dirais pas que je suis déconcerté, mais c’est un point qui mérite réflexion – c’est de comprendre pourquoi exactement. Je veux dire, favoriser les intérêts des ultra-riches est une chose. D’accord, nous savons que c’est la nature même du Parti républicain moderne, quelles que soient ses déclarations. Mais favoriser systématiquement les moins honnêtes en est une autre. En substance, cette politique revient à dire que si vous êtes un milliardaire honnête – je crains de citer un nom, car on ne sait jamais ce que de futurs dossiers pourraient révéler -, vous êtes pénalisé par le fait que des milliardaires malhonnêtes parviennent à frauder le fisc en toute impunité. Vous devriez vous y opposer, mais force est de constater que le parti qui contrôle actuellement le Congrès, la Maison Blanche et la Cour suprême préfère en réalité les hommes fortunés malhonnêtes. Il s’agit véritablement d’une préférence assumée pour les tricheurs. Je peux me livrer à quelques conjectures. On a souvent fait remarquer à propos de Trump – et c’est probablement vrai pour d’autres dans son camp – qu’au fond, il ne croit pas que quiconque puisse agir par des motifs louables. Pour lui, quiconque semble être une personne intègre respectant les règles est, de ce fait même, quelqu’un qui inspire la méfiance. Il part du principe que ces gens sont forcément pires que lui. Sinon, ils ne simuleraient pas de bonnes intentions – des intentions que des gens comme lui n’ont jamais. Peut-être y a-t-il là quelque chose de plus profond à l’œuvre. Quoi qu’il en soit, nous avons mis en place un système qui non seulement favorise outrageusement les intérêts de ceux qui possèdent déjà des fortunes considérables, mais qui avantage littéralement – pour reprendre l’expression de Teddy Roosevelt – les « grands malfaiteurs fortunés ». Nous favorisons littéralement des individus qui, non contents de détenir des sommes colossales, trichent, ne paient pas leurs impôts et bafouent les règles. 

Ce n’est pas là l’Amérique. La grande majorité de la population reste profondément convaincue que chacun doit s’acquitter des impôts qu’il doit. Nous ne sommes pas un pays qui valorise, récompense ou honore les tricheurs. Pourtant, dans les faits, nous sommes devenus une société qui récompense ceux qui trichent. Quelles sont les conséquences pour notre cohésion sociale ? Quel impact cela a-t-il sur l’idée que nous nous faisons de notre nation ? À certains égards, je pense que cette dégradation morale est pire que les chiffres. Ce qui est loin d’être anodin. »